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Le pardon
Son habillement était plutôt correct, mais on remarquait surtout les chaussures. Tous ceux qui étaient sur le terrain de volley-ball n?auraient pas pu ne pas les remarquer aussi. Elles faisaient pitié. Le cuir, fendillé par le temps et l?usage, avait dû être marron. Mais de cette couleur, il ne restait plus que quelques tâches rosâtres sur les côtés. Par des fentes, là où se logent les petits orteils, on voyait des chaussettes d?un blanc immaculé. Pauvre mais soigné le gars.
On était à quelques jours de la Noël. Un grand match allait se jouer ce jour-là sur le terrain de la station des pompes de Rose-Hill : l?équipe des Colombins (Max, Herriot, Gérard, Patrick, Gilles et France) rencontrait une formation de Beau-Bassin, les Beaux Cols. Le choix du nom était facile à deviner : les jeunes Beau-bassinois avaient des prétentions à l?élégance. Et il faut dire qu?elles étaient souvent justifiées. Le jeune homme aux chaussures éculées était venu soutenir son équipe. Il était arrivé, bras dessus-bras dessous, avec deux jolies filles qui ne semblaient pas avoir remarqué ses vieilles godasses.
Les Colombins s?entraînaient deux fois chaque semaine, qu?il fasse soleil ou qu?il pleuve, sur le terrain des pompiers, à l?arrière du Plaza. Ils sortirent, comme d?habitude le grand jeu et remportèrent aisément la partie. Les pompiers comptaient parmi leurs plus chauds supporters. Ils s?entraînaient souvent ensemble et une solide amitié s?était nouée entre les hommes du feu et les joueurs.
La rencontre prit fin dans l?obscurité. On était en hiver et la nuit tombait vite.
Gilles, le capitaine de l?équipe, avait laissé les chaussures qu?il venait d?acheter près d?un flamboyant, à côté d?un des camions rouges des pompiers. Il se dirigea vers l?arbre pour les reprendre mais ne les trouva pas.
Les chaussures neuves avaient bel et bien disparu
Croyant à une mauvaise plaisanterie, il ne s?en inquiétait pas et allait, d?un groupe à l?autre, demandant à ses amis de les lui rendre. Mais personne ne semblait lui avoir joué quelque mauvais tour. Comme le match avait été d?une rare intensité chaque joueur ne voulait qu?une chose : rentrer prendre une bonne douche et s?asseoir à table devant un bon repas.
Il fallut se rendre à l?évidence, malgré toutes les recherches de ses amis et des pompiers, qui étaient venus leur prêter main forte, les chaussures neuves de Gilles avaient bel et bien disparu. On regarda encore et encore sous les lourds camions, dans l?habitacle, derrière les roues, Mais les véhicules n?avaient pas bougé durant toute la durée du match.
Un soldat du feu, le plus grand, un ancien champion cycliste, prêta à Gilles une paire de tennis pour qu?il puisse rentrer chez lui.
Le lendemain, c?était un samedi, tôt le matin, ils étaient tous sur le terrain des pompes car ils se disaient que, dans l?obscurité, ils n?avaient peut-être pas cherché là où il fallait. Les investigations reprirent. Sans résultat.
Alors, Gérard, l?un des membres de l?équipe, celui qui bégayait, brisa le silence qui était tombé sur le groupe : ?Quelqu?un les a vo- vo-lées !?. Sur le chemin du retour, chacun était perdu dans ses pensées.
Mais Gilles avait déjà sa petite idée : ne pouvant s?endormir, il revit le jeune homme venu avec les deux filles. Il portait une chemise jaune canari mais avait de très vieilles chaussures. Qui n?aurait pas été tenté par une paire d?escarpins flambants neufs ? C?était lui, sans aucun doute. Gilles partagea sa conviction avec ses amis. Certains pensèrent comme lui, d?autres étaient sceptiques.
Il paraissait plutôt sympa, dit Max.
Sym - sym - pa peut-être mais vo - vo - leur quand même, réussit à répliquer Gérard que l?indignation faisait bégayer encore plus. Lui et Gilles étaient très proches parce qu?ils allaient souvent en balade à travers l?île en scooter.
Des années en tant que capitaine de l?équipe de volley avaient forgé chez Gilles un caractère bien équilibré. Il prit le parti d?oublier la perte de ses escarpins. Non sans un petit pincement au c?ur. Ces chaussures, il les avaient admirées pendant plusieurs mois dans la vitrine d?un magasin, sur la route Royale à Rose-Hill. Elles étaient d?un beau noir lustré. Il avait enfin pu les acheter, grâce à l?argent qu?il avait gagné en travaillant comme agent pour un ancien commandant de la marine marchande qui s?était présenté en indépendant aux élections générales, à Rivière-Noire. Il avait touché Rs 50, après avoir passé toute une journée à cocher les noms des électeurs sur une épaisse liste qui se trouvait devant lui. Le candidat avait été battu et c?était dommage, avait pensé Gilles car c?était un chic type qui les avait bien reçus, lui et d?autres camarades. Malgré la défaite, il les avait payés rubis sur l?ongle.
