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Les fractures de la sociéte française
Les radiographies récentes des fractures de la société française ne laissent pas augurer leur réduction prochaine. L?épisode printanier du contrat première embauche (CPE) aura eu le mérite de révéler clairement le mal : aujourd?hui, la question sociale ne se situe plus simplement à la périphérie, dans la marginalisation d?une sous-classe désaffiliée, ni uniquement dans les banlieues de relégation, ni non plus à l?opposé, dans la sécession des élites, mais au coeur même de la société française, en son noyau central.
Il s?agit bien aujourd?hui de jeunes diplômés de l?université issus des catégories intermédiaires qui voient se dérober sous leurs pas les dernières marches à l?entrée dans les classes moyennes. Ils vivent ce retournement comme un risque de déchéance dans une classe d?incertitude sans avenir ni retour, et leurs parents assistent avec eux à l?extinction d?un projet social hier triomphant.
Il a fallu plus de dix ans pour mettre clairement en évidence cette nouvelle dynamique, installée dans les réalités objectives depuis bien plus longtemps, mais que notre capacité de déni nous empêchait de voir clairement.
Ce retournement dynamique apparaît dans un contexte où, pendant des décennies, les classes moyennes ont fait figure de maillon le plus solide de la société française. Elles étaient considérées comme une classe de confort, protégée et choyée, stable, située fort loin au-dessus de l?écume des difficultés des classes populaires.
En novembre 1994, dans un entretien au Monde, Jacques Delors, encore candidat à la candidature (à l?élection présidentielle de 1995), s?alarmait d?une France où ?deux tiers vivraient plus ou moins bien, mais sans s?occuper de ceux qu?ils laisseraient au bord de la route : le troisième tiers, au sein duquel se trouveraient les exclus, les marginaux, les sans-espoir?.
L?hypothèse dominante d?une ?moyennisation?, chère au sociologue Henri Mendras (1927-2003), était que seule une minorité d?exclus d?une part et une fraction dirigeante de l?autre échappaient à une société fondée sur deux tiers de bénéficiaires avec, en son centre, une classe moyenne dominatrice et contente d?elle-même, maîtrisant son destin social et partageant une culture de sécurité et de confiance dans l?avenir.
Ce portrait social d?une classe moyenne heureuse correspond-il aujourd?hui à 70 % de la population, ou plutôt à 10 % ? Tout semble indiquer que ce noyau central, idéalement situé aux environs de 2 000 euros de salaire mensuel, doit faire face à un vrai malaise et connaît, comme par capillarité, la remontée de difficultés qui, jusqu?à présent, ne concernaient que les sans-diplôme, les non-qualifiés, les classes populaires. A la manière d?un sucre dressé au fond d?une tasse, la partie supérieure semble toujours indemne, mais l?érosion continue de la partie immergée la promet à une déliquescence prochaine.
Est-ce inéluctable ? Ce diagnostic d?involution est-il fondé, ou n?est-il qu?une angoisse sans cause réelle ? Des données diversifiées montreraient en France la stabilité remarquable des inégalités depuis vingt-cinq ans, et la relative homogénéité des classes moyennes, contrairement à ce qui se passe dans la majorité des autres pays développés, où les dynamiques sont claires et univoques.
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