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Les Chagossiens dans l?émotion des retrouvailles

28 mars 2006, 00:00

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Cimetières, hôpitaux, chapelles et maisons d?administrateurs en ruines. C?est le genre de scène, flanquée d?une intense végétation, de plages de sable immaculé et des lagons turquoise profond, qui accueillera les Chagossiens lors de leur pèlerinage à Salomon, Peros Banhos et Diego Garcia. Cette dernière île compte toutefois la plus grande base américaine hors des USA et une petite ville où vivent les employés civils de la base.

Ils étaient une vingtaine de compagnons de souffrance, de déracinés, réunis à Cassis, pour préparer ce voyage de tous les espoirs qui leur permettra de fouler leur île natale après 38 ans. Ce jeudi 30 mars, ils seront une centaine à embarquer à bord du Trochetia.

Retrouver ces images qui ont longtemps hanté leurs souvenirs. Humer enfin ce doux parfum de paradis perdu. ?Là-bas, je vivais comme un poisson dans l?eau. J?avais des légumes frais en abondance. Et il me suffisait d?aller pêcher pour mon repas?, se remémore Rita Issou, 80 ans. ?Chaque fête de l?Indépendance depuis 1968, c?est autant de coups de poignard que j?ai reçus dans le dos.? Ce constat amer de révolte, Rita, Chagossienne jusqu?aux tréfonds de l?âme, le clame haut et fort ?e mo pou krie li ziska mo la mor?.

Elle ne s?est jamais habituée à la vie mauricienne. On ne l?y a pas beaucoup aidée. Elle était venue à Maurice avec mari et enfants pour faire soigner la petite dernière, Noëllie, qui avait eu le pied broyé par une roue de charrette. Sa fille est morte faute d?avoir été soignée. Et, à l?annonce qu?ils ne pouvaient plus regagner leur île, le choc a été tel que son mari a été terrassé par une congestion, le laissant paralysé pendant six mois avant de perdre la vie. ?Nous n?avions rien à manger. Avec les enfants, j?attendais le passage des camions transportant du sucre pour pouvoir récupérer le sucre qu?ils laissaient échapper le long des rues. J?ai longtemps plongé le bras dans les poubelles en évitant le regard des passants dans l?espoir de trouver quelque nourriture à offrir à mes enfants. Les Mauriciens nous surnommaient avec mépris ?les ziloila?. Quel paradoxe !

Rita estime avoir toutes les raisons d?en vouloir autant au gouvernement mauricien qu?au gouvernement anglais. L?un lui a donné un morceau de terrain à Pointe-aux-Sables et l?autre un peu d?argent pour y faire construire une maison. Mais aujourd?hui, avec sa maigre pension, elle n?arrive pas à subsister. ?Sa fer de zour ki mo pann kui kari. Mo pena kas. Paspor britanik zame pou plin mo vent. Mo angle moi me mo vent vid. Enn soufrans pou prezen tou le tan mem dan mo kadav.?

Après plus de 30 ans d?exil à Maurice, Eileen Talath, mère de six enfants, compte les jours avant le grand voyage, ?Je ne peux pas vous décrire l?émotion que je ressens. Vous ne pourriez pas le comprendre. Il faut l?avoir vécue. On a volé mes racines, on a volé mon âme, on a bafoué ma dignité. Je suis née à Diego. J?ai envie de voir ma patrie. J?attends ce moment depuis l?âge de dix ans. Même si, à mon retour à Maurice, je meurs, ce ne sera pas grave, j?aurai réalisé mon rêve.?

