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Le pivot de son existence
Imran Dhannoo a beau être fonctionnaire, mais quand cet homme de 44 ans a quelque chose sur le c?ur, il le dit, tout en restant élégant dans le propos. Et s?il doit dénoncer l?Etat qui est son employeur, il ne se gêne pas. Tout comme il ne craint pas les représailles éventuelles de dealers et autres barons de la drogue dont il contrecarre les desseins au quotidien en incitant leur clientèle à décrocher de la drogue. «Je crois que Dieu a extrait la peur de mon c?ur», dit-il.
Ce Port-louisien, né d?un père chauffeur de taxi, a toujours évolué dans un milieu où l?on pratique l?ouverture vers les autres. Il fait sa scolarité primaire à l?école De la Salle R.C.A. C?est au collège Islamic qu?il boucle sa scolarité secondaire. Lorsqu?il termine l?école, le chômage bat son plein avec tous les maux sociaux qui y sont associés, dont la drogue. Il suit pendant un an un cours de journalisme par correspondance auprès d?un institut privé anglais. Son diplôme obtenu, il est Accounts Officer dans une quincaillerie de la rue Royale avant d?envisager de prendre de l?emploi à l?étranger. Une firme franco-saoudienne a besoin d?opérateurs informatiques pour sa branche de Riyad. Imran postule. Tout comme il fait une demande d?emploi au sein de la fonction publique. Il suit un cours de dactylographie et réussit l?examen de la London Chamber of Commerce en la matière. Au moment où il reçoit une réponse positive de Riyad, la fonction publique lui offre un poste de Clerical Officer. Imran préfère rester à Maurice.
Il est envoyé au ministère de la Sécurité sociale. Convaincu du bien-fondé de la formation, Imran suit un cours en animation sociale et en leadership auprès de l?Institut pour le développement et le progrès (IDP) qui est sous la tutelle du diocèse de Port-Louis. Sa fibre sociale est activée au contact de personnes telles que Prakash Ramjeet, José Allet et Ally Lazer.
Ce dernier est un des fondateurs du centre Idriss Goomany qui ouvre ses portes le 16 avril 1986. Du fait qu?Imran habite le Champs-de-Mars, Ally Lazer l?invite à venir voir le centre qui s?occupe de désintoxication et de réhabilitation de drogués. Imran promet de passer mais n?y montre jamais le bout de son nez. Ally Lazer ruse pour qu?il s?y montre. «A l?IDP, il fallait présenter des papiers sur de multiples sujets. L?un des sujets à travailler avait trait à la Constitution du pays et je n?avais pas de copie de ce document. Ally m?a proposé de venir récupérer une copie au centre. C?est comme ça que je me suis retrouvé là une semaine après son ouverture», relate Imran.
Dès qu?il y est, il touche du doigt la souffrance des proches de toxicomanes et en est profondément bouleversé. «Un homme en particulier, m?a interpellé. Son fils s?était enlisé dans la drogue et il pleurait avec Ally. Cela m?a touché.» A tel point qu?il décide de s?engager comme volontaire.
A l?époque, le centre est présidé par le Dr Reyshad Abdool. Ce dernier envoie Imran se documenter auprès de l?ambassade américaine et le fait participer à une conférence sur la drogue en Malaisie. Imran a soif d?apprendre. En parallèle à son emploi à la Sécurité sociale et au bénévolat qu?il pratique au centre, il suit des cours auprès de l?université de Maurice pour obtenir un diplôme en travail social. C?est chose faite en 1994. L?année d?ensuite, il est muté au Probation Service. Il y agit comme Probation Officer (éducateur spécialisé) à la cour de Justice. Le matin, il est en cour et l?après-midi, il est au centre Goomany. Pour lui, son engagement bénévole est une prolongation de son emploi car très souvent en cour, il retrouve les usagers de drogue qu?il a côtoyés au centre Goomany.
<B>Des qualités de leadership</B>
Lorsque le Dr Abdool accepte un poste aux Nations unies et s?en va vivre au Kenya en 1998, Imran est son successeur désigné. Imran fait bien vite ses preuves, parvenant à faire face à une nouvelle problématique liée à la drogue mais encore plus meurtrière que celle-ci, à savoir le VIH/sida. Ally Lazer est impressionné par «les qualités de leadership d?Imran, homme à principes, sincère et crédible».
