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Le langage de vérité

17 mai 2006, 00:00

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Eric Ng Ping Cheun</B>

Il est des vérités qui provoquent un changement d’humeur. Celles dévoilées au cours de la conférence de presse du 6 mai, du ministre des Finances, auront accentué le pessimisme général des analystes économiques et financiers. L’enquête du présent baromètre révèle que ce qui les a préoccupés, c’est ce grand point d’interrogation : le grand argentier a-t-il les coudées franches pour présenter un budget qui convient ?

C’est noté : le ministre Rama Sithanen prend en main les dossiers économiques sensibles. Ses propos, en prélude au Budget 2006-07, visent sans doute à créer un choc salutaire parmi la population. Beaucoup d’analystes accueillent favorablement l’effet psychologique d’une telle démarche. Mais il existe aussi un revers de la médaille : certains redeviennent pessimistes parce que l’analyse de Sithanen, appuyée par des chiffres, fait peur. Du coup, le pessimisme se relève et touche 63 % des analystes interrogés.

Un remboursement des intérêts de la dette publique de l’ordre de Rs 12 milliards, soit 37,8 % du revenu courant en 2007-08 ; un déficit commercial qui s’approche de Rs 50 milliards ; un manque à gagner de Rs 1,2 milliard causé par le chikungunya ; une croissance économique de seulement 1 % en 2008-09 en cas de statu quo : les chiffres avancés par le ministre sont effectivement effrayants. Mais reconnaître un problème, c’est déjà le résoudre à moitié.

La vérité ne blesse pas, mais elle effraie ceux qui ont toujours la même hantise à la veille du budget, à savoir la possibilité de nouveaux impôts directs, tels l’impôt sur les dividendes, l’impôt à la source, l’impôt sur la fortune et les droits de succession. Pour les analystes, le gouvernement doit plutôt réduire les dépenses publiques d’abord, avant de chercher des moyens d’accroître les recettes fiscales. Un analyste dit être d’accord avec le ministère des Finances que “reducing wastage must top the agenda”, mais il déplore qu’un “big chunk of government revenue is squandered on public contracts”.

Estimant que les réformes dans le secteur public ne peuvent éviter de toucher la santé et les régimes de retraite, un analyste trouve approprié un budget qui soit une pilule amère. Pour la faire avaler à la population, il propose que le budget augmente les revenus de l’Etat sans pénaliser les gens se trouvant au bas de l’échelle. Un bon signal serait de faire varier le montant de la “Road Tax” en fonction du modèle et de la puissance du moteur des voitures.

Le gouvernement gagnera donc à faire comprendre son budget à la population. Une bonne politique de communication doit aussi faire partie de sa stratégie touristique. Le chikungunya est avant tout un problème médiatique qu’il faut savoir gérer. Il faut certes diversifier les marchés touristiques, mais cela prend du temps. Et c’est une erreur de relativiser l’effondrement du marché français (moins de 40 % d’arrivées touristiques en mars-avril 2006 par rapport à mars-avril 2005). On ne peut pas comparer les mois d’avril, car l’année dernière, les vacances de Pâques se situaient en mars.

Un analyste salue toutefois “the Prime Minister’s vision of opening up the hospitality industry and aiming at 2 million tourists per year”. Il accueille aussi l’ouverture de l’accès aérien grâce à laquelle “British Airways being a third airline for Mauritius-South Africa leg, this will bring more South African travellers to Mauritius”.

Enfin, il se montre optimiste sur l’ouverture de l’économie mauricienne via les projets “Integrated Resorts Scheme” et l’entrée d’opérateurs étrangers, tels Universal Breweries, State Bank of India et Mahanagar Telephone.

Les investissements étrangers, on en a grandement besoin dans la mesure où, selon un cambiste, “latent demand for foreign currency still exceeds demand in spite of a brief, temporary relief in the first quarter. The rupee will continue to be pressured.”

Elle est tenace cette perception que le pays manquera de devises à l’avenir et que la roupie continuera de se déprécier. Faute de pouvoir monter le taux d’intérêt jusqu’à ce que la roupie redevienne plus attrayante que le dollar, seul un afflux de dollars dans le pays arrivera à casser cette perception.

On oublie trop souvent que le prix d’une monnaie est le résultat de la confrontation entre l’offre et la demande de cette monnaie. Cette loi économique s’impose même si les autorités s’avisent d’administrer les cours de change, car le marché s’ajuste toujours aux nouvelles conditions. Ainsi, quelle que soit l’évolution du dollar sur les marchés internationaux, ce sont, en dernier lieu, les conditions locales qui dictent le cours du billet vert à Maurice.

On se demande pourquoi le prix du dollar à Maurice ne suit pas sa tendance mondiale. La raison est que nous n’avons pas plusieurs marchés de devises. Il n’existe que le marché dollars, et le cours roupie-dollar est le cours de référence, étant déterminé par l’offre et la demande de dollars. Donc, une baisse du dollar vis-à-vis de l’euro sur le marché international ne se traduit pas nécessairement par une appréciation de la roupie contre le dollar. Entre-temps, l’appréciation de l’euro contre la roupie peut s’accentuer, car les cambistes croisent le cours roupie-dollar avec le cours euro-dollar pour obtenir le cours roupie-euro.

Le marché mauricien est définitivement un marché atypique. En principe, lorsqu’une monnaie commence à s’apprécier, on l’achète pour vendre au dernier moment. Mais le syndicat du sucre, les entreprises de textile et les hôtels préfèrent tirer profit de la montée actuelle de l’euro en prenant une position de vente.

En s’appuyant sur la baisse prochaine de 36 % du prix du sucre, sur la contraction passée de 40 % de la zone franche, et sur un prix du pétrole à plus de 70 dollars le baril, le ministre Sithanen postule une évidence : le monde a changé. Il faut croire, et c’est moins évident, que le gouvernement travailliste, élu sur le thème du changement, ne nous fera pas un budget de continuité, mais un budget de vérité.

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