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Les damnés de Katrina

2 septembre 2007, 00:00

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Sur la Caffin Avenue, le feu passe au vert. Puis au rouge, puis à nouveau au vert. Seul, il rythme le paysage à des centaines de mètres à la ronde. Pratiquement pas une maison, pas une voiture, pas âme qui vive. Et pas loin, cet appel à l?aide, posé sur quatre marches roses qui ne mènent nulle part : « Voilà ce qui reste de ma maison, dit l?écriteau. Je veux juste revenir à ma vie normale et sortir de cette caravane qui est en train de me tuer. Please help me ! » Le feu est repassé au rouge. Bienvenue dans le Lower Ninth Ward de La Nouvelle-Orléans.

Toujours, l?indigent Ninth Ward a été un symbole. C?est, aux Etats-Unis, le premier quartier où les Noirs ont eu accès à la propriété. Deux ans après l?ouragan Katrina, ce gigantesque terrain vague reste un symbole : celui de l?incurie des autorités.

Regain des gangs, hausse de la criminalité

À Ninth Ward la bataille, déjà, a été longue. Dès les lendemains de Katrina, les pouvoirs locaux s?en prenaient à ce caprice du Mississippi, formé par son limon au-dessous du niveau de la mer. La solution ? Le bulldozer. Raser pour effacer toute trace des erreurs passées. Mais, parmi d?autres, l?organisation Acorn s?est mobilisée :

« L?objectif des autorités reste de décourager par tous les moyens les habitants de rentrer. Mais c?est là que les gens veulent vivre. Qu?est-ce que vous faites de leur volonté ? », s?insurge Ouled Frenvilla, une responsable de l?association.

Garrett Hamilton fait valser les clous dans sa main, comme on jouerait un blues triste à la guitare. Le jour du cyclone, il était parti à Seattle, pour retrouver ses deux fils, sans même prendre des habits de rechange. Il y est resté un an. Garrett n?a pas besoin de lire les statistiques. Elles parlent pourtant de taux de suicide dix fois supérieurs à la moyenne, de ravages causés par la cocaïne et le crack, du regain des gangs, de la hausse incessante de la criminalité.

Il y a quelques jours, un des cousins de Garrett a été tué en pleine rue, dans un tir croisé. « Ici, dans le Sud, notre histoire est une histoire de souffrance. Nous avons souffert, mon frère, nous en avons l?habitude. Je suis de retour pour que ceux qui m?ont précédé n?aient pas enduré tout ça pour rien. »

C?est encore une ville fantôme

Dans cette partie du Ninth Ward, davantage de maisons sont restées sur pied : l?immense vague lâchée par les digues avait déjà perdu un peu de sa fureur. Mais c?est encore une ville fantôme, aux maisons affaissées, parsemée de tas de ruines.

« Tout le monde est là, sourit Garrett : la poli-ce, la garde nationale, la CIA, le FBI. Mais ils viennent pour m?enquiquiner au sujet de mon permis de construire, et ils ne font rien lorsque des pilleurs emmènent une télévision sur une brouette devant les yeux de tous? »

À l?autre bout de la ville, dans les gratte-ciel de la « Uptown » restés intacts, même les gagnants partagent en partie cette vision. Charles Rainey est parmi eux : s?il n?y avait pas eu Katrina, il n?aurait sans doute pas été engagé par cette grande banque où il venait de postuler. Tout comme elle manque de bras, La Nouvelle-Orléans manque aussi désormais de travailleurs en col blanc. Pour Charles, l?ouragan a été une chance. Mais de son bureau où arrivent ceux qui veulent obtenir des crédits pour se loger ou rouvrir leur commerce, le jeune banquier sympathique prend la mesure de la gabegie. « Pendant deux ans, les uns et les autres ont passé leur temps à essayer de désigner un coupable pour pallier leur propre incompétence », accuse-t-il.

Le découragement guette. Il y a quel-ques mois, Brad Grundmeyer a mis sur pied une organisation pour coordonner les activités de ceux qui, dans la ville, voulaient aussi prêter main-forte aux victimes. « Les gens se préoccupent de leur propre vie. Ils ont de plus en plus de mal à imaginer ce qui continue de se passer hors de leur quartier », constate-t-il. La fin du Ninth Ward ? Comme beaucoup des habitants, cet Orléanais entreprenant et volubile se veut toutefois confiant. Il se reprend : « Il y a encore une somme d?énergie fabuleuse ici. Tous les matins, au réveil, je me dis que j?aime cette ville. » Puis, comme pour finir de se motiver lui-même : « Je ne pourrai jamais me résoudre à voir autre chose quand j?ouvre mes fenêtres. »

@ 2 007 Le Monde ? Luis LEMA ? (Distribué par The New York Times Syndicate)

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