Cela fait 22 ans que l?histoire d?Imran est intrinsèquement liée à celle du centre Goomany. Sa tâche n?est pas facile car ses ressources tant financières qu?humaines sont limitées. Le centre Goomany fonctionne presque essentiellement sur un budget de Rs 133 000 données par la NATRESA. La mairie de Port-Louis fait les frais de papèterie. Heureusement que des compagnies du secteur privé telles que Rogers et la Mauritius Commercial Bank acceptent de financer les projets du centre Goomany car les nouveaux usagers de drogue ? hommes comme femmes et adolescents ? sont nombreux à rechercher de l?aide. Dans ce combat, avance Imran, il faut y mettre du c?ur et de l?esprit. «Le c?ur doit venir en premier car il faut être sensible à l?être humain en face de nous. Nos animateurs ont tous reçu une formation et sont polyvalents. Ils font tout, excepté prescrire des médicaments», dit-il en riant.
Imran reconnaît que l?entreprise dans laquelle il s?est engagé est presque titanesque. «C?est vrai que notre taux de réussite est de 10 %. Certains pensent que notre travail est un coup d?épée dans l?eau. Mais ceux-là ne savent pas ce qu?est l?addiction. Il s?agit d?une maladie chronique. Nous sommes un centre de jour et nous ne faisons pas d?encadrement résidentiel car nous n?avons pas les moyens. Si nous le faisions, le taux de réussite aurait été plus élevé.» Le centre Goomany est un des trois centres référents pour la Méthadone, c?est-à-dire qu?il est autorisé à référer hebdomadairement au National Detox Centre de Barkly cinq usagers de drogue par voie intraveineuse pour une induction à la Méthadone. Comme il y a environ 22 000 toxicomanes à Maurice, ce nombre d?admis lui paraît insuffisant. «Il faut augmenter la capacité d?accueil du centre de Barkly car autrement, le plus gros de la population des usagers de drogue par voie intraveineuse ne sera jamais ciblé pour bénéficier du programme de la Méthadone.» S?il est satisfait de l?introduction de la Méthadone, Imran n?apprécie pas la façon dont le ministère de la Santé gère ce projet. «Ceux qui sont sur Méthadone doivent subir des tests d?urine réguliers pour vérifier qu?ils ne prennent pas d?autres substances en même temps. Nous savons qu?un tiers des usagers sur Méthadone prennent d?autres substances simultanément. En sus de risquer leur vie en mélangeant du Brown Sugar ou du Subutex avec la Méthadone, ils sont en train de barrer la place à des usagers de drogue qui veulent vraiment s?en sortir. Nous avons averti le ministère mais il ne fait rien à ce sujet.»
<B>Un problème crucial</B>
La Méthadone étant un traitement pouvant être à vie, l?autre problème crucial rencontré par les animateurs du centre a trait au renouvellement des prescriptions de ce médicament de substitution, délivrées par le médecin du ministère de la Santé. «Le médecin est là presque tous les jours et depuis le lancement de la Méthadone en novembre 2006, cela fait beaucoup d?usagers à venir au centre Goomany pour le renouvellement de leur prescription. Le toxicomane d?aujourd?hui est plus revendicateur et il y a une tension permanente au centre Goomany. Un jour, cela risque de dégénérer. Nous ne voulons pas de cela ici. Nous donnons au ministère jusqu?à fin mai pour faire en sorte que les prescriptions soient renouvelées par le médecin à l?hôpital et pas au centre Goomany. Si le ministère ne fait rien, nous n?aurons d?autre choix que de mettre le médecin à la porte. Il y va de la sécurité de notre personnel.»
Imran a quelques projets intéressants en chantier mais son plus grand défi demeure la prévention primaire auprès de ceux qui n?ont jamais touché à la drogue. Il estime que les organismes chargés de lutter contre la drogue et le VIH/sida doivent jouer leur rôle comme il le faut. «Il faut qu?il y ait des gens qui comprennent le problème de la drogue à la tête des institutions. Pas des bureaucrates. Ce combat ne se remportera pas qu?avec les organisations non gouvernementales. Il faut la collaboration de tous?»
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