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Le sens ?

13 octobre 2007, 20:00

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Voici encore un mot qui présente une multiplicité de sens. Du bon sens au sens des mots ou des affaires, le sens est ce qui donne à nos pensées et à nos actes un certain degré de densité, une forme, une qualité, une direction. C?est l?estimation que nous portons ou que les autres portent sur ces actes, ces décisions. Dans un beau livre (« L?Homme-Dieu, ou le sens de la vie »), le philosophe humaniste Luc Ferry pose clairement l?inquiétante dégradation, à notre époque, du « sens » justement, le sens de nos actions et, au final celui de notre vie. Voici comment il définit cette perte du sens, après voir évoqué la manie moderne des projets, des « objectifs » à atteindre? :

« La question du sens de ces projets qui donnent sens nous échappe. Dans la vie quotidienne, nous savons sans doute pourquoi il nous faut accomplir telle ou telle tâche utile, mais l?utilité de cette utilité demeure le plus souvent, lorsqu?il nous arrive d?y réfléchir, opaque ou douteuse, le sens du sens ? la signification ultime de toutes ces significations particulières ? nous fait défaut ». Et, citant Heidegger et Sartre, le concept de la « nausée » est cette dilution du sens dans la finalité de nos actions.

Or, si tout se vaut, plus rien n?a de sens défini, et l?on peut faire n?importe quoi. C?est, en de nombreux secteurs de l?existence, que l?on constate des actes de cette nature. Pour tenter d?expliquer tel violeur, tel assassin, on parlera de « pulsions », de TOC (troubles obsessionnels compulsifs), etc. avantageux jargon freudien qui a surtout le mérite de noyer les causes réelles dans une phraséologie (vide de sens) destinée à éclairer (?) la justice, et à consoler (?) par exemple les parents d?un enfant étranglé par un fou furieux, que notre système de société est incapable de neutraliser?

Y a-t-il une « vie AVANT la mort » ? La question, en apparence absurde, vaut la peine d?être posée. Cioran y répond à sa façon : « Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est tout à fait à l?aise entre assassins. » Pourtant, sur ce fond, on peut tout de même prendre congé de l?ultime assassin, en y introduisant quelques intermèdes personnels. Donner du sens à cette fatalité. Choisir une profession, un partenaire de vie, un style de loisir, réaliser un rêve, s?adonner à un art, un sport, à une passion, que sais-je ! Bref, il y a mille façons de tuer le temps. Et de ne pas en perdre, avant qu?il ne vous tue. À la fin du compte, on est perdant certes, mais au moins on a échappé à l?ennui, on s?est donné à quelque chose ou à quelqu?un, avant de disparaître?

Aux quémandeurs, Napoléon répondait : « Demandez-moi tout ce que vous voulez, hormis du temps. » Mais le sens peut s?appliquer à bien des notions. Il y a le fameux « sens de l?Histoire », regardé par la lorgnette marxiste, et dont l?Histoire nous a signifié l?échec tragique. Tout comme l?utopie de « l?homme nouveau » célébré par le nazisme. Cet homme nouveau apparaîtra peut-être lorsque la pression et l?urgence poseront le problème de sa survie. Jusque-là, les querelles entre ethnies, religions, identités poursuivront leur cours ridicule et dramatique. Il n?y a qu?un sens de l?humain, c?est que nous sommes tous des hommes, habitants d?une même planète qui rétrécit d?année en année?

Peu à peu, les choses avancent, des éclairs de lucidité ouvrent les yeux des plus éveillés. L?Europe a fait ainsi preuve, enfin de clairvoyance. Après deux hécatombes guerrières mémorables entre frères ennemis, une poignée de politiciens intelligents et généreux ont réussi à donner corps à l?Idée européenne, union de cultures et de civilisations communes. Vieux rêve déjà en germe chez les Césars, Charlemagne, l?Ordre des Templiers, et Napoléon Bonaparte qui ? sans le barrage constant de l?Angleterre ? aurait pu y parvenir?

Dans ses carnets, Camus écrit ceci : « Toute vie dirigée vers l?argent est une mort. La renaissance est dans le désintéressement. » Non pas accumuler des biens, mais, comme il le disait un jour, « faire de sa vie quelque chose de beau et d?utile ». Notre époque donne plutôt l?image d?un matérialisme triomphant et vénéré. Rejoignons ici Luc Ferry :

« Le citoyen moderne sent bien qu?il n?est pas sur terre pour procéder indéfiniment à l?achat de voitures ou de magnétoscopes toujours plus performants. » Heureusement, pour beaucoup, le besoin de spiritualité n?a pas disparu avec la laïcisation des sociétés et le rejet de dogmes religieux trop coercitifs pour les êtres libres que nous sommes devenus dans une bonne partie de notre monde.

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