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Le « brown » sur la côte

5 juin 2004, 20:00

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Les villages côtiers n?échappent pas à la drogue dure. Depuis quelques années, ils sont le théâtre de discrets manèges. Un petit groupe se forme à une croisée. Un type descend d?un bus et le groupe se déplace vers un lieu tranquille où se font des échanges, un billet contre un sachet. À distance, les regards se croisent, les témoins se font un signe de tête, désapprouvent, se plaignent.

Toute la rue est au courant. Il y a eu livraison : du brown, héroïne de seconde zone. Il est entré un jour maudit comme un invité surprise et ne veut plus repartir. C?est un parasite tenace. Il n?a pas encore détruit la quiétude de cette petite communauté de pêcheurs. Il y travaille.

Au début, seul John y touchait. Par curiosité puis par habitude, certain qu?il n?allait pas tomber au fond. Mais tomber, parfois, ça prend un peu de temps. Et on entraîne des proches. Aujourd?hui, ils sont une dizaine dans la petite tribu du fix. Heureusement, comme l?explique un travailleur social rompu au problème, le fait d?être dans un village ralentit le développement. Car ici, pas de secret, chaque détail de votre vie est sur la place publique. « Comme nous sommes au bord de la mer, il y a toujours une échappatoire vers le sport, la pêche. ça limite l?emprise sur le village. Mais il faut faire de la prévention pour que la jeunesse soit mieux informée. La précarité est un problème et nous avons peu d?activités à proposer. »

Mais que faire ? La morale, la police ? Les hommes de terrain savent qu?on entre souvent clean en prison pour en ressortir les bras percés. Alerter les médias ? Cela ne rend pas service à la communauté et ne fait pas fuir les dealers. L?effet est inverse. On fait malgré soi de la publicité pour un lieu qui n?est pas encore infesté.

Les causes sont toujours les mêmes. Les villes sont passées par là avant : misère, chômage, précarité. Mais la principale raison est d?une triste banalité : la disponibilité du produit. C?est là, et ça fait de l?effet. Ensuite, on est dedans et le reste n?est qu?accessoire. On en cherche, on en trouve et la vie continue, mais dans l?aliénation. La dépendance commence à miner les relations familiales, sociales, professionnelles. Certains parviennent à donner le change. Ils sont plus résistants et contrôlent mieux leur consommation.

D?autres perdent pied rapidement, et puisqu?il faut trouver Rs 1 000 ou Rs 2 000 par jour, toute solution est bonne à prendre. Celui-ci vole des chiens et va les vendre. Celui-là surfacture ses prestations mais son travail est de plus en plus mal fait. Des femmes se laissent prendre pour quelques roupies par des hommes qui ne se droguent pas mais tirent profit de leur déchéance.

Parfois, la police en arrête un en flagrant délit. Il faut dire que les seringues laissées çà et là témoignent du passage des piqueurs de brown. Appréhendés, ces consommateurs sont ensuite relâchés sous caution et leurs dealers courent une autre campagne. Quant aux trafiquants, on attend toujours d?en voir un derrière les barreaux. Les prisons comptent certes quelques passeuses, victimes des barons, elles sont aussi pleines de vendeurs de gandia, mais point de gros bonnets.

Georges, un pêcheur de 38 ans, affirme que plusieurs de ses connaissances ont touché au brown parce qu?ils étaient habitués à trouver leur nissa dans le gandia et que celui-ci s?est fait de plus en plus rare. Cet ancien fumeur confirme qu?à un moment, les revendeurs donnaient où vendaient le brown pour trois fois rien. Il a d?ailleurs essayé. Il remet aussi sur le tapis la question de la dépénalisation du gandia. C?est un vieux débat, auquel l?épisode Kaya a coupé court, mais qui mériterait, dit-il, une attention des autorités.

La police rétorque que la plupart des héroïnomanes ont commencé par fumer du gandia. Et bien souvent, c?est vrai. Mais ils oublient de mentionner, étrangement sélectifs, que la majorité des fumeurs de gandia passe rarement à la drogue dure. Les tabous ont la vie dure.

Les habitants se croient bien loin du problème. Mais les villages sont petits et ils se retrouvent vite avec un cousin ou un beau-frère impliqué. Quant aux parents, c?est le drame lorsque leur enfant se shoote à l?héroïne. Ils ne savent plus quoi faire. Leur fils a été en cure de désintoxication dans un centre. Il s?en était presque sorti, mais la promiscuité avec d?autres drogués l?a fait replonger, disent-ils. L?environnement naturel, familial, la promiscuité, font que dans la plupart des villages côtiers, la poudre est entrée puis s?est installée dans un groupe restreint. On sait qui, où, et quand. C?est encore un rempart, mais la « bête » ronge de l?intérieur. Les observateurs craignent pour les nouvelles générations et souhaitent qu?une réelle prévention soit mise sur pied, accompagnée de mesures sociales importantes pour la jeunesse.

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