Le lendemain, il s?était rendu au magasin et en était ressorti avec la boîte contenant ses chaussures sous le bras. Il comptait les porter samedi, (le cuir tout neuf le pinçait un peu sur les côtés et près du talon)
- pour la fête d?anniversaire de Max où toute l?équipe était invitée. Enfin, adieu jolis souliers ! Il faudrait se faire une raison et reprendre les chaussures remisées sous le lit mais qui avaient quand même encore de l?allure. Elles ne valaient évidemment pas la belle ligne des escarpins aux bouts extra-plats, selon la dernière mode, mais elles étaient encore présentables puisqu?il les portaient encore les jours précédant l?achat des neuves.
Dimanche 23 décembre
Toute la bande se promenait sur la route Royale à Rose-Hill. Gilles et Patrick s?étaient laissé quelque peu distancer par Gérard, France, Herriot et Max chez qui ils avaient fait la fête la veille et qui racontaient leurs conquêtes de la soirée. Gilles et Patrick étaient arrivés à la hauteur d?un hôtel de mines quand Gérard vint à leur rencontre, soufflant comme un phoque et bégayant comme une voiture qui a des ratés : ?Là- là ? là-bas, Le Beau, nous l?a - l?avons vu avec tes sou ? sou - liers. Viens vite !?
Ils le suivirent au galop mais Gérard semblait mû par un petit moteur et il les devança d?une bonne longueur.
Plus tard, Gilles racontera souvent cet épisode qui l?avait fortement marqué : ?Avant que Gérard parte en courant, encore sous le coup d?une grande excitation, je lui demandais comment nos amis avaient fait pour arrêter le jeune homme qu?ils avaient, ne connaissant pas son nom, surnommé Le Beau. Il expliqua que, par le plus pur des hasards, ceux qui marchaient devant nous s?étaient retrouvés derrière lui et qu?ils avaient eu tout le loisir de remarquer qu?il portait de superbes chaussures noires.
Ils l?avaient interpellé et lui avaient carrément demandé s?il ne les avait pas trouvées sur le terrain de volley-ball. L?autre, se sachant découvert, et les garçons se montrant menaçants, avait tout avoué. J?arrivais à mon tour à l?endroit où il y avait un petit attroupement et je vis le garçon. Mes amis avaient fait cercle autour de lui. Il faisait une petite figure. Assez étrangement, il se précipita vers moi : ?pardon Gilles, pardon ! J?avais trop honte de mes souliers. Je n?aurais pas dû. J?ai tellement souffert de voir, chaque jour, dans la vitrine du magasin, ces chaussures que je ne pouvais acheter, que je ne pourrais jamais m?offrir. Je ne travaille pas, pardon !? ne cessait-il de répéter. Nous étions dans la rue et les gens nous regardaient. Je mis fin à son supplice. Je pris quand même un ton sévère pour lui dire : ?Ecoute, tu m?as fait passer de sales moments : j?ai failli retourner chez moi pieds nus. Mais je te pardonne. Dans quelques jours, c?est Noël. Les chaussures, tu les gardes encore ce soir, mais demain, je veux te voir chez moi avec ce que tu m?a pris.?
Il promit. Nous le laissâmes filer.
Gilles et Gérard sont dans le garage et soufflent dans des ballons pour décorer l?arbre de Noël.
La mère de Gilles l?appelle : Gilles, il y a un jeune homme qui te demande !
Il sort, mais auparavant, il prend un paquet sous le lit et va rejoindre Le Beau. Il connaît maintenant son nom : Mike. C?est bien lui qui est devant le portail. Il est à demi-caché par la haie de bambous. Il n?ose pas trop se montrer à la mère de Gilles. Il a la tête baissée et tient un gros paquet à la main. Ce sont les fameuses chaussures qu?il a rapportées. Gilles lui serre la main et reprend son bien. Il remarque que le jeune homme a remis ses vieilles chaussures, celles qui sont toutes trouées. Il va partir. Gilles l?arrête et lui tend à son tour un paquet. Un peu surpris, l?autre l?ouvre. C?est une paire de chaussures encore en bon état et pas du tout démodées.. Ses yeux se mouillent. Il a une boule dans la gorge. D?une voix étranglée, il bredouille ?merci?, et s?en va à grands pas, serrant son paquet sous le bras.
Dans sa chambre Gilles enlève le papier journal qui enveloppe ses escarpins. Il leur parle comme à une personne : ?Dis-donc toi, tu as bien roulé ta bosse, hein? !
Il fait quelques pas avec les chaussures retrouvées, s?arrête pile. Il regarde avec incrédulité ses pieds. Gérard, l?ami fidèle, est dans la chambre. Il regarde Gilles et lance, subitement inquiet : qu?est-ce qu?il y a ?
Il y a, il y a ( du coup, c?est Gilles qui bégaye ) qu?elles ne me font plus mal, alors là, plus du tout ! dit-il.
Gilles esquisse quelques pas de danse avec les chaussures devenues incroyablement confortables et dit en riant : ?c?est le petit miracle de Noël.?
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