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Les déchets de la discorde
Ce sera probablement l?un des méga-projets de l?année 2008 avec un investissement colossal chiffré à Rs 5 milliards. Il ambitionne d?apporter une technologie clés en main afin de débarrasser nos poubelles de leurs déchets et de reconvertir ceux-ci en énergie électrique. D?ici à six mois, estiment les promoteurs Gamma-Coventa, les travaux commenceront en vue de l?installation d?un incinérateur à La Chaumière, dans l?Ouest du pays. Ce dernier brûlera, à feu contrôlé, quelque 300 000 tonnes de déchets produits annuellement par les ménages mauriciens et produira de l?électricité selon le principe de waste-to-energy. La centrale sera opérationnelle vers fin 2010, soutiennent les promoteurs.
La semaine dernière le projet franchissait un autre cap administratif en recevant l?approbation des autorités sur son rapport d?études d?impact environnemental (EIA). Entre-temps toutefois, la contestation populaire contre le projet n?a pas faibli. Au contraire. « C?est certainement une mauvaise année 2007. Avec sa licence d?autorisation, la compagnie Gamma-Coventa pourra aller de l?avant avec son projet d?incinérateur. Cependant, nous n?allons pas baisser les bras. Nous avons fait appel de la décision d?accorder l?EIA au Tribunal de l?environnement et nous attendons la version de la cour », annonce Kemraz Ortoo, ancien président du conseil de district de Rivière-Noire et membre de la Plate-forme anti-pollution (PAP), une association nouvellement constituée, qui réunit les habitants des régions avoisinant le site d?incinération et qui sont contre le projet.
Tout cela pour une histoire d?ordures ménagères, aurait-on pu se dire si ce ne sont les enjeux considérables liés au projet. « La destruction par le feu de 300 000 tonnes représentera 90 % du volume total de déchets produits au niveau national. C?est la solution environnementale par excellence dans un contexte de développement touristique soutenu et de l?implantation des villas sous l?Integrated Resorts Scheme. La composante énergie du projet permettra à Maurice de produire 20 mégawatts additionnels d?électricité à partir des déchets. Nous maintenons que l?incinération demeure la solution la plus appropriée », assure Tommy Ah-Teck, manager de Gamma Civic et partenaire de la firme américaine Coventa.
Quid du recyclage ?</B>
Toutefois, les contestataires se font entendre. Notamment le Dr Iqbal Bhugun, un habitant de la région d?Albion, ingénieur de formation, et qui fait partie de la Plate-forme anti-pollution (PAP). « À travers cette plate-forme, nous faisons notre devoir de citoyen et de garant de l?intérêt public. Si le projet va de l?avant, personne ne pourra dire qu?il n?était pas au courant. Le développement ne doit pas se faire au détriment de l?homme. Il aurait fallu poursuivre la politique de recyclage des déchets », déclare-t-il.
Cela d?autant qu?il existe, selon un observateur, un télescopage, voire une incohérence absolue, entre deux politiques de traitement de déchets poursuivies au niveau national. « D?un côté, il y a l?incinération telle quelle et de l?autre, il y a, en ce moment même, un master plan qui est en cours d?élaboration par les autorités pour promouvoir le recyclage et le compostage », note notre interlocuteur.
Professeur en génie de l?environnement à l?université de Maurice, Toolseeram Ramjeawon estime, pour sa part, que le recyclage restera toujours une carte majeure dans l?escarcelle des autorités malgré l?incinération. D?ici les deux prochaines décennies, soit à l?horizon 2025, les ménages mauriciens produiraient 500 000 tonnes, estime-t-il. Or, avec l?incinérateur de Gamma qui n?éliminera que 300 000 tonnes, le surplus de déchets devra nécessairement être recyclé, fait-il ressortir.
La composante énergétique et de production de l?électricité du projet Gamma-Conventa demeure un de ses points forts. Il produira 20 mégawatts additionnels d?électricité qui seront commercialisés au Central Electricity Board (CEB). Ce qui représentera, selon Tommy Ah-Teck, « une économie substantielle en termes de devises à un moment où le baril de pétrole est prêt de dépasser la barre des 100 dollars ».
Toutefois, le Dr Alan Sam Soon demeure très critique et souhaite que les ébauches des contrats entre Gamma-Coventa et le CEB soient rendus publiques, ainsi que le rapport Ramboll des consultants danois sollicités par le Board of Investment (BOI) et les documents relatifs à la nature et à la qualité des déchets qui seront nécessaires pour la production de l?électricité. La teneur de l?humidité des déchets organiques empêcherait une incinération rapide.
