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Le triangle prometteur de la mer des Indes

29 décembre 2005, 20:00

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<B> par Rabin BHUJUN</B>

La courte histoire contemporaine du commerce Maurice-Afrique-Inde n’est faite que de discours et de timides initiatives. Forcément, il ne produit que très peu de résultats. Après avoir disparu des discussions au plus haut niveau pendant près de deux ans, l’axe triangulaire Maurice-Afrique-Inde est réapparu lors de la visite officielle du Premier ministre, Navin Ramgoolam, dans la Grande péninsule en novembre. Mais ce triangle demeure plus que jamais mystérieux, car on ne sait toujours pas clairement ce qu’on veut en faire.

Gérard Sanspeur, ancien directeur du Board of Investment, pose la question essentielle : «Pourquoi l’homme d’affaires africain voudrait-il passer par Maurice pour démarrer une activité en Inde ou vice versa ? Passer par la case Maurice peut signifier une perte de temps et d’argent à cause des frais d’intermédiaires.» En effet, si nous voulons tirer quelque chose du triangle, il faudrait d’abord apporter une réponse concrète à cette question.

Le premier élément de réponse peut ne pas paraître politiquement correct, mais il n’en est pas moins vrai. Les Indiens n’ont pas bonne presse en Afrique. A Madagascar comme au Kenya, par exemple, l’homme d’affaires indien passe pour une personne intraitable en affaires, n’ayant que très peu de considérations pour ses partenaires locaux et encore moins pour ses employés. Mais un Mauricien, même typé indien, passe mieux. De plus, on ne peut pas dire que les Indiens ont appris à traiter avec beaucoup de pays africains, à part le Kenya ou l’Afrique du Sud, où la présence d’une forte diaspora indienne facilite échanges et implantations.

<B> Un “club des sept”</B>

Maurice possède aussi un deuxième avantage. L’accès préférentiel à certains marchés africains, à travers son appartenance à la Southern African Development Community (SADC) et au Common Market for Eastern and Southern Africa (Comesa), facilite le transit des capitaux et des projets indiens à Maurice avant de s’établir en Afrique. On comprend vite pourquoi la coopération triangulaire dont on parle se résume plutôt à l’axe Inde-Maurice-Afrique.

Une fois la logique du triangle comprise, il faut s’empresser de poser les conditions qui permettraient à de plus gros volumes d’échanges de transiter. Rajiv Servansingh, secrétaire général adjoint de la Chambre de commerce et d’industrie, identifie un gros problème. «Nous avons jusqu’ici réfléchi trop globalement. Il est illusoire de penser qu’on va traiter avec tout le bloc Comesa ou SADC. Il faut se choisir des partenaires avec qui on a des intérêts communs, mais qui ont également des besoins que nous souhaitons satisfaire avec l’aide de l’Inde.»

Oubliées donc les grandes collaborations avec des groupes de dizaines de nations. Il s’agit davantage de se constituer un petit club de pays qui feraient d’excellents partenaires commerciaux pour Maurice et l’Inde. Pour le moment, la liste doit être courte. Elle est constituée de la Tanzanie, de l’Ouganda, du Botswana, du Mozambique, du Kenya, de l’Afrique du Sud et de Madagascar. C’est ce club des sept qu’il faut créer.

Pourquoi ces pays ? D’abord, parce que ce sont les seuls sur le continent africain avec lesquels Maurice entretient des liens commerciaux soutenus. «A eux seuls l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya représentent un marché de 90 millions d’acheteurs potentiels. On imagine vite les possibilités», explique Kailash Ruhee, partenaire chez De Chazal Du Mée (cabinet d’experts-comptables) et habitué du dossier Afrique. Ensuite, parce qu’une certaine cohérence et stabilité règnent sur le plan politique et économique.

Toutefois, du travail est encore nécessaire pour apporter plus de cohérence entre ces marchés. Le code de l’investissement Comesa et SADC en gestation aidera grandement à harmoniser les conditions que posent différents Etats africains aux investisseurs pour que ceux-ci démarrent leurs activités.

Mais avant de parler investissement en Afrique, il faudrait déjà savoir ce qu’on souhaite y produire ou les richesses qu’on souhaite exploiter. A ce chapitre, le triangle souffre d’une grande faiblesse : le peu d’implication du secteur privé. Ce sont presque uniquement les gouvernements qui ont fait avancer, de manière relative, le dossier de la coopération régionale.

