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L?enfant aux prises avec les adultes
Il existe des réalités multiples sur cette question de l?enfance. La première et celle qui saute le plus aux yeux, c?est la violence dont les enfants sont victimes (voir hors-texte). Malgré un certain degré de développement et de modernisation, Maurice souffre toujours d?un rapport déréglé entre adultes et enfants où ce sont ces derniers qui font l?objet, pour un certain nombre, d?abus en tout genre. ?Quelles que soient les couches sociales, on retrouve de la maltraitance physique et d?abus verbal. Au fil des années à Maurice, on n?a pas enregistré de baisse dans la violence infantile. Que ce soit en termes de violence physique, verbale, d?abus émotionnels, de chantage affectif ou d?exploitation sexuelle, un certain nombre d?enfants continuent à souffrir de multiples maux?, confirme la psychologue Veronique Wan Hok Chee.
En fait, les enfants mauriciens peuvent aujourd?hui être répartis en trois groupes. Le premier : l?enfant-roi à qui les parents vouent un culte inconditionnel. Le deuxième est l?enfant du désir qui profite de la faiblesse des parents pour asseoir sa vision du monde. Enfin, le troisième cible les enfants ?victimisés?.
Plus d?autorité
Il n?y a pas non plus de démarcation nette entre les trois catégories. Les enchevêtrements contribuant d?ailleurs à brouiller l?analyse et la posture des parents. ?C?est vrai que le rôle des parents se complique. Ils se plaignent de ne plus avoir autant de contrôle alors que, d?un autre côté, on retrouve des parents rigides?, témoigne Veronique Wan Hok Chee.
Il est cependant un fait qu?aujourd?hui, le modèle autoritaire, voire militaire, ne fonctionne plus. D?une part, il y a eu un éveil au principe des droits des enfants.
De l?autre, les enfants, eux-mêmes, se signalent de plus en plus par une parole libérée. L?Ombudsperson for Children?s Office, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, se refuse de prêcher le laxisme. ?L?enfant n?a pas le droit de tout faire selon sa seule volonté. Nous parlons des droits des enfants avec des limites et avec certaines responsabilités selon leur âge?, fait-elle ressortir.
Si son rôle est prioritairement d?évoquer la question de violation des droits des enfants, Aumeeruddy-Cziffra se refuse, malgré tout, d?occulter le fait qu?il y a une autre réalité. ?Malgré toute la violence qui peut exister, il y a beaucoup d?enfants qui sont résilients. Ils sont quand même 60 % à se retrouver dans cette catégorie. Il faut pouvoir parler d?eux également?, ajoute Shirin Aumeeruddy-Cziffra.
Cette dernière rappelle que le rapport de l?Ombudsperson ne décrit pas une situation catastrophique ou une tendance qu?on ne peut pas inverser. ?Aujourd?hui, l?enfant mauricien arrive au monde dans de bonnes conditions en principe. Notre devoir, c?est de faire comprendre aux parents qu?il ne faut pas faire un enfant par hasard. Et même s?il vient au monde par accident, il faut mettre toutes les chances de son côté.?
C?est justement cette notion des ?chances et conditions? à réunir pour l?enfant qui peut parfois poser problème aux adultes. Bien souvent, les choses se résument, pour les parents, à assurer les besoins humains, civiques et académiques de l?enfant. ?Alors qu?il faut aussi se poser la question de savoir si on passe suffisamment de temps avec son enfant?, précise Emilie Rivet, psychologue clinicienne formée en Australie et travaillant au Centre de formation du bureau de l?éducation catholique.
L?enfant mauricien est programmé, on le sait, pour devenir une machine à apprendre. ?Tout au long de son enfance et au fur et à mesure qu?il grandit, les choses se construisent autour de l?éducation?, insiste Emilie Rivet. Finalement, il reste peu de place, que ce soit à l?école ou au sein de la famille, pour l?enfant de se dire.
Enfant programmé
Cette parole qu?on donne à l?enfant mauricien est finalement restreinte à la compétence académique dont il doit faire preuve. C?est la nouvelle forme de violence qu?on exerce sur l?enfant. A juste titre d?ailleurs, Emilie Rivet ne peut s?empêcher de faire remarquer que ?l?obsession de la réussite fait que l?enfant mauricien est un enfant à qui on a amputé une part de son enfance?.
Le monde de l?enfance s?est donc graduellement rapetissé, se limitant à quelques enjeux qui rendent compte du transfert du désir des parents sur les enfants. Puisqu?il doit ainsi se sacrifier, cet enfant du désir profite paradoxalement des récompenses dont l?affublent les parents. Ceux-ci sont désormais de moins en moins capable de pouvoir dire non. Le parent obnubilé par le besoin de plaire à l?enfant ne sait plus manifester de sens de l?autorité. Ce sentiment s?exacerbe lorsqu?aujourd?hui les parents décident de n?avoir qu?un ou deux enfants ?afin de pouvoir tout lui donner?. ?Tout lui donner, c?est quoi ? Et la réussite, c?est quoi ?? s?interroge Emilie Rivet.
L?enfance mauricien est donc devenu aujourd?hui un lieu où les adultes expriment, souvent de manière inconsciente, leurs conflits latents et des paradoxes de toutes sortes. En fin de compte, c?est l?enfant de la déchirure qui émerge. On veut lui donner des droits. Mais on l?expose à la violence. Pire, il en est la victime. On veut qu?il réussisse. Mais on ne l?outille pas pour réussir sa personnalité. C?est souvent de cette inconscience et de ces contradictions que naît la violence infantile.
Regards de victimes
■ Dans son rapport 2005-2006, l??Ombudsperson? pour les enfants propose une étude sur la perception que les enfants ont, eux-mêmes, sur la violence dont ils sont victimes. Réalisée avec 240 jeunes écoliers et collégiens âgés entre 11 et 16 ans, cette étude donne aussi une idée des différents types d?abus perpétrés contre les enfants. Premier élément révélateur : 82 % d?enfants interviewés disent avoir été victimes de violence. De ceux-là, 75 % ont souffert de violence physique ; 27 % de mauvais traitements ; 11 % de violences verbales ; et 3 % de violence sexuelle. De manière générale, le coupable est la mère dans 39 % des cas, le père à 32 %, la petite amie/le petit ami à 14 %, l?enseignant à 18 %, des étrangers à 12 %, le beau-père à 3 %, un ami à 9 % et d?autres personnes à 1 %. Les causes de la violence sont la désobéissance (64 %), des retards à rentrer à la maison (4 %), l?interdiction de sortir avec des amis (2 %), conversations en classe (2 %) et les autres causes (28 %). Une majorité de 53 % d?enfants victimes d?un incident ne rapportent pas le cas à quelqu?un.
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