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Le pianiste Denis Lesage sur les traces de Francis Thomé
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Le pianiste Denis Lesage sur les traces de Francis Thomé
Notre actualité culturelle et plus particulièrement musicale projette ses projecteurs sur le double concert de musique vocale, donné la semaine dernière au Conservatoire François-Mitterrand, à Quatre-Bornes, et à l?Alliance française, à Bell-Village.
On ne sait si tous les mélomanes présents savent que le pianiste Denis Lesage, qui accompagne la soprano Véronique Zuel-Bhungaloo, dans cette randonnée musicale, au milieu des ?uvres de Raynaldo Hann (Si mes vers avaient des ailes), de Johannes Brahms (Chant d?amour, valse, opus 52 No 6), de Gabriel Fauré (Les berceaux, op. 23 No 1) ; de Claude Debussy (C?est l?extase), d?Edvard Grieg (Trois pièces lyriques : Papillon, Arietta, et Jour de noces), d?Olivier Messiaen (Première communion de la Vierge), d?Alexandre Scriabine (Vers la flamme), est aussi un poète qui prépare en ce moment la publication de son premier recueil de poèmes.
Déjà la question que nous nous posons est celle-ci : laissera-t-il le soin à un compositeur comme Harsanyi de mettre en musique ses poèmes à paraître ou improvise-t-il déjà les futures mélodies devant les accompagner et permettre un jour à Véronique Zuel ou à ses consoeurs ou confrères de les chanter, à moins qu?il ne le fasse lui-même s?il cultive toujours sa voix d?or de collégien, ayant ravi son enseignant, John Egan, au début des années 1970.
Les mélomanes présents apprécient comme il se doit que nos deux artistes, Véronique Zuel et Denis Lesage, ont tenu à inclure dans leur répertoire trois ?uvres sentant bon cette terre mauricienne inspirée et inspirante. Figurent, en effet, au programme des ?uvres de deux compositeurs mauriciens, à savoir Francis Thomé et Louis Le Conte, ainsi que des poèmes de Robert Edward Hart. Ces poèmes, extraits de Mer indienne, ?uvre poétique, sortie des presses de la General Printing and Stationery Co. Ltd, en 1925, ont une curieuse histoire que nous raconte volontiers Denis Lesage.
Son frère, Richard, de l?université d?Harvard, Massachusetts, États-Unis, le met au parfum : il existe une partition musicale de Tibor Harsanyi sur des poèmes de Robert Edward Hart. Harsanyi est un pianiste et un compositeur français d?origine hongroise. Il naît à Magyarkanisza en 1898 et meurt à Paris en 1954, soit la même année que? Robert Edward Hart.
Un artiste enraciné dans le terroir mauricien
Élève de Bartok et de Kodaly, il émigre à Paris en 1924. Il fait partie de l?École de Paris qui regroupe des musiciens originaires de l?Europe de l?Est. Il laisse des ballets, des opéras (Les Invités et Illusion), des ?uvres symphoniques, des pièces de musique de chambre, de nombreuses musiques de scène et de films.
Denis Lesage confie le soin à son marchand de musique de Versailles de lui procurer cette partition de Harsanyi sur des poèmes de Hart. Elle lui coûtera 17 euros (Rs 600 environ). Elle le séduit d?emblée. Il comprend sur le champ qu?il doit faire connaître aux mélomanes mauriciens cette ?uvre, faisant partie du patrimoine poético-musical de Maurice. Il propose à Véronique Zuel d?être de la partie.
Elle acquiesce. D?où le double récital de cette semaine.
L?acharnement de Denis Lesage à reconstituer l??uvre conjointe de Hart Robert et de Harsanyi dit combien ce pianiste mauricien, de plus en plus connu dans les salles de concert européennes spécialisées dans la musique vocale, demeure solidement enraciné dans le terroir mauricien, sinon vacoassien. Une fois vacoassien, toujours vacoassien.
Denis est le fils d?Emmanuel Lesage et d?Agnès Broadley. De son père, La Vie catholique écrit, au moment de son décès, en décembre 1999, qu?il est « le digne représentant de ces nombreuses familles mauriciennes, toutes religions et toutes cultures confondues, qui font rarement la une de nos journaux mais qui sont pourtant le fondement de notre pays, de notre société, de nos communautés ». Emmanuel Lesage fait partie d?une famille de 12 enfants (six filles et six garçons), les uns plus doués que les autres en connaissances générales et en intelligence toujours en éveil. Nul d?entre nous n?oublie, bien sûr, l?oncle de Denis, l?ancien député et leader de l?Union démocratique mauricienne, Maurice Lesage, aux réparties mordantes et cinglantes ? « Mister Speaker, Sir, à votre requête, je retire les mots ??voleur de poules?? et je parlerai dorénavant de ??chapardeur de gallinacés?? pour rappeler certains détails de certaines carrières politiques ».
