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Les bluffs d?Imad Lahoud
Imad Lahoud est insaisissable. Brillant et attachant, incontestablement ; éperdu de reconnaissance, sans doute ; fiable, peut-être pas. Mille petites approximations plus vraies que nature ont toujours émaillé la vie d?Imad Lahoud. Mais lorsqu?il s?est retrouvé seul au milieu du gué, assailli de toutes parts en pleine tempête Clearstream, il a compris avec une sorte de vertige que plus personne ne le croyait. ?C?est un fabulateur, dit un cadre d?EADS. Informaticien avec les banquiers, banquier avec les hommes d?armement, armurier avec les informaticiens.?
Même son patronyme brouille les pistes. à ses amis, et même à sa femme, il glisse qu?il est lié au président libanais, Emile Lahoud. Il serait son ?neveu?, ou plus discrètement ?un petit cousin?. Faux : la famille d?Imad est originaire ?du bord de mer? et n?a rien à voir avec celle du président, un Lahoud ?de la montagne?, à Baabdate, sur le mont Liban. Il a été présenté au général Rondot comme ?le fils d?un officier des renseignements?. Le père d?Imad, en fait, a passé quinze petits mois au 2e bureau libanais en 1971-1972, lors d?une étape normale de carrière. Il n?a évidemment pas créé les services secrets de son pays : leur fondateur est un certain colonel Saad, dont l?adjoint, qui a fini par lui succéder, s?appelait Gaby Lahoud ? autre Lahoud de la montagne.
Imad est né le 7 octobre 1967 dans une famille chrétienne maronite dominée par la haute figure du père, Victor, officier de cavalerie, ancien de Saumur, francophile et cultivé. Les deux aînés de ses cinq enfants, Marwan et Imad, de 18 mois le cadet, se disputent la reconnaissance paternelle. Cette sourde rivalité continue de peser plus de quinze ans après la mort du père, en 1990.
Les deux hommes sont restés ce qu?ils étaient petits garçons dans le modeste appartement parisien où la famille s?est installée après le départ de Beyrouth en 1982. Marwan, sérieux et bûcheur, toujours deux ans d?avance, toujours premier de sa classe. Interne à Ginette, une bonne ?prépa? de Versailles, l?aîné intègre la polytechnique, choisi ?Sup-Aéro? et fait son service militaire à Saumur, comme papa. Après un détour au cabinet du ministre de la défense, Charles Millon, il est tenté en 1997 par la politique, mais la dissolution et la victoire de la gauche balaient son ambition. à l?Aerospatiale, Marwan Lahoud négocie en 1998 la fusion du groupe avec Matra ? première étape de la création d?EADS. Et le voilà, depuis 2003, patron du gros fabricant de missiles européens MBDA. Parfaite trajectoire.
Marwan regarde son dilettante de frère avec un rien de commisération et un peu d?envie. Imad est beau parleur, flambeur, rate ses examens, danse comme un prince, tombe la veste et les filles. Il est déjà loin du petit Libanais mal à l?aise, débarqué à 15 ans à Franklin ? Saint-Louis de Gonzague ? la très chic institution parisienne du 16e arrondissement tenue par les jésuites. Il décroche son bac d?un cheveu ? grâce à trois points en sport ? et entre en prépa au lycée Janson-de-Sailly, où il fait la rencontre de sa vie.
La piquante Anne-Gabrielle Heilbronner, bachelière de 16 ans, petite brune énergique aussi bien élevée qui n?a jamais oublié ce soir de décembre 1985. ?J?étais avec une copine très coincée, raconte-t-elle, vingt ans et quatre enfants plus tard, toujours aussi amoureuse. Elle m?a dit : ?Mais c?est affreux, tous les garçons sont en jeans !? Je lui ai dit : ?Regarde, il y en a un, là, qui a une cravate.? C?était Imad.
Traîne en maîtrise de maths
La voilà fiancée, comme dans les meilleures familles. Le père d?Anne-Gabrielle, le très réservé François Heilbronner, est d?ailleurs patron du GAN depuis 1986, nommé par Jacques Chirac en récompense de ses bons et loyaux services au poste de chef de cabinet du jeune ministre de l?Agriculture, en 1972. Heilbronner le fidèle paye la rupture avec Valéry Giscard d?Estaing, en 1976, de quelques années de purgatoire et d?une superbe défaite aux législatives de 1978 ; Anne-Gabrielle a pieusement gardé l?affiche de campagne de son père dans sa chambre de jeune fille. Lors de la période si tendue de la première cohabitation, en 1986, Jacques Chirac l?appelle cette fois à Matignon pour codiriger son cabinet. Il en gardera quelques solides amitiés, comme avec Robert Pandraud, toujours prêt à aider Anne-Gabrielle.
Mais Victor Lahoud se meurt d?un cancer et rend son dernier soupir en 1990, dans les bras d?un Imad bouleversé. La jeune fille annonce alors à son papa estomaqué que, désormais, le fiancé ?dormira à la maison?, un bel appartement bourgeois du 16e arrondissement. ?Vous êtes désormais mon père?, sanglote Imad en tombant dans les bras de ?beau-papa?. Les jeunes gens se marient civilement le 9 juillet 1991. Dans les salons cossus de l?Hôtel Thiers, place Saint-Georges, on s?interroge à mi-voix sur le mariage de ce petit Libanais fauché à cette riche héritière de la bourgeoisie juive cultivée, laïque et ultra-intégrée. Mais les chuchotements s?étouffent dans les replis des velours.
Imad traîne en maîtrise de maths. Il rate avec constance toutes les grandes écoles ? détail qu?il ?oubliera? de signaler des années plus tard, notamment à son ami Jean-Pierre Philippe, du cabinet du directeur général d?EADS, qui le croit toujours normalien. Il entreprend de se convertir au judaïsme par curiosité intellectuelle et apprend assez d?hébreu pour impressionner Anne-Gabrielle. Il obtient néanmoins deux DEA en 1990 et 1991, l?un de ?physique des solides?, l?autre de ?probabilités et processus aléatoires?, qui lui vaudront une embauche chez Merrill Lynch à Londres.
La banque d?affaires cherche des matheux pour spéculer sur les produits financiers dérivés. Dans ce travail, le nez est aussi précieux que les maths, et Imad se flatte de ?sentir le marché?. Son culot, son bagout, son goût du jeu font effectivement merveille. Le cinéaste Eric Rochant en fera l?un des héros de Traders, son documentaire pour Arte. Après quatre années à la City, dont un bref passage chez Salomon Brothers, autre banque d?affaires, Imad rentre à Paris : Anne-Gabrielle est enceinte. Il a de l?argent, roule en Ferrari rouge, mais le commerce des produits dérivés ne l?intéresse plus : c?est devenu banal.
Ariane CHEMIN et Franck JOHANNES
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