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Le roi Bheenick

27 septembre 2008, 20:00

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C?était le 16 septembre dernier. Ou était-ce en 1648 ? C?était à la Banque de Maurice . On aurait dit Versailles. Ce jour-là, « Monsieur le Gouverneur » reçoit. Costumes flamboyants et robes élégantes arrivent en nombre au 19e étage de la Bank of Mauritius (BoM) Tower, à Port-Louis. La fine fleur de la finance est sur son 31. Pourquoi tant de brillant ? Pour le dévoilement d?une pièce d?or. Fichtre !

Soudain, une porte s?ouvre. C?est lui, Rundheersing Bheenick, tout en majesté. Ses chaussures luisent. Et déjà, avec lui il faut figurer sur la photo. Clic, clac, les invités s?avancent à tour de rôle et prennent la pose. Poignée de main au gouverneur, sourire mielleux au photographe, au suivant. Ça défile, Bheenick jubile. « Il ne lui manque qu?une perruque poudrée », glisse un spectateur amusé.

A l?heure du discours, le gouverneur parle, parle, parle? « Il a un ego surdimensionné », souffle un banquier réputé. Un économiste lui a même trouvé un surnom : « Le Lord de la roupie », tant cet homme de 64 ans à la mise impeccable se complaît dans une certaine « aristocratie ». Au point qu?il est « incapable de travailler en équipe », renchérit le responsable d?une organisation financière.

« Absolument faux, on a hélas une image erronée de moi », répond Rundheersing Bheenick, nullement décontenancé par une telle accusation. Il va même jusqu?à récuser certaines qualités que lui reconnaissent même ses détracteurs. « Non, non. Je ne suis pas d?une intelligence supérieure. Je suis dans la moyenne, comme les autres. »

« Ils s?est mis tout le monde à dos »

Mais comprend-il ces « autres » ? Et voilà justement ce que lui reprochent ses détracteurs : régner sur la Banque de Maurice avec un sceptre d?autoritarisme. « Tactique-ment, il n?a pas été très malin, analyse un financier. Il s?est mis tout le monde à dos : la direction de la banque, les syndicats, les employés, et même le ministère des Finances. Creuser autant de tranchées d?un coup, c?est courir le risque de finir au fond. »

Ce que récuse le « gouverneur le plus mal payé du monde ». Son salaire ? Il n?est pas public. On sait simplement que le gouverneur et le deputy gouvernor gagent ensemble Rs 10 millions par an selon le dernier rapport annuel de la BoM? Qu?a-t-il donc tant à excaver ? Des convictions à défendre ? Un pouvoir à asseoir ? Dans la carrière de Bheenick, les deux sont aussi indissociables que les faces d?un billet de banque.

Ce gouverneur ne vit toutefois pas terré dans son bureau : il parle, n?est pas avare d?interviews, répond à toutes les questions qui fâchent, et croit en la communication au point de publier les lettres anonymes de ses détracteurs sur le réseau interne de la banque. Un de ses collaborateurs : « Plus on l?attaque, plus on le renforce dans ses convictions. Les critiques, il s?y est habitué. Aujourd?hui, elles ricochent sur sa cuirasse. » Dessous, rien ne s?est fissuré. « Ce qui le fait vibrer ? Rester le premier de la classe. » Ce qu?il a toujours été, en fait. Dès son plus jeune âge, le bambin de Bon-Accueil affiche tous les signes du surdoué.

« Diabolisation d?un banquier central »

Dans une famille dont la première religion est l?éducation, il apprend si vite à lire et à écrire qu?il commence sa scolarité en sautant deux classes ! Mais l?un des plus beaux moments de sa vie, c?est ce jour de 1967 : jeune diplômé du Merton College d?Oxford, il rédige à 23 ans un rapport sur l?économie rodriguaise. « Chose rarissime, mon texte a été publié sans retouches ! », aime-t-il se souvenir.

Quarante ans plus tard, sa notice biographique est l?une des plus prestigieuses du « Who?s Who » mauricien. Il est fasciné par les chiffres, adore les mots, parle un anglais impeccable et déroule une mémoire phénoménale. « C?est un cerveau », résume l?économiste Eric Ng, que le « Bheenick bashing » désole : « Cette diabolisation d?un banquier central ne se retrouve nulle part ailleurs. »

Pour oublier « l?ingratitude » mauricienne, Bheenick vient de terminer The Edge of Turbulence, de l?oracle américain Alan Greenspan, un « magicien » déchu de l?économie. Le gouverneur Bheenick est bien, comme le disait la devise de Louis XIV, Nec puribar inter, supérieur à tous? jusque sur sa table de chevet.

