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Le pari de l’éthanol
<B>Par Alain BARBÉ</B>
La production d’éthanol pourrait être l’industrie de demain. La crise du pétrole, conjuguée à la baisse du prix de sucre sur le marché européen propulse ce carburant sur le devant la scène. Il représente d’énormes potentiels en raison de la croissance de la demande mondiale. Si nul n’en doute, quelques voix se sont tout de même élevées dans le secteur sucrier, expliquant que toutes les conditions ne sont pas encore réunies à Maurice pour la production d’éthanol à grande échelle.
Roland Maurel, p.-D.G. du groupe éponyme, n’est pas de ce nombre. Il croit ferme dans la production d’éthanol à Maurice. «Le marché est énorme et la demande ira en augmentant au fur et à mesure que les puits de pétrole se videront. Nous avons un gros retard à rattraper.» Le marché de l’éthanol connaît en effet une croissance de 2 % à 3 % annuellement. La consommation mondiale devrait atteindre 41 milliards de litres l’année prochaine, contre 31 milliards de litres en 2001. Le marché mondial de l’éthanol pour 2005 est estimé à US $ 16 milliards, un chiffre dopé par la demande croissante sur les marchés de l’Union européenne, du Japon, de la Chine et de la Thaïlande, entre autres.
<B> La balle dans le camp de l’Etat</B>
Mais face à la perspective de ces marchés lucratifs, la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA) reste prudente quant à une production à grande échelle. Elle attend d’avoir des réponses à deux questions, à savoir si le cadre légal, réglementaire et politique au niveau national est favorable à une telle perspective. Elle veut aussi être sûre qu’il y a bien un intérêt économique et financier à se lancer dans un tel projet.
«Les choses sont encore floues», dit Jacques d’Unienville, président de la MSPA. Ce dernier estime que l’option de la production d’éthanol à partir de la mélasse semble aujourd’hui la seule qui soit économiquement viable. «La quasi-totalité des pays qui se sont lancés dans la production d’éthanol ont bénéficié au départ d’une politique et d’un cadre qui ont permis et soutenu le développement d’un tel produit. A Maurice, ce cadre et cette politique nationale sont absents. Sans cela, il est difficile de concevoir un développement accru de la production d’éthanol.»
La balle serait donc dans le camp de l’Etat, qui doit clairement statuer sur sa politique dans le but de donner certaines garanties aux opérateurs. «Comme ce fut le cas pour l’utilisation de la bagasse pour la production d’énergie, qui a réduit de manière substantielle notre facture pétrolière, il faut que l’Etat décide de promouvoir, d’encourager et de soutenir la production de l’éthanol», note Jacques d’Unienville qui précise que les avantages de ce produit sont importants en termes d’économie substantielle de devises étrangères et de réduction de la dépendance sur l’importation des produits pétroliers.
«Imaginez un moment, dit encore Jacques d’Unienville, des investissements énormes pour une production importante mais sans garantie d’achat et de politique pour l’éthanol. A la moindre baisse du prix du pétrole, la production pourrait alors être réduite à néant.» Pour le président de la MSPA, la production d’éthanol à partir de la mélasse doit clairement reposer sur un marché local garanti qui permette ensuite d’exporter à des coûts compétitifs comparativement aux gros producteurs efficients que sont le Brésil, l’Inde, le Pakistan et la Thaïlande.
La MSPA soutient toutefois qu’il «n’est pas question» de substituer la production d’éthanol à celle du sucre. Les recettes de l’éthanol viendront en supplément des revenus sucriers mais remplaceront les revenus actuels de l’exportation de la mélasse. «Jusqu'à présent, nous avons obtenu un prix de l’UE qui, même après la réduction prévue, sera plus élevé que les revenus éventuels que l’on pourrait obtenir de l’éthanol, tandis que le Brésil peut utiliser une partie importante de sa production sucrière pour produire de l’éthanol qui se vend à un prix plus intéressant que celui qu’il obtiendrait sur le marché mondial pour son sucre», ajoute Jacques d’Unienville.
Si Roland Maurel consent que le sucre aura toujours une place prépondérante dans l’économie du pays, il tient à mettre en avant que «l’éthanol a fait monter le prix du sucre. Le prix du sucre s’est envolé au début de décembre à son plus haut niveau depuis une dizaine d’années sur les marchés boursiers de New York et Londres en raison des perspectives de croissance dans le domaine de l’éthanol et la hausse des prix des produits pétroliers.»
La viabilité du marché de l’éthanol est liée au prix du baril du pétrole brut. Il faudra aussi tenir compte de la corrélation entre le prix du pétrole et celui de l’éthanol, des coûts de la mélasse et du sucre. «Le coût de production de l’éthanol, dépend très largement du coût de sa matière première, la mélasse», note Jacques d’Unienville. «Mais le coût de l’investissement dans l’éthanol dépend aussi de la technologie utilisée, de la capacité de la distillerie, et du système de traitement de la vinasse. Le prix de la matière première dans le coût de l’éthanol représente environ 70 à 75 % des frais de production opérationnelle. Le prix de la mélasse a subi les mêmes fluctuations que le cours du pétrole», précise le président de la MSPA.
