Publicité
Le paradis n?est pas artificiel
● Pourquoi portez-vous en permanence ces lunettes de soleil ?
Je suis un enfant de Saint-François Xavier à Port-Louis. Je suis né près du stade de football. Quand nous voulions jouer au football, il fallait attendre la fin des matches officiels. Un jour, j?étais petit, en arrivant sur la plaine j?ai été blessé d?un coup de pied à la figure et à l??il surtout, avec de grosses chaussures, des bogeys. Il m?a fallu suivre un traitement avec le docteur Gaya. Un homme que j?aimais beaucoup. Le traitement venait juste de commencer quand le docteur Gaya s?est noyé en prenant un bain à Péreybère. J?étais tellement habitué à lui, j?avais une telle confiance en lui que j?ai arrêté tout traitement. Alors j?en souffre encore aujourd?hui. Je ne peux plus regarder le soleil, la lumière, à l?oeil nu. Si je regarde le moindrement une lumière forte, le soir, de mes yeux s?écoule un liquide qui me brûle comme du piment? Je n?arrive pas à dormir. Voilà pourquoi vous me voyez tout le temps avec des lunettes de soleil?
● Quel déclic entraîne un jour un jeune homme à se lancer dans le travail social et plus particulièrement dans le domaine de la toxicomanie ?
Il y a 25 ans, j?ai vu mourir d?overdose mon oncle.. C?était une des premières victimes du brown sugar à Maurice. Quand je l?ai enterré, j?ai senti qu?il se passait quelque chose en moi. J?ai vu les larmes de ma tante et de mes cousins et j?ai su qu?on ne pouvait pas rester indifférent à cela. J?étais président d?un club de jeunesse dans le quartier de Saint-François- Xavier. J?ai commencé une campagne pour dénoncer les trafiquants de drogue qui opéraient dans le quartier. C?était en 1983. Les membres de la mafia de Plaine-Verte se sont permis de venir devant ma maison pour me menacer moi, ma femme et mes enfants. L?un d?entre eux m?a mis un revolver sur la tempe et m?a dit : ?Si tu n?arrêtes pas de nous emmerder, tu iras rejoindre ton oncle sous la terre?.
● Un deuxième déclic ?
Oui. Moi, en tant que croyant, je vous dis franchement, j?ai vu plus de frayeur dans les yeux de celui qui me menaçait que dans mes yeux. Et jusqu?à aujourd?hui, 25 ans plus tard, je continue mon combat avec ma foi et sans avoir jamais fait de concession?
● Cela veut dire quoi exactement, dans ce milieu, ne pas faire de concession ?
Cela veut dire que j?ai mon propre parent qui vendait de la drogue dans la cour de l?église de Saint-François-Xavier et je l?ai fait arrêter avec sa drogue, en flagrant délit. L?Adsu n?avait pas de voiture, j?ai pris un taxi et je l?ai fait déposer aux Casernes centrales. Il ne peut pas y avoir de concession dans ce combat contre la drogue.
● Depuis 25 ans, avons-nous avancé ou reculé dans ce combat ?
Le dernier rapport des Nations unies sur le contrôle de la drogue fait mention que Maurice est le premier consommateur d?héroïne en Afrique et le 3e au niveau mondial. Imaginez-vous, notre pays ne produit même pas d?héroïne ! C?est inacceptable, en tant que travailleur social que père de famille ou comme simple citoyen. Le problème me paraît assez clair. Tout le problème de la drogue a été communalisé et politisé. On en entend parler que pendant les campagnes électorales.
● Vous voulez dire qu?il n?y a pas de vrai désir de combattre ce fléau ?
Il n?y a aucune volonté politique. Depuis les années 80, les gouvernement vont et viennent et c?est pareil. Depuis que l?héroïne a remplacé l?opium, qui a disparu, on note le même désintéressement de tous les gouvernements qui passent. Depuis 25 ans, il n?y a jamais eu - même pas pour une heure - une pénurie d?héroïne dans le pays. Jamais ! Cela veut dire quoi ? Il y a 20 000 consommateurs de drogue à Maurice, à trois doses chacun par jour, matin, midi et soir, cela fait 60 000 doses par jour. Cela veut dire qu?il y a 57 kilos d?héroïne qui DOIVENT au minimum entrer dans le pays par mois. C?est la loi de l?offre et de la demande tout simplement. Ce que je vous dis, ce que je vous explique, c?est le témoignage d?un homme qui travaille avec des drogués toute la journée. Je vis dans leur monde.