SON PROTECTEUR ET LE DETRACTEUR

Même le roi a besoin d?un protecteur. Et dans le cas de Rundheersing Bheenick, il s?appelle Navin Ramgoolam. C?est en février 2007 que le pays prend la mesure de l?importance que le Premier ministre (PM) accode à Bheenick. En effet, malgré les vigoureuses protestations de Rama Sithanen, le ministre des Finances, Navin Ramgoolam nomme Bheenick à la tête de la BoM. En sachant pertinemment que cette décision froissera Sithanen, Ramgoolam maintient le cap. Et devant la proposition de démission de Sithanen, il arrive à assurer aussi bien le maintien en place du ministre que l?entrée en fonction de Bheenick.

Aux Finances, on bombe volontiers le torse. « Nous décidons de la politique monétaire et il l?applique. Pour ce qui est du taux d?intérêt, tout a des limites. S?il pense qu?il va le relever encore, il va nous entendre. »

Mais Bheenick craint-il vraiment cette confrontation ? C?est pas dit. Ce qui est en revanche certain, c?est qu?il semble souhaiter un dégel entre lui et Sithanen. Mais pas sûr que ce dernier soit aussi chaud. Ainsi, la rencontre entre les deux au ministère des Finances samedi dernier a été organisée in extremis tant Sithanen semblait vouloir l?éviter.

Entre le gouverneur et son détracteur, Ramgoolam semble se refuser à jouer à l?arbitre. « Il n?y a rien à arbitrer », tonne un cadre des Finances. Pour lui, le PM laisse faire. Il aurait quelques raisons. Ramgoolam peut se montrer très reconnaissant. Et il apprécie à sa juste valeur le profond attachement que voue Bheenick ? son ancien ministre des Finances ?à la culture travailliste. Tout en reconnaissant aussi que ce dernier bénéficie d?un réseau de soutien « socioculturel » assez influent.

LES INTRIGUES DU PALAIS?

« Le problème de Bheenick, c?est qu?il s?est fâché avec tout le monde et en même temps », résume un observateur proche du milieu de la banque. En expliquant que ce qui dessert le gouverneur de la Banque de Maurice (BoM), c?est la déconnexion entre sa vision personnelle et la réalité du fonctionnement d?une banque centrale. Pourtant, Rundheersing Bheenick est animé d?une réelle volonté de réformer et moderniser les structures de la banque. Mais devant les remous provoqués par la restructuration qu?il a engagée, il donne l?air d?être incompris. Il semble même fataliste. « J?ai toujours été comme un paratonnerre. A chaque fois que l?orage gronde, je suis sûr que cela va me tomber dessus », répond le gouverneur de la BoM.

Cela dit, les premiers à subir les foudres de sa réforme ont été ses détracteurs. A l?instar de Teeruthdeo Ramdenee, président de la Bank of Mauritius Employees Union, qui a été limogé. Ou de Daneshwar Dooboree, Head of Banking and Currency, licencié après la circulation d?un tract anonyme.

Ou encore José Li Yung Fong, directeur du département informatique de la banque, suspendu pour avoir refusé de communiquer un mot de passe du système informatique à son chef.

Et du côté du département de « note-counting » de la BoM, la peur règne. « Il se peut que le personnel du département note-counting, qui opère manuellement, soit inquiet de la restructuration. Mais comme nous allons informatiser ce secteur, nous avons dit que nous allons venir de l?avant avec un plan de retraite volontaire », explique Rundheersing Bheenick. Le département en question qui comprend une trentaine de cadres craint d?être le perdant dans la politique de restructuration.

LE DISCOURS DE LA METHODE

Face à la crise financière qui sévit dans le monde, Tony Withers, CEO de la Mauritius Commercial Bank (MCB) maintient une certaine sérénité. Il affirme que sur la scène économique internationale, Maurice est un « niche market economy » et pourrait être moins affectée qu?on le présume? « Je suis optimiste quant à la poursuite du succès économique que connaît l?île. » Il s?exprimait cette semaine lors du Business Forum de la Jeune Chambre internationale.« Etre une banque centrale aujourd?hui implique d?énormes défis. Il faut choisir entre l?imposition des taux d?intérêts élevés pour juguler l?inflation ou des taux d?intérêt faibles pour protéger l?économie réelle autant que possible », explique Tony Withers.

En effet, il souligne que le bouleversement financier international est arrivé à un moment d?inflation. Et donne lieu à un grand dilemme pour toutes les banques centrales qui cherchent à fixer le taux d?intérêt à un niveau convenable.