<B> Des mélanges pour les voitures d’ici cinq ans</B>
L’on peut évoquer un investissement de l’ordre de Rs 400 millions à Rs 500 millions pour une distillerie d’une capacité de 80 000 litres/jour. Au Brésil, il existe des raffineries ayant une capacité d’un million de litres par jour. Avec le volume de mélasse disponible localement, soit environ 120 000 tonnes par an, Maurice peut en théorie remplacer environ 20 à 25 % de l’essence utilisée par les voitures, commente le président de la MSPA.
Au Brésil, comme en Suède, il existe des voitures – des flexi-cars – capables de fonctionner avec mélanges d’essence et d’éthanol, dans n’importe quelle proportion. Maurice pourra emboîter le pas à ces pays d’ici cinq ans, note Roland Maurel. Mais il faudra d’abord que le gouvernement introduise la législation appropriée.
Dans un rapport sur la production d’éthanol à Maurice, remis en 1980, le groupe Lonrho recommandait, en guise de carburant, l’utilisation d’un mélange de 20 % d’éthanol et 80 % d’essence, ainsi qu’un mélange de 10 % d’éthanol et 90 % de diesel. Mais l’étude indiquait des profits marginaux et affirmait que la production d’éthanol ne serait pas viable en raison du prix des produits pétroliers prévalant à l’époque.
Vingt-cinq ans après, les choses ont changé. La baisse de 36 % du prix du sucre, qui entraînera un manque à gagner de Rs 4 milliards annuellement et la flambée du pétrole pousse à reconsidérer la production d’éthanol. Le Road map for the sugar industry prévoit la formulation d’une stratégie pour le mélange progressif de l’éthanol avec de l’essence. Un mélange qui atteindrait 25 % (éthanol) et 75 % (essence) en 2015.
Les 30 millions de litres d’éthanol produits annuellement par Alcodis, filiale du groupe Roland Maurel, à partir de la mélasse disponible sur le marché local sont entièrement destinés à des pétroliers européens. Cet éthanol va directement dans un additif qui est mélangé à de l’essence. S’il est déshydraté en Europe, cette étape se fera en 2006 à Maurice par une nouvelle usine d’Alcodis en construction au coût de Rs 100 millions.
La société indienne Chandni Oil Ltd a aussi un projet de production d’éthanol à partir de la mélasse importée. Visant principalement l’exportation, elle compte produire 100 000 litres par jour. Quelque 20 % de sa production sera vendue sur le marché local. Voilà qui devrait donner un coup d’accélérateur au marché mauricien de l’éthanol.
<B> QUESTIONS A...
Vikram Seebaluck, Chargé de cours à l’université de Maurice
«L’éthanol n’apportera pas plus que le sucre» </B>
<B> Doit on produire de l’éthanol pour remplacer la production sucrière ? </B>
Le sucre restera très probablement le produit principal de l’industrie de la canne malgré la réduction massive du prix proposé par l’UE. Mais la production de l’éthanol peut à elle seule compenser environ 25 % des 36 % de la réduction de prix proposée.
<B> Quelles sont les contraintes de la production de l’éthanol ? </B>
Une des contraintes majeures de la production de l’éthanol est les conséquences sur l’environnement. Pour chaque litre d’éthanol produit, environ 9 à 13 litres de vinasse sont obtenus en même temps. Mais de nos jours, il existe différents moyens de s’en débarrasser.
<B> A quelles conditions la production de l’éthanol sera viable ? </B>
A la condition que le prix du baril de pétrole reste plus élevé que 50 dollars. Ce sera très probablement le cas. Le Fonds monétaire international a prévu que le prix atteindrait 100 dollars le baril dans les années à venir.
<B> Quels revenus peut-on attendre de la production de l’éthanol ? </B>
Il fera augmenter les revenus de l’industrie sucrière mais n’apportera pas plus de revenus que le sucre même avec cette baisse de prix de l’UE. Dans la conjoncture et les conditions existantes, le sucre est toujours plus rentable que l’éthanol.
<B> Y a-t-il un seuil de production où l’éthanol pourrait être plus rentable que le sucre ? </B>
Il est vrai qu’il existe la possibilité que l’éthanol puisse être plus viable que le sucre. On peut citer le cas du Brésil, la production des usines est flexible. Elles peuvent produire et sucre et éthanol, dépendant des conditions du marché. Mais pour atteindre ce niveau, nous avons besoin, à Maurice, d’une restructuration majeure des sucreries.
<B> Propos recueillis par A.B. </B>
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