Nous sommes cependant moins nombreux à savoir que Maurice Lesage, comme la plupart de ses frères, sont de fins latinistes et hellénistes et que l?un de ses passe-temps préférés de son vivant était de passer des après-midi entières à converser en grec ou en latin avec un autre champion ès-Lettres gréco-latines, sir Maurice Rault.
Une oreille musicale très sûre
Les Lesage, Emmanuel en tête, en font voir de toutes les couleurs à l?illustrissime Lucien Jeunesse, quand il vient à Maurice, dans les années 1970, animer sa célébrissime émission radiodiffusée Le Jeu des mille francs. Ils ne lui laissent guère le temps de formuler entièrement ses questions tricolores pour lui donner sans hésitation aucune les réponses correctes appropriées.
La mère de Denis a longuement enseigné au Couvent de Lorette de Vacoas et a formé des générations et des générations d?enfants à qui elle a patiemment inculqué les valeurs humaines et mauriciennes.
Denis Lesage doit sa belle vocation musicale à un enseignant du collège Saint-Esprit du début des années 1970, John Egan, né à Dublin, Irlande, le 14 octobre 1939. La voix de notre futur pianiste le fascine à tel point qu?il n?hésite pas à lui confier des rôles importants dans les spectacles qu?il met en scène avec d?autres élèves de l?établissement scolaire de la rue Virgile-Naz, au pied du Corps de Garde, nulle part plus hiératique et plus emblématique.
À l?époque, Denis veut surtout émuler son frère Richard (notre homme à Harvard) qui se débrouille comme un chef au piano. Dès que l?occasion se présente à lui, Denis se met volontiers au piano et ses dons pour cet instrument de musique n?échappent pas à la perspicacité de John Egan. C?est que ses coups d?essai se veulent des coups de maître. Son oreille musicale est d?une sûreté à toute épreuve. Non seulement, il peut jouer sans partition et surtout sans fausse note une mélodie entendue une ou deux fois seulement, mais il peut improviser une musique d?accompagnement ou encore des voix complémentaires. Il devient pour le coup l?accompagnateur attitré des classes de chant et de musique de John Egan. Celui-ci lui fait comprendre qu?il doit perfectionner ses dons incontestables pour le piano.
Après le départ de Maurice de John Egan, c?est Percy Planche qui se charge d?améliorer encore le jeu de Denis Lesage. Il subit avec succès les différents concours de la Royal School of Music de Londres.
Il finit par décrocher une bourse d?études supérieures en musique. Il préfère la formation française à celle de Grande-Bretagne. Il étudie successivement au Conservatoire européen de Paris, au Conservatoire national de Rueil-Malmaison (où il obtient le diplôme d?excellence et la médaille d?or), à l?université de Paris-Sorbonne jusqu?à sa maîtrise en musique, en 1990.
Nadine Wright, Blandine Dumay et Jean Micault assurent sa formation de pianiste-concertiste. Il crée des ?uvres de Bloch et de Palacio en leur présence. À la salle Alfred-Cortot, à Paris, il interprète des ?uvres de Darius Milhaud, de Louis Durey (1888-1987), de Germaine Tailleferre (1892-1983), de Federico Mompou (1893-1987), pour ne rien dire des compositeurs classiques comme Liszt, Fauré. Il participe, cette année, à la création française de Prières pour les jours ordinaires de Jacques Bugard.
Il n?oublie pas pour autant son île natale qui lui est si chère et où il revient le plus souvent possible pour s?y ressourcer. Nous lui savons surtout gré de l?intérêt qu?il porte à des compositeurs mauriciens comme l?ancien juge et conférencier Louis Le Conte ou encore Francis Thomé (1850-1909), des enfants peut-être comparés à un Jean-Claude Alleaume qui passe ses journées à composer des symphonies pour son seul plaisir car ne parvenant pas à le partager avec des pairs dans le désert culturel que devient notre île Maurice, en cette aube du IIIe millénaire.
L?intérêt de Denis Lesage pour les compositeurs locaux nous rappelle seulement l?urgence d?entreprendre sans tarder une histoire de la musique à Maurice. Souhaitons seulement à Denis Lesage une carrière musicale en Europe aussi prestigieuse que celle de son illustre devancier au Conservatoire de Paris, Francis Thomé. Ah ! Si seulement il nous était possible de réunir dans un même combat tous ceux qui se passionnent pour les faits et gestes des meilleurs musiciens de notre île Maurice?
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