?L?Aapravasi Ghat fait l?unanimité parmi nos parlementaires et c?est formidable. Mais pour cette drogue qui tue nos enfants, personne n?estime que c?est assez important pour s?unir ? En 15 jours, 13 personnes sont mortes d?overdose. Et parmi une jeune fille de 20 ans? ?
● Il n?y a aucun moyen d?arrêter cela ?
Le jour où ces 57 kilos minimum ne sont pas disponibles, il y aura dans le pays une instabilité sociale totale. On ne pourra plus marcher dans les rues.
● Vous voulez dire que cette drogue qui continue à rentrer, c?est le prix de la paix sociale ?
Je suis en position de vous dire qu?à mon avis, le problème de la drogue est communalisé. La drogue touche beaucoup les minorités qui sont dans les faubourgs de nos villes. Quand je vois la mobilisation dont est capable notre pays pour le chikungunya, par exemple, l?armée est mobilisée, la télé, la presse, tout. Pas un gouvernement n?a estimé un jour que la drogue était un problème assez important pour mériter l?attention que l?on a donné à un moustique. La drogue a été et aura plus d?effet sur notre économie que le chikungunya. Ma déduction est que comme cela concerne que les minorités - du moins le croient-ils - les gouvernements ne s?y intéressent pas. L?Aapravasi Ghat fait l?unanimité parmi nos parlementaires et c?est formidable. Mais pour cette drogue qui tue nos enfants, personne n?estime que c?est assez important pour s?unir ? En l?espace de quinze jours, durant le mois écoulé, 13 personnes sont mortes d?overdose. Et parmi une jeune fille de 20 ans? Vendredi, j?ai assisté à l?enterrement d?un ami d?enfance avec lequel je jouais au football. Toutes les religions disent en principe que la vie est sacrée, pourtant il n?y a jamais eu pour la drogue une campagne équivalant celle que l?on voit pour le chikungunya. Regardez l?alcool au volant. Un pèlerin est renversé à Maha Shivaratree par un chauffeur dont on a pensé qu?il était sous l?influence de l?alcool. Que s?est-il passé ? Le Premier ministre annonce des lois plus dures et quelques semaines après, tout est fait. Regardez la rapidité ! Les trafiquants de drogue eux passent en cour, sortent sous caution. Il y a un trafiquant de Sainte-Croix qui, libéré sous caution, est arrêté le lendemain même en train de livrer de la drogue. Comment combattre la drogue comme ça ?
● La justice ne joue pas son rôle ?
La semaine dernière, un très gros trafiquant habitant Rivière-du-Rempart a été arrêté avec une grande quantité de drogue, il a été condamné et le ma-gistrat dit dans sa sentence qu?il ?prend en considération que l?accusé est un homme marié avec des enfants? ! Je ne sais pas s?il a déjà pris en considération le nombre d?enfants qui meurent tous les jours à cause des trafiquants de drogue? C?est incroyable d?entendre des choses comme ça. Pour l?alcool au volant, la loi devient plus sévère, pour ceux qui commettent des crimes en série, en tuant nos enfants avec de la drogue, ils paient une caution et repartent tranquillement? je vous dis, c?est incroyable !
● Nous avons perdu la guerre contre la drogue jusqu?à l?heure ?
Il y a deux guerres : une avec la prévention et l?autre avec la répression. Nous avons perdu sur le plan de la répression. Nous n?avons pas réussi à réduire l?offre. Trois secteurs sont en cause : la police, la douane et le judiciaire. Le Dangerous Drug Act dit, dans une de ses sous-sections, que si quelqu?un a été trouvé coupable et condamné pour trafic de drogue, on doit saisir tous ses biens, ses richesses. Aujourd?hui, je vous pose la question : Nous sommes en août 2006, cette loi date d?une quinzaine d?années, il y a eu M. Ajay Daby qui était Drug Commisioner. Maintenant il y a M. Nunkoo. Pas un seul trafiquant de drogue n?a eu le moindre de ses biens saisi ! Ajay Daby a passé trois ans, payé des fonds publics et il ne s?est rien passé. Je l?ai rencontré : il m?a dit que plusieurs dossiers sont prêts. Mais rien ne se passe. Aujourd?hui, quand les trafiquants sont arrêtés, le temps que les procédures soient faites, les trafiquants ont déjà tout mis, toutes leurs richesses sur le nom des enfants mineurs, de leurs maîtresses etc. J?ai une liste d?un officier de police qui démontre qu?il y a 773 personnes qui ont été condamnées pour trafic de drogue. Pas une seule n?a vu ses biens saisis, alors que la loi même l?exige !