Withers déclare que si de faibles taux d?intérêt donnent lieu à des bulles d?actifs suivies de bouleversements financiers, cela impliquerait que les taux d?intérêt devront être élevés et non pas faibles.Le CEO de la MCB parle également de la responsabilité des banques centrales dans la crise financière internationale. « Certains commentateurs ont suggéré que le blâme de l?éclatement de la bulle des actifs immobiliers est imputable aux banques centrales en général et à la Réserve fédérale américaine en particulier, notamment à la supervision d?Alan Greenspan. Son approche consistait à ne pas chercher à identifier les bulles d?actifs, mais à se tenir prêt à réparer le gâchis quand la bulle éclate. J?estime que l?histoire va démontrer que cela a été une profonde erreur de jugement. »

BANQUE DE MAURICE : MODE D?EMPLOI

Les décisions prises par la Banque de Maurice (BoM), notre banque centrale, ont un impact déterminant sur le pouvoir d?achat du Mauricien, le taux d?inflation, les taux d?intérêt pratiqués par les banques commerciales et même sur la croissance du pays en général. « L?objectif de cette institution régulatrice est de mettre en place une politique monétaire pour assurer la stabilité des prix et promouvoir le développement économique d?une façon durable », explique Dan Maraye, l?ex-gouverneur de la BoM. Elle doit également, poursuit-il, s?assurer de l?intégrité du secteur bancaire. C?est en fait à elle que revient le rôle, entre autres, de veiller à ce que l?argent confié par le public aux banques commerciales ne soit pas mis en péril par ces institutions.

« On estime aujourd?hui que c?est le laxisme de certaines institutions régulatrices et autres institutions financières américaines et même ailleurs qui a occasionné la crise mondiale. On parle beaucoup de bonne gouvernance, de transparence et d?intégrité, mais très peu de ces principes sont mis en pratique dans le secteur bancaire », souligne Dan Maraye.

Dans ce contexte, le principe de l?indépendance des banques centrales est souvent mal compris. « Indépendance qui implique quand même une dose importante de concertation entre une banque centrale et un ministère des Finances », souligne l?ex-gouverneur de la BoM. Si cette concertation est également l?un des principes fondamentaux du bon fonctionnement des banques centrales à travers le monde, il est également admis que directeurs ou gouverneurs des banques centrales ne doivent ni être des « yes man », ni avoir recours à une politique de « one man show ».

Tandis que la banque centrale a la responsabilité de la politique monétaire du pays, le ministère des Finances a la responsabilité de la politique fiscale. Toutefois, les deux instances doivent regarder dans la même direction. « There must be goal congruence, affirme Dan Maraye. La politique monétaire prônée par une banque centrale doit être en harmonie avec la politique économique décidée par le gouvernement du jour. Finalement, nous sommes tous dans un même bateau et c?est le pays qui sortira gagnant s?il est mené à bon port. C?est tout un travail d?équipe. »

Dan Maraye estime également qu?il y a tout un arsenal de législation qui permet à la BoM de mener à bien sa responsabilité de régulatrice, et aussi ses objectifs en ce qui concerne la politique monétaire.

« Nous avons une économie ouverte, donc nous ne sommes pas à l?abri des secousses financières. L?expérience acquise de la crise financière du sud-est asiatique dans les années 1996-1998 peut nous être utile. Il nous faut prendre certaines mesures pour que les effets négatifs de la crise actuelle ne secouent pas notre système financier », prévient Dan Maraye.

Les décisions qui seront prises par la Banque de Maurice en concertation avec le gouvernement dans les jours et semaines à venir seront donc cruciales pour l?avenir du pays.

DES CONSEILLERS HOSTILES

C?est la guerre ouverte entre Bheenick et le conseil d?administration de la Banque de Maurice. Un membre du conseil, qui a requis l?anonymat, explique que l?atmosphère y est tendue et que les méthodes du gouverneur sont souvent décriées.

« Prenez le cas du limogeage d?un syndicaliste. Cette décision n?a pas été présentée devant le conseil. »

D?ailleurs, des différends existent aussi sur la gestion de la banque et la politique de restructuration. Et les « propositions » du gouverneur n?attirent pas les faveurs. « J?ai fait des propositions qui ont été rejetées par le board. J?en suis pourtant le président. Qu?est-ce que vous voulez, que je sois un rubber-stamp ? », réplique, pour sa part, Rundheersing Bheenick.

Autre front où il y a un travail de sape de l?autorité du gouverneur, c?est au niveau du Monetary Policy Committee (MPC). Par deux fois, le MPC n?a pas suivi son gouverneur, alors qu?il souhaitait une hausse du taux directeur pour lutter contre l?inflation. « La perception ? vraie ou fausse ? c?est que lorsque le gouverneur se retrouve en minorité dans le MPC, on a tendance à croire qu?il y a une guerre entre lui et le ministre des Finances », soutient Eric Ng, directeur du cabinet PluriConseil.

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