Les secteurs privés des pays africains ont été plutôt avares en initiatives ou, tout au plus, se sont contenté de saisir les opportunités servies sur un plateau lors d’une visite officielle ou dans le cadre d’un accord de partenariat entre Etats. Il y a bien eu la création d’une association de Chambres de commerce des pays de la SADC, ce qui a marqué une étape décisive dans la plus grande collaboration entre les Etats de ce bloc. Mais après un départ fulgurant, l’organisme est maintenant en veilleuse.

L’information est essentielle aux hommes d’affaires souhaitant investir dans n’importe quel pays. Or, aujourd’hui, un Indien voulant faire du business en Afrique passe beaucoup de temps à s’informer sur toutes les pratiques administratives. Et une éternité à trouver les opportunités d’affaires qui lui conviennent. Certains cabinets de consultants, dont quelques-uns basés à Maurice, ont fait de la connaissance du terrain en Afrique leur force vis-à-vis des entreprises indiennes. Mais dans la plupart des cas, les opportunités d’affaires sur le continent noir demeurent méconnues.

<B> Un préjugé : il n’y a rien à vendre en Afrique </B>

C’est ici que l’idée de club des sept prend toute son importance. Une étroite collaboration des Chambres de commerce et d’industrie ou des organisations du secteur privé de ces sept pays devrait contribuer à faire remonter à Maurice un flux d’information permanent. Il permettrait aux hommes d’affaires d’identifier des projets intéressants et de trouver des partenaires indiens pour les concrétiser ou les développer à grande échelle.

La coopération régionale, dans ce cas de figure, doit se faire directement au niveau des secteurs privés. Les Etats se contentant d’instaurer des accords-cadres sur la collaboration et la facilitation du commerce et de l’investissement.

D’autres questions se posent. Comment occuper le terrain ? Surtout, quel terrain occuper ? Un préjugé demeure : il n’y a rien à vendre en Afrique. Rien de plus faux. Rajiv Servansingh explique que dans le club des sept, comme ailleurs dans le monde, une nouvelle classe moyenne et aisée voit le jour. Elle est de plus en plus nombreuse chaque année. Et la demande de cette catégorie de population pour des produits sophistiqués explose. Maurice exporte déjà des couches pour bébés en Afrique. Il reste à imaginer que, demain, l’entreprise locale qui fabrique ces couches puissent trouver un partenaire indien qui acceptera de co-financer une unité de production en Ouganda pour exporter vers l’Afrique centrale et australe. De telles opportunités sont nombreuses.

<B> Quid de la concession de 100 000 hectares ? </B>

«Depuis 1997, le gouvernement mozambicain a conclu un accord permettant aux entreprises mauriciennes d’exploiter 100 000 hectares. Rien n’a été fait ! Les Indiens peuvent utiliser cet accord pour mettre en place, en collaboration avec des partenaires mauriciens, des exploitations agricoles, d’élevage ou industrielles. Ils ont également les moyens financiers pour cela», explique Kailash Ruhee. Le Mozambique rappelle d’ailleurs régulièrement à Maurice que cette concession demeure toujours à la disposition de nos hommes d’affaires.

Autre secteur prometteur : les technologies de l’information et de la communication. Les plus visionnaires à Maurice voient déjà arriver une catastrophe sur l’activité des centres d’appels. Dans cinq ans, peut-être même moins, le coût de la main-d’œuvre employée dans les centres d’appels deviendra bien trop cher. Forçant les entreprises présentes à Maurice à chercher ailleurs.

Pourquoi ne pas prendre les devants en encourageant les entreprises mauriciennes exploitant déjà des centres d’appels à chercher le parrainage de partenaires indiens afin de délocaliser leurs activités dans un des pays du club des sept ? Pour le moment, Madagascar serait le meilleur choix. Mais la Grande île n’est toujours pas connectée au réseau de câble haut-débit SAFE. Ce qui fait dire à ceux croyant à son potentiel que les hommes d’affaires mauriciens doivent utiliser ce petit temps de répit pour chercher de futurs partenaires afin de l’aider à poursuivre cette orientation.

Encore une fois, les idées foisonnent. C’est toujours dans leur mise en œuvre que la volonté fait défaut. Et si elle se matérialisait enfin dans le triangle de la mer des Indes ?

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