● Complicité à tous les niveaux, corruption généralisée?
Je dis souvent que je crois dans nos institutions, mais je ne crois pas dans les personnes qui les gèrent. Sinon comment expliquer que la drogue disparaisse à l?Adsu, que Omar Saib, alias La Tête, sorte de la police de Trou-Fanfaron tranquillement pour aller à la Réunion alors qu?il est prisonnier, que la drogue, prouvée comme telle par un laboratoire, se transforme en brède chouchou aux Casernes, puis se transforme en chocolat quand il est présenté en cour. Cela prouve bien que nous perdons le combat parce que la corruption est partout autour de la drogue. Nous n?avons qu?un seul port, qu?un seul aéroport, nous avons des milliers de policiers, comment pouvons-nous perdre ce combat ? Je suis révolté parce que j?ai tous les jours en tête le visage de ces enfants et de ces mères de famille qui ont perdu leurs proches avec la drogue. Quand vous voyez le nombre de séropositifs qui augmente, vous savez que la drogue est disponible. Comment ça rentre ? Soit le port soit l?aéroport.
● Depuis le temps que vous menez avec férocité et détermination ce combat, il y a des gens qui s?étonnent que vous n?ayez pas eu plus de problèmes avec les trafiquants?
J?ai des problèmes. Mais en tant que croyant je crois que la vie et la mort, ce ne sont pas des choses qui sont entre les mains des hommes. C?est Dieu qui décide. Lettres anonymes, menaces de mort etc , sont courants dans notre vie à la maison. Même au niveau de la police, un ancien haut- gradé de la police il y a quelques années, venait me chercher tous les lundis pendant plusieurs mois, pour me persécuter.
● Que voulez-vous dire par persécuter ?
Il me demandait de donner la source de mes informations et bien sûr je refusais. Et tous les lundis, il me faisait chercher par des policiers qui m?emmenaient aux Casernes pour me poser les mêmes questions. Mais bien sûr je ne donnais jamais mes sources. Ce haut-gradé voulait à tout prix savoir le nom de deux policiers que j?avais impliqués dans le trafic. Un sergent de police et un officier de l?Adsu. Il voulait juste connaître le nom de l?informateur qui m?avait donné les noms de ces deux policiers. Et il ne m?a jamais pardonné de ne pas donner les noms de mes informateurs. Je ne les lui ai jamais donnés. Et il est intéressant de savoir que ces policiers viennent d?être condamnés pour trafic de drogue il n?y a pas longtemps. Pour vous dire que quelque chose pour moi reste plus fort que tout : je n?oublierai jamais la mort de mon oncle et la désolation de sa famille.
● Vos obstacles sont aussi politiques ?
Oui bien sûr. Quand ils sont dans l?opposition, les hommes politiques disent : ?Il faudrait 1 000 Ally Lazer ? et quand ils sont au gouvernement, ils disent que je suis un rebelle. Je continue tout simplement à dire et à faire la même chose : lutter contre la drogue. Et à ceux qui croient que depuis 25 ans j?exagère, les chiffres des Nations unies viennent de donner la réponse. Nous sommes le premier pays d?Afrique et le troisième du monde pour la consommation d?héroïne.
● Vous le savez sans doute : il y a eu des rumeurs persistantes qui affirment que le Centre Idriss Goomanee lui-même est infiltré par les trafiquants de drogue et leurs hommes?
