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Le tremplin

21 janvier 2006, 20:00

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PAR JEAN-CLAUDE DE L?ESTRAC

Raddhoa a déclassé Gokhool au tableau des antihéros. Mais à bien y regarder, l?un et l?autre sont les protagonistes de la même dramaturgie. La guerre scolaire, comme la criminalité, trouve son origine dans le mode opératoire d?une société de tueurs. Éliminer l?autre très tôt pour prendre sa place, tuer l?autre plus tard pour prendre son bien. Compter ensuite sur les Gokhool et les Raddhoa pour réglementer les mises à mort. Pourtant ? le ministre Gokhool en tout cas le sait -, seule une nation inclusive, porteuse d?un projet de développement, pourvoyeuse de places et de biens à conquérir pour tous, peut espérer maîtriser ses tensions et gérer ses contradictions. Ni la pression sur les enfants, ni la brutalité contre les malfrats ne sont des panacées. Pour réussir, il n?y a pas dix solutions : il n?y a que le tremplin de l?économie, de la croissance, la capacité à créer des richesses, pour faire une place à chacun, selon son effort.

Deux initiatives récentes du gouvernement méritent d?être soutenues. Elles expriment une volonté de bon aloi susceptible de produire, dans le moyen terme, des résultats concrets au bénéfice du plus grand nombre. Les Assises du tourisme et le Forum sur l?état de l?industrie du textile-habillement, prévus dans les deux cas pour le début de février, sont des signaux plus importants qu?ils ne le paraissent au premier abord.

En ce qui concerne le tourisme, la réunion devrait achever de convaincre les sceptiques que ce pilier de l?économie est le plus puissant du moment. Il est capable de soutenir le pays de manière encore plus ferme. C?est le seul secteur économique où la conjoncture mondiale nous est favorable. Pour le textile-habillement, ce sera sans doute l?heure d?une mise au point qui a trop tardé. Le départ de ces sociétés hongkongaises qui n?ont plus besoin de nous n?a pas tué l?industrie textile-habillement. Les entreprises mauriciennes sont toujours là. Et la conjoncture internationale suscite l?intérêt de nouveaux investisseurs, d?Europe cette fois. Une belle opportunité est à saisir.

Sans prendre trop de risques, on peut postuler que le tourisme peut, dès cette année, devenir le principal moteur de la croissance. Il suffit que le gouvernement et les principaux acteurs du secteur coordonnent mieux leurs actions pour que les résultats se matérialisent immédiatement. L?année 2005, en termes d?arrivées touristiques, s?est terminée en forte croissance, uniquement parce que des efforts supplémentaires ont été consentis pour améliorer les conditions du succès : une plus grande visibilité sur les marchés émetteurs, un accès aérien facilité, des prix plus étudiés.

Il n?y a pas à réinventer la roue. Si les mêmes conditions sont réunies et, mieux encore, amplifiées tout au long de cette année, 2006 sera effectivement l?année du tourisme mauricien. Le contexte international est globalement favorable. Les experts de l?Organisation mondiale du tourisme (OMT) tablent sur une croissance soutenue. Pour 2005, les dernières projections indiquent que les arrivées de touristes internationaux se chiffreront à 800 millions ! Un record. En 2004, l?OMT avait enregistré un chiffre sans précédent de 763 millions d?arrivées, soit une progression de presque 11 %, « la progression la plus élevée et la seule à deux chiffres enregistrée depuis 1980 ».

Si le contexte est favorable, toutes les destinations n?ont pas profité pareillement de la progression. l?OMT note que la croissance est « due en particulier à l?augmentation de la capacité dans le transport aérien et à l?existence de tarifs aériens compétitifs ». Exemple : au Maroc, le nombre d?arrivées s?est accru de 16 %, « conséquence de la politique de libéralisation du transport aérien, qui a eu pour effet d?ouvrir la destination aux compagnies à bas coûts et de faire baisser les prix ». La Tunisie, destination « mer et soleil » proche du marché européen, a fait 17 % de croissance. Autre bonne nouvelle, le tourisme lointain est en progression. Et c?est une tendance longue.

À Maurice de jouer ses cartes. Bien menée, l?opération peut attirer plusieurs milliers de touristes supplémentaires dès cette année. Ses effets sont susceptibles d?irriguer plusieurs pans de l?activité économique nationale et de profiter à un large éventail de métiers. Si nous n?arrivons pas à le faire, c?est que nous serons devenus des nuls.

La reprise dans le textile-habillement est une affaire plus compliquée. Mais nous savons exactement ce qui nous arrive. Pour l?essentiel, l?industrie s?est beaucoup contractée en raison du départ programmé des investisseurs de Hong Kong. Leur départ est prévisible depuis 20 ans. Il reste maintenant une industrie textile-habillement mauricienne de grande qualité dans la plupart des cas, connue et appréciée par une clientèle internationale exigeante. Le savoir-faire développé par les Mauriciens, tant les entrepreneurs eux-mêmes que l?ensemble des partenaires de l?industrie, est un atout éminemment exploitable.

Je postule qu?il est encore tout à fait possible d?attirer ici des investisseurs et de créer des milliers de jobs, à condition de remotiver une main-d??uvre échaudée par les fermetures d?usines mal gérées.

Il faut aller chercher les Européens. L?industrie du textile-habillement d?Europe est aux abois. Ses 230 000 entreprises, petites et moyennes, qui emploient 2 700 000 ouvriers, ont encore plus de mal que nous à concurrencer les produits chinois et indiens. Le premier réflexe des propriétaires est de délocaliser. Certains s?installent en Europe de l?Est pour rester près de leur marché, d?autres sont disposés à s?installer plus loin, mais à condition de régler les problèmes de délais. Ils sont plutôt dans la moyenne et haute gamme, la réactivité est un attribut indispensable.

Le jour où un gouvernement imposera à Air Mauritius, en contrepartie de tous les privilèges accordés tout au long de son histoire, de se mettre au service de nos entreprises d?exportation en pratiquant un tarif cargo de soutien, on aura éliminé notre principal handicap. Si Paris, Londres et Berlin ne sont plus qu?à 12 heures de délai de livraison, la Bulgarie et la Roumanie ne sont plus des concurrents de délocalisation et nos principaux marchés se rapprochent de la production.

« Food for thought » pour un ministre de l?Industrie qui ne serait pas un ministre du Commerce.

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