Pourquoi envisager la mort quand on n?a que 42 ans et des enfants ? La vie d?Eileen a été un chapelet d?infortunes et de chagrins. Petite déjà, elle est témoin impuissant de la détresse de ses parents. Ballottée de maison en maison (quelques bons Samaritains qui ont bien voulu héberger la famille un certain temps), elle n?a jamais pu aller à l?école. Pourtant ce n?est pas l?envie qui lui manquait. Un frère meurt dans ses bras d?adolescente et un autre décède sans qu?on puisse savoir pourquoi. La fatalité ? Non. ?Nous avons été et nous sommes toujours des laissés-pour-compte. Aujourd?hui, je suis mère et quand mes enfants me demandent quelque chose, je suis obligée de leur tourner le dos parce que je n?ai plus de mots pour eux. Pourtant je travaille à l?usine. Mais comment vivre à sept avec Rs 4 000 ? Je n?ai droit à aucune allocation. Ziska mo la mor angle pa pou kapav rekonfor mo soufrans. Zis mo le ker bate, mo la vi inn deza fini.? Eileen répète inlassablement ?Mo revolte?, ?Mo revolte?. Elle est prise de soubresauts, pleure, crie et fait une crise d?hystérie. Moment cathartique : elle déverse et libère tous ses ressentiments et sa douleur trop longtemps refoulés.

?Enfin quelque chose de palpable?

Une voix cristalline s?élève et emplit la salle pour apaiser ce brouhaha de protestations. Mimose Furcy, qui a quitté les Chagos à 13 ans, dit sa vérité en chantant :

?Mo ti ena trez an dan Chagos Angle inn ariv dan Chagos Ras nou bouse manze Sa mo pa pou blie Zame mo pa pou blie mo fami Li bien fou pa mal Misie la Kan nou pena boulo.?

Ce ?tango Chagos? a été composé une nuit où la douleur était intolérable. ?Je suis certaine que je serai immensément émue de retrouver les endroits où je jouais étant petite. J?ai beaucoup de parents qui sont enterrés là-bas. Mes grands-pères, une s?ur, ma tante. Des torrents de larmes y seront versés.? Elle aussi est venue à l?île Maurice pour que sa s?ur malade y soit soignée, mais n?a jamais pu regagner son île où ?mo ti kontan mont lor pie koko pou balanse. Nou la vi ti dan la mer?. Sa mère lui annonce qu?elle ne pourra pas rentrer aux Chagos parce que l?archipel a été vendu aux Britanniques. Elle demande à sa mère de ne pas pleurer car lorsqu?elle sera grande, elle ira demander des comptes à ?bann misie angle?.

Sa famille se retrouve installée dans une minuscule case à Cassis dont le toit fuit. Une nuit, tous sont obligés de déménager à la cloche de bois faute d?avoir pu rassembler le montant du loyer qui s?élevait à Rs 13. Le 30 mars restera à jamais gravé dans sa mémoire. C?est à cette date qu?elle a débarqué à Maurice en 1968 et ce sera le 30 mars 2006 qu?elle embarquera pour les Chagos. ? J?ai prié St.-Antoine pour que je puisse un jour voir Peros Banhos. Je rapporterai à mes enfants un morceau d?une racine d?arbre pour qu?ils aient enfin quelque chose de palpable. Jusqu?à présent, je ne leur ai transmis que des souvenirs.?

?Tou le zour mo pans Chagos?, intervient Léonine Jaffar, 60 ans, le regard embué de larmes. Sa mère et son grand-père travaillaient pour l?administrateur de l?île Salomon et ils voyageaient beaucoup dans les autres îles aux noms évocateurs de Tatamaka et Mapou. Elle s?est retrouvée à Maurice en 1967 parce qu?elle était enceinte. Un employé de la société Rogers lui annonce, un jour, qu?il faut ?blie laba, pena pou retourne?. Son seul bien : les quelques vêtements qu?elle avait pour elle et son enfant, ses parents étant restés à Salomon. Elle n?aura aucune nouvelle d?eux jusqu?en 1973, lorsqu?ils seront déportés sur le Nordvaer. Personne ne voulait descendre du bateau lorsqu?il a accosté à Port-Louis.

Les pleurs de Léonine redoublent quand elle évoque Mathilde, sa s?ur, morte de tristesse à force d?avoir vainement attendu son retour. ?Je déposerai un bouquet de fleurs blanches sur sa tombe. Je crois que le terme ?torture? n?est pas assez fort pour décrire le sort qu?on a infligé aux Chagossiens.?

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