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Le temps passe
Chacun s?accorde à dire que la question du temps est au centre de la philosophie. Comment pourrait-il en être autrement, puisque le temps est le tissu dont est fait notre vie, puisqu?il est notre être même et que nous sommes cet être qui est pour lui-même une question ? Puisque philosopher, c?est réfléchir au temps, alors c?est au temps plus qu?à toute autre chose que doit s?appliquer l?exigence socratique de définition. Définir n?est point une manie de Socrate, ni même une méthode, si l?on entend par là un procédé qui ne manque pas d?avantages, mais qu?on pourrait peut-être remplacer par un autre ; c?est l?exigence de toute pensée qui refuse de parler pour ne rien dire, de dialoguer sans s?entendre, de se dissoudre dans l?incohérence.
Les premiers dialogues de Platon sont aporétiques, ils ne résolvent pas les questions qu?ils posent. Mais si Ménon finit par rester sans voix, c?est parce qu?il a d?abord dit tout et le contraire de tout au sujet de la vertu ; et s?il a répondu tout et le contraire de tout aux questions que Socrate s?est obstiné à lui poser, c?est parce qu?il s?est obstiné dans son opposition à tout effort pour définir la vertu.
Le malheur est qu?il se produit à propos du temps l?inverse de ce qui se passe d?ordinaire. D?ordinaire, c?est faute de définition qu?on s?empêtre dans la contradiction. Avons-nous défini la vertu, nous cessons de prétendre qu?elle s?enseigne et ne s?enseigne pas, qu?elle doit être aimée pour elle-même, et uniquement pour ses avantages.
Ici, c?est avec la volonté de définir que la contradiction commence. Le temps existe-t-il ? Quoi de plus évident, aussi longtemps qu?on ne se demande pas ce qu?est le temps ! Mais, dès que je veux le définir, non seulement je ne sais dire ce qu?il est, mais je ne sais même plus s?il existe : est-ce du passé qui n?est plus, du futur qui n?est pas encore, que j?affirmais si hardiment l?existence ?
Est-ce de ce maintenant dont Aristote nous dit qu?il est toujours le même et toujours différent, ce présent si mince, si mobile, dont nous savons bien, même sans lire Aristote, qu?il nous file toujours entre les doigts ? Le temps, c?est le paradoxe vivant, la vie dans son paradoxe ; c?est pourquoi c?est celui qui veut le définir qui se condamne à dire tout et le contraire de tout.
Nous n?avons, dira-t-on, qu?une expérience subjective du temps. Nous avons déjà vu que, sous sa forme la plus fréquente, cette objection ne résiste pas à l?examen. S?agit-il du fait que le temps n?a pas la même qualité dans l?attente et dans l?ennui, que cette « même » heure de spectacle n?est pas vécue de la même manière par vous et par moi ? Il est vrai, mais aussi ne s?agit-il pas ici du temps, mais de la vie dans le temps ; et, surtout, il n?y a là aucune définition, ni rien que je puisse vouloir définir, mais seulement une expérience du temps que je peux vouloir exprimer.
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