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Les illusions perdues d?un grand rêveur
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Les illusions perdues d?un grand rêveur
Il voulait toujours plaire. Jeter de la poudre aux yeux. Avec son attaché-case, son éternel ordinateur portable et ses bureaux opulents à la St-James Court, rue St-Denis, Port-Louis, il projetait l?image d?un brillant homme d?affaires à qui tout avait réussi.
Mais la dure réalité a rattrapé Christian Béchard, 57 ans, la semaine dernière. Des dettes à n?en plus finir, des fonds qui ne lui parvenaient pas, il a décidé de mettre un terme à son existence, fatigué de « se battre ». Son cada-vre en décomposition avancée a été découvert dimanche dernier à bord d?une Mazda 626, dans un champ de cannes, à La Mecque, aux abord de l?usine sucrière de Médine et Albion.
Des tuyaux en plastique raccordés au pot d?échappement et alimentant l?habitacle ne laissaient pas l?ombre d?un doute : l?homme a dû se suicider. Et cette thèse est étayée par la présence de deux chopines en plastique contenant un produit toxique, retrouvées dans le véhicule. Christian Béchard a dû ingurgiter le poison pour être certain de ne pas se retrouver en salle de réanimation s?il ratait son macabre dessein.
Un homme mystérieux
Pour n?écarter aucune piste, la brigade criminelle de Rivière-Noire a mis au jour ses déboires. La voiture, pour commencer, ne lui appartenait pas et il n?avait pas réglé ses notes d?essence. Il avait loué le véhicule à Dineshwar Persand, entrepreneur à Grand-Gaube, depuis février. Alors que son corps venait à peine d?être découvert par la police, Persand consignait une déposition contre Béchard pour escroquerie.
La découverte, dans la berline, d?une lettre d?adieu adressée à sa bien-aimée, une Française avec qui il devait se marier le 22 avril, conforte les enquêteurs dans leur opinion. Christian Béchard ne supportait plus le fardeau de sa vie. Lui, ce grand rêveur, selon les termes de ceux qui l?ont côtoyé, avait des projets plein la tête, mais pas les bailleurs de fonds nécessaires pour faire décoller ses entreprises. Le microcosme BCBG du Nord connaissait très bien ce monsieur qui se baladait dans sa Range Rover, menait un grand train de vie et qui disait être à la tête de la Trans- Africaine, entreprise spécialisée dans le transport du fret sur le continent Noir.
« Mais il nous semblait, en fin de compte, que ses avions ne décollaient que dans sa tête et sur l?écran de son ordinateur portable. Souvent, dans une soirée, son téléphone portable sonnait et il disait qu?il avait son partenaire africain, un colonel, en ligne, se souvient une de ses amies. « C?était un mythomane. Une autre fois, il disait qu?un cargo plein de cacahouètes devait quitter l?Afrique du Sud pour la Tanzanie », poursuit notre interlocutrice.
Mais Christian Béchard était également un homme mystérieux. Il disparaissait pendant un ou deux ans avant de faire son come-back. Courtois et jovial pour les uns, il était peu recommandable pour les autres. Même ses proches, qui ont appris sa disparition subite n?avaient pas eu de ses nouvelles depuis plus d?un an.
Il croyait encore en sa bonne étoile
En outre, des amis avec lesquels il avait été très proche, ne l?avaient pas vu depuis cinq ans et n?ont appris son décès qu?à la radio. Nul ne sait s?il était re-tourné en Afrique du Sud, où il avait vécu. L?homme d?affaires a été marié à une Anglaise et il est rentré dans au pays après l?échec de leur couple. Le 12 juin 1997, il était à la une de l?express avec son projet de transport de fret.
Christian Béchard disait alors son intention de démarrer ses activités dans l?île après des débuts prometteurs, cinq ans plus tôt, au Congo et en Angola. Il intervenait dans le sillage du discours du budget de cette année-là qui annonçait la libéralisation dans ce secteur.
L?homme d?affaires affirmait avoir déjà travaillé avec la compagnie nationale pour transporter des produits de la zone franche destinés au marché européen. L?un de ses appareils aurait acheminé 37 tonnes de marchandises à Ostende, en Belgique. Christian Bé-chard affirmait également avoir participé à des actions humanitaires pour le compte de l?Organisation des nations unies (Onu) en convoyant des vivres et des médicaments vers l?Angola et le Rwanda.
Sa flotte, disait-il à l?express, se composait d?un B?ing 707, d?un DC-8, d?un Antonov 124 et d?un Iliouchine 76. Mais depuis, on n?avait plus jamais entendu parler de la TransAfricaine jusqu?à ce Christian Béchard revienne récemment avec un projet de liaison inter-îles grâce à des hydravions. Une compagnie, la TransMaurice, avait été mise sur pied et il y avait investi un demi-million de roupies. Le projet a même été présenté aux autorités qui l?ont rejeté, ne le jugeant pas « sérieux ».
Christian Béchard croyait encore en sa bonne étoile, qu?on allait lui accorder son permis et que les bailleurs de fonds allaient se ruer chez lui?
En attendant, il vivait tant bien que mal et collectionnait des dettes ça et là. Pour pouvoir se marier avec sa dulcinée, installée dans le port franc depuis quatre ans, il espérait que son ancienne épouse lui envoie la moitié de l?argent provenant de la vente d?une Mercedes de collection qui leur appartenait en Afrique du Sud.
Mais l?argent tardait et il n?en pouvait plus. Dans une lettre adressée à sa compagne âgée de 48 ans, et retrouvée dans la voiture, il lui réitère son amour et s?excuse pour le mal qu?il lui fait.
« Pardonne-moi », lui écrit-il. Il déclare ensuite qu?il n?en peut plus, qu?il s?excuse car il n?a « plus la force de se battre ». « J?abandonne. Je pense que plus tard, un jour tu me pardonneras. »
Empoisonné par les gaz d?échappement
Pour la police, le dossier est clos. Christian Béchard s?est bel et bien suicidé. La batterie de sa Mazda était à plat, et il n?y avait plus d?essence dans le réservoir. Il a dû laisser la voiture allumée depuis le 19 avril, jour où il a été vu pour la dernière fois. Les médecins légistes de la police sont du même avis, car sa mort doit remonter à cette date. De plus, la couleur de son cadavre confirme qu?il a dû être empoisonné par les gaz d?échappement. Pour déterminer les circonstances exactes de son décès, son corps étant trop abî-mé, des analyses toxicologiques ont été commanditées.
Il ne portait aucune blessure et son ordinateur portable, de même que son téléphone portable, ses cartes de crédit et sa carte d?identité se trouvaient à l?intérieur de la Mazda.
Les proches de Christian Béchard ne veulent pas commenter cette affaire, car la vieille mère du malheureux n?est toujours pas au courant des circonstances de sa mort. « On ne voudrait pas avoir un deuxième décès dans la famille car elle est souffrante. »
Triste fin pour un homme qui avait des étoiles plein la tête.
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