Cela a été plus loin que la rumeur. On a même envoyé une lettre à l?ancien Premier ministre pour lui dire ces choses. C?est un agent politique très connu de la Plaine-Verte qui en a fait état. Il est intéressant de savoir que le neveu de cet agent politique vient d?être condamné à 45 ans de prison pour trafic de drogue? Et c?est nous, au centre, qui l?avons dénoncé. Le Centre Goomanee travaille avec deux catégories de personnes. D?abord des enfants qui nous sont envoyés par leurs parents pour un traitement et puis des personnes qui nous sont référées par des magistrats Nous sommes donc un prescribed center . Personne ne rentre chez nous comme ça, sans être envoyé. Depuis 20 ans que le centre existe, c?est la première fois qu?une telle attaque est faite contre nous. Et elle vient d?un agent politique qui savait que son neveu était sur notre liste de trafiquants. Voilà la vérité.
● Vous avez récemment remis à la police une liste comprenant 161 noms de personnes dont vous estimez être des trafiquants de drogue. Nous sommes dans un Etat de droit et on ne peut pas arrêter des personnes à partir d?une liste établie par une personne. Qu?attendez-vous après ce geste ?
?Quand ils sont dans l?opposition, les hommes politiques disent : ?Il faudrait 1 000 Ally Lazer? et quand ils sont au gouvernement, ils disent que je suis un rebelle. Je continue tout simplement à dire et à faire la même chose : lutter contre la drogue.?
Je suis un citoyen responsable dans un Etat de droit et je sais bien que cette liste n?a aucune valeur légale. La liste que nous venons de remettre à la police est ce que j?appelle la liste du peuple. Suite à notre rassemblement à Port-Louis, j?avais demandé aux personnes de se montrer responsables et de dénoncer chaque individu dans leur rue qu?elles voyaient se livrer au trafic de drogue. Cette liste, préparée majoritairement par des femmes, comprend des témoignages de toute l?île et une surveillance des quatre coins du pays faite par des citoyens. Tout a été vérifié. C?est cela que j?ai soumis au commissaire de police vendredi. Nous avons demandé des actes dans un mois, le commissaire de police nous a demandé 5 mois. Nous avons accepté quand il nous a expliqué ses contraintes. Maintenant, nous attendons de voir s?il va réussir. S?il fait quelque chose, nous lui donnerons des noms de gens qui sont à la source du trafic de drogue à Maurice. Dans le passé, j?ai déjà parlé au Chef Juge pour lui dire qu?il y avait un magistrat qui était impliqué dans le trafic de drogue. Ce magistrat a disparu de Maurice depuis. Un officier de police m?a dit carrément un jour que le problème de la drogue ne le préoccupait pas vraiment dans la mesure où cela touchait les minorités. Il m?a dit cela carrément à la figure?
● Qu?appelez vous ? réussir? quand vous parlez de votre liste avec le commissaire de police ?
Qu?il nous montre qu?il y a une volonté d?arrêter ces gens. Il faut vous dire que cette liste dit qui sont ces gens, leurs complices, où est gardée la drogue, tout. Si avec ça, on n?arrive pas à faire quelque chose? Vous savez tout le problème de la drogue, c?est une minorité qui est pris en otage. C?est vrai pour Roche-Bois, c?est vrai pour Plaine-Verte. Dans la police, c?est pareil. Il y a une minorité pourrie. Il y a 2 phénomènes qui poussent les gens vers la drogue : la curiosité et la pression des gens dans un groupe. Et il ne faut jamais oublier qu?il y a une réalité dans la drogue. Les premières prises amènent un bien-être, un plaisir, une sensation extraordinaire.
● Vous avez déjà tenté l?expérience ?
Non. Il y a ma foi et puis, le fait que j?ai toujours grandi et vécu dans un environnement sportif, littéraire. Mais je vais vous dire quelque chose : j?ai plus d?amis qui sont tombés dans la drogue que d?amis en dehors de la drogue? Quand on parle de drogue, on parle aussi d?insécurité. Je pense que la majorité des vols et autres hold-ups vient des consommateurs de drogue. Ces gens doivent voler. Un toxicomane a besoin, au minimum, de Rs 600 par jour. Où va-t-il les avoir s?il ne travaille pas ? Un toxicomane n?hésite pas à voler.
● Vous pensez quelquefois au bonheur ?
Oui. Un pays sans héroïne. Comme avant 1983. C?était un paradis.
Publicité
Publicité
Les plus récents