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?Le long désir?, le cheminement des mots

11 janvier 2004, 20:00

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Il existe un moyen idéal de comprendre l?art et la manière d?écrire de notre romancière Ananda Devi. Il suffit de se référer d?emblée aux sept dernières pages (pp. 123-129) du Long désir, intitulées ?matière?. Tout son secret sur l?art d?écrire y est révélé.

Nombreux sont les auteurs qui ont dévoilé leur manière d?écrire dans leurs oeuvres littéraires. On se souvient notamment de Marcel Proust qui, dans son volume Le Temps retrouvé, avait fait une ?uvre littéraire à partir de ses réflexions sur l?art de la construction romanesque, mêlées à une histoire fictive. Ananda Devi aussi nous livre ici ses secrets sur sa manière d?aller des mots à la pensée exprimée en prose, en vers et en fragments dans son dernier ouvrage Le long désir, paru aux Editions Gallimard ?Continents Noirs?, qu?elle avait présenté au Centre Culturel Charles Baudelaire, lors de son passage à l?île Maurice, au courant du mois de décembre 2003.

Chez Ananda Devi, ?écrire est un lieu?, où les mots, qui viennent d??on ne sait où?, entrent ?par effraction" dans ses narines, dans sa bouche, ?dans (son) esprit par le trou de la serrure de (sa) mémoire?. Ils vont ensuite se loger ?en un lieu encore inconnu? ? un lieu où ni sa logique ni ses sentiments n?accèdent. Là, ils deviennent pour l?auteur ?une tentation?, ?un chant de complice? et ?une lumière?. Des merveilles, des miracles sont alors accomplis. Tout lui semble beau, ?le sombre et le sordide?. Ses sens mêmes sont aiguisés : ?les chemins d?épices et des vertiges nocturnes et olfactifs? sont ouverts. Et les choses secondaires sont éliminées : ?les présences brumeuses des gens et des lieux? sont effacées.

A bien y voir, les mots viennent pour éclairer les choses. Seulement, ils éclairent des choses qui ne sont en réalité ?que des fragments apparemment sans liens? dans l?esprit de l?auteur. Ce qui signifie qu?ils viennent aussi pour ?abrutir, résoudre, troubler, et dissoudre?. Ils vont même jusqu?à provoquer l?évanouissement de ses désirs parce qu?ils ?passent une main au rebours de (ses) envies?. Ce lieu profond où ils vont se loger devient alors ?le centre de (sa) blessure?. Chaque mot devient alors ?l?arête de l?écriture (qui) coupe, brûle et cautérise?.

Travailler la pensée

Mais notre auteur ne recule pas devant ces obstacles. Elle est convaincue qu?elle ne doit pas ?craindre leur tranchant?, car ?l?arête de l?écriture coupe (mais) ressoude en même temps?. Et les mots, lorsqu?elle sait leur tendre l?oreille, peuvent se dévoiler comme étant ?un souffle de liberté?. Seulement, elle doit les retravailler; elle doit arracher leurs vrais sens de ces pâtes langagières, de ces ?épaisses coulées de gouaches verbales?, formées à partir d?une ?transmutation des chairs et des matières?. Pour cela, il faut qu?elle les déplume un à un, ?comme on dénude des câbles électriques? pour ?les rendre vifs?. Ensuite, elle les assemble, elle les rassemble. Alors, ils deviennent ?des images?. C?est après seulement que ?les mots, agencés après mûre réflexion, (deviennent) prose? et ceux ?assemblés sans préméditation (deviennent) poésie? et ?épousent la forme du poème?.

Ainsi, l?acte d?écrire chez Ananda Devi se dévoile être un acte qui consiste à avancer, parfois vite, parfois lentement, mais surtout à l?aveuglette dans le brouillard. Ecrire devient non seulement ?un lieu? mais aussi ?un travail?. Et il s?agit non seulement de travailler les mots, mais aussi sa pensée, le ?seul ange véritable à la bouche pleine de dons? qui regarde dans les choses ordinaires pour voir l?extraordinaire. Mais travailler sa pensée, c?est à la fois la ?distendre? et la ?laisser s?effacer comme l?écume des vagues?. Travailler sa pensée, c?est ramer ?à contre-courant (d?elle-même)?, pour se contredire. Il faut donc qu?elle écrive avec violence. C?est l?unique moyen pour elle de ?plonger dans la matière brune et brute avec des éclaboussements rageurs? pour prendre la substance de l?ombre, dissiper le brouillard et dessiner des paysages. C?est alors qu?elle accède à ?la source pure?.

Résultat : en poésie, elle parvient à arrêter son vacillement, à remplir son vide intérieur ?en associant des sonorités? et à atteindre enfin l?objectif sacré de l?acte d?écrire, c?est-à-dire la possibilité de ?dire ce qu? (elle) veut vraiment dire?. En matière de prose, elle part ?de l?étroit pour atteindre le large?, elle s?aventure, puisque ?le roman, toujours, est une aventure?. Mais parvenue à la fin de l?écriture, elle découvre que la prose ?contient une onde de choc poétique? alors que la poésie subit une ?inflexion qui fait que les propos se réfléchissent dans le miroir de la raison?. Voilà qui explique pourquoi son ?uvre, Le long désir, n?est ni un recueil de poésie ni une prose mais un mélange des deux. C?est, en grande partie, une suite de fragments en prose poétique qui transcrivent ses sentiments profonds.

Le long désir, Ananda Devi. Disponible au Bookcourt, au Caudan, à Rs 365.

Bibliographie

Solstices, Regent Press, 1977

Le poids des êtres, Editions de l?Océan Indien, 1987

Rue La Poudrière, Nouvelles Editions Africaines, 1989

Le voile de Draupadi, L?Harmattan, 1993

La fin des pierres et des âges, Editions de l?Océan Indien, 1993

L?arbre fouet, L?Harmattan, 1997

Moi, l?interdite, Editions Dapper, 2000

Pagli, Editions Gallimard, 2001

La vie de Joséphin le fou, Editions Gallimard, 2003

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