Et au Dr Alan Sam Soon d?expliquer que le mécanisme actuel veut que « l?opérateur de l?incinération soit rémunéré sur la base du tonnage traité. Dans ce cas, ce sera300 000 tonnes à environ 37 dollars la tonne pendant 25 ans selon la durée du contrat. C?est l?Etat qui s?assure qu?il y a la quantité et la qualité des déchets nécessaires pour permettre au promoteur de produire de l?électricité ».
Et d?estimer qu?avec le projet « les contribuables auront à payer au promoteur une assiette de Rs 500 millions annuellement en devises étrangères. Au cas où celui-ci n?arriverait pas à fournir de l?électricité par manque de déchets ou s?il n?y aurait pas la qualité des déchets nécessaire, il y a des clauses de pénalités qui entreraient en jeu et, encore une fois, ce serait à l?État de payer les pénalités et ce sera la compagnie Gamma-Coventa qui sera la bénéficiaire », soutient le Dr Alan Sam Soon. Il dit détenir ces informations du rapport EIA soumis au ministère de l?Environnement.
Un véritable suivi scientifique</B>
Si le promoteur tient à garantir qu?il respectera strictement toutes les normes européennes en matière de contrôle des émissions de gaz, le professeur Toolseeram Ramjeawon estime qu?il est temps que la capacité institutionnelle et régulatrice des ministères concernés soit renforcée afin de leur permettre de faire le travail de monitoring. « C?est un véritable défi pour les autorités et c?est une condition sine qua non pour que l?incinérateur opère dans les meilleures conditions. L?acheminement des déchets jusqu?à la centrale concernerait le ministère des Administrations régionales, celui du contrôle des émissions de gaz reviendrait au ministère de l?Environnement, et la partie énergie concernerait principalement le CEB et il reviendrait à ces instances de faire le monitoring », indique-t-il.
Nita Deerpalsing, députée à l?Assem-blée nationale, estime que le gouvernement devrait proposer un Clean Air Act et un Clean Water Act afin d?établir un cadre de régulation et de contrôle qui correspondrait à un véritable suivi scientifique. « Il est toujours temps que le gouvernement vienne avec un Clean Air Act et un Clean Water Act afin de réguler la qualité de l?air et de l?eau. Une fois les paramètres établis, il y aura un monitoring constant quel que soit le projet », soutient-elle.
À l?heure du développement durable, le projet Gamma-Conventa viendra lancer le pays dans l?ère de la modernité technologique et de la gestion stratégique des déchets. Mais le camp des anti et des sceptiques demeure important. Il appartiendra donc au promoteur d?endiguer la méfiance publique, d?éclaircir les zones d?ombres et de pacifier les inquiétudes de ceux qui demandent encore à être convaincus.
QUESTIONS À
<B>Tommy Ah-Teck, promoteur du projet d?incinérateur Gamma-Coventa</B>
<B>« Il est temps de mettre les inquiétudes derrière nous »</B>
<B>En quoi le projet d?incinérateur de Gamma à La Chaumière est-il important pour le pays ?</B>
Notre projet permettra au pays d?éliminer environ 300 000 tonnes de déchets ménagers annuellement, en utilisant une technologie fiable qui a fait ses preuves dans plusieurs régions et pays du monde. Mais ce projet apportera aussi une solution environnementale durable aux problèmes de la gestion de déchets ménagers. Il permettra de produire 20 MW d?électricité additionnels à partir des déchets, ce qui représentera une économie substantielle en termes de devises. C?est un projet économiquement utile, intéressant au niveau de l?environnement et socialement responsable.
Le projet vient de décrocher l?Environment Impact Assessment (EIA), mais il est contesté devant l?Environment Appeal Tribunal. Arrivez-vous à comprendre les angoisses et les inquiétudes de la société civile ?</B>
Nous n?arrivons toujours pas à comprendre pourquoi le projet est autant contesté. Gamma a suivi toutes les procédures requises par la loi, dans une transparence totale. Nous avons répondu à toutes les questions et inquiétudes de toutes les parties concernées, y compris celles des forces vives, du public en général et des autorités. Nous avons même accepté que notre projet soit contre-expertisé par un consultant indépendant danois recruté par le gouvernement.
Son rapport est favorable au projet.
Des conditions ont été posées par les autorités, et nous les suivrons. Il est donc aujourd?hui grand temps de mettre derrière nous, une fois pour toutes, ces angoisses et ces inquiétudes, car l?EIA prend en compte tous les points soulevés par le public.
<B>Quel est le calendrier de travail établi en vue de l?avancée et de la concrétisation du projet ?</B>
Nous finalisons les derniers détails de conception et d?architecture que nous allons soumettre aux autorités. Nous espérons pouvoir finaliser rapidement les documents contractuels et si tout se passe selon le planning établi, nous pourrions, avec l?accord des autorités, commencer les travaux d?ici six mois.
Le complexe serait alors opérationnel en décembre 2010.
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