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Le juteux commerce des « marchands de sommeil »

22 juin 2008, 00:00

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Les lits et les quelques étagères brinquebalantes occupent toute la largeur de la pièce. Le décor est planté. C?est dans ces dortoirs loués à un marchand de sommeil ordinaire que dorment 75 Sri Lankais em-ployés dans une usine de textile du Nord. Dix ans ou plus que des malheureux se relaient à vivre dans ces logements insalubres, incompatibles avec la plus élémentaire dignité humaine.

Et quand on pense à cet autre dortoir abritant 72 ouvrières d?une conserverie qui a pris feu la semaine dernière à Riche-Terre, provoquant de multiples dégâts, mais sans faire de victimes?

Retour sur nos Sri Lankais. Pradeep (prénom modifié), l?un des 75 locataires se lamente. « Ce n?est pas un dortoir, mais une prison. » Il ajoute que l?humidité, les cafards et l?odeur de moisi sont des « compagnons » omniprésents.

Pire, selon lui, le bâtiment n?a subi aucune rénovation depuis des lustres.

Le plancher, autrefois recouvert de vinyle, se décolle par plaques, laissant entrevoir un sol crasseux. Les parties communes, notamment la cuisine, les toilettes et les salles de bains, sont dans un piteux état, ce qui laisse le syndicaliste Faizal Aly Beegun sans voix. La cour, quant à elle, tient plus du chantier qu?autre chose. Bois de démolition et matériaux de construction pourrissent sous la pluie.

Le strict minimum</B>

« Cela fait quatre ans que je n?ai pas mis les pieds ici. Et je suis choqué de voir que la situation est la même, si ce n?est pire. Ces travailleurs sont parqués comme des bêtes et vivent dans des conditions déplorables et sans le moindre égard pour la dignité humaine. Ils sont ici pour travailler, certes, mais ce n?est pas une raison de les traiter de cette façon », lâche-t-il, révolté.

Pourtant, les travailleurs, pour la plupart, n?y trouvent rien à redire. Au contraire, à la vue du photographe qui réprime un haut-le-c?ur en fixant sur pellicule l?état des lieux, certains s?affolent.

Et on comprend à demi-mots qu?ils craignent des représailles.

« La plupart des travailleurs étrangers réagissent ainsi. Mais nous, en tant que syndicalistes et négociateurs, nous avons le devoir moral de dénoncer ces agissements. » Les « marchands de sommeil », ces logeurs qui exploitent leurs clients (les employeurs et les ouvriers que ces derniers recrutent), prospèrent grâce à l?incurie des autorités à faire respecter les normes qui régissent le logement des travailleurs étrangers.

Et ce n?est pas un cas isolé. Même s?il est difficile de chiffrer le nombre d?appartements ou de maisons loués à des ouvriers étrangers, on peut les estimer à plus de 525, à raison de 70 ouvriers par bâtiment. Loués à des compagnies textiles et manufacturières à prix d?or, la rente s?élevant parfois à Rs 20 000 à monter, ces logements offrent le strict minimum aux locataires. Et souvent, moins que ce que préconisent les Guidelines for Expatriate Accommodation du ministère du Travail.

Des vertes et des pas mûres</B>

En témoigne cet inspecteur sanitaire qui en a vu des vertes et des pas mûres durant sa longue carrière. Il raconte les déboires de ce jeune bijoutier indien venu travailler pour une enseigne de renom dans un village de l?Est. « Ses employeurs lui avait loué un logis composé d?une chambre de 3 m2 à côté de l?usine, où il travaillait à la section Polishing. Les sanitaires étaient à côté du lit, et il cuisinait sur une petite table. Le riz, il le passait dans l?écumoire du carré de douche ! »

Ses employeurs lui ont toutefois trouvé un logement plus décent, mais surtout grâce à la visite surprise des inspecteurs sanitaires. Un cas de résolu, mais combien d?autres passent au travers des mailles du filet de l?inspectorat sanitaire et de celui du travail ?

« Le problème, explique l?inspecteur sanitaire, c?est que beaucoup d?employeurs magouillent pour loger leurs employés à des prix insignifiants. » Comment s?y prennent-ils ? C?est simple. Un appartement ou une maison sont identifiés pour loger des ouvriers étrangers. Une demande pour une application pour leur logement est faite auprès de l?inspectorat sanitaire. Après vérification, ce dernier donne alors son feu vert.

Et c?est là où les choses se corsent. Munis de ce clearance, les employeurs logent les ouvriers dans un autre appartement qui s?apparente souvent à un taudis. « Dès lors, tout échappe à notre contrôle. Si les ouvriers ne sont pas là où ils devraient être, impossible pour nous de faire un suivi.

Et du côté des ouvriers, il ne leur viendrait pas à l?idée de porter plainte. Leur principal souci est de travailler dur pour gagner de l?argent. »

Beaucoup d?employeurs, comme cela a été le cas pour le jeune Indien de la bijouterie, logent aussi leurs employés sur leur lieu de travail. Ce qui est interdit par la loi. Mais cette demande croissante de logements à bas prix a déclenché un boom des constructions destinées à accueillir ces étrangers.

« Ces logements poussent comme des champignons », fait remarquer un observateur qui connaît bien la situation. Ainsi, le business des « marchands de sommeil » va bon train. Des appartements minuscules, divisés en chambrettes, se louent rubis sur l?ongle pour des ouvriers étrangers. Et ces logis qui ressemblent plus à des cages à poules, n?offrent aucune sécurité à leurs occupants face aux risques d?incendie.

Le revers de la médaille</B>

Mais le revers de la médaille existe aussi. Ainsi, un homme d?affaires de la région Est a transformé un de ses bâtiments en dortoir, croyant, avec l?argent de la location, s?assurer une coquette retraite. « Les employeurs d?une usine sont bien venus me voir pour louer le bâtiment. J?ai dépensé une somme astronomique pour qu?il soit aux normes de l?inspectorat sanitaire. Des escaliers, des issues de secours en cas d?incendie, bref, tout ce qu?il faut a été rajouté. Mais après avoir obtenu le clearance, les représentants des employeurs ont mis les voiles avec le fameux document en poche. Dans le milieu, on dit qu?ils ont trouvé un logis ailleurs, à bien moins cher, pour caser leurs employés? » N?ayant pas fait de contrat avec l?employeur, le quinquagénaire n?a aucun recours en justice.

Une situation qui n?est pas prête de changer, à moins que les autorités ne se décident à durcir la loi et à engager une véritable traque aux « marchands de sommeil »?

QUESTIONS À

<B>Reaz chuttoo, du « Front Travayer secter privé »

« Le plus grand coupable, c?est l?État»

En tant que membre de l?« Advi-sory Council for the Occupational Safety & Health » du ministère du Travail, êtes-vous souvent confronté à des problèmes de logement rencontrés par des travailleurs étrangers ?</B>

J?y suis souvent confronté. À chaque fois que nous faisons face à des problèmes d?hygiène, le premier pivot est le logeur sans scrupule qui loue des taudis à ses clients, tout en les exploitant. Les droits des travailleurs qui sont employés sur des chantiers sont aussi bafoués. Ils sont logés dans des dortoirs se trouvant sur les chantiers mêmes. Donc, s?ils sont malades, le superviseur vient les harceler.

Mais le plus grand coupable c?est l?État. Je fais partie de ce conseil depuis plus de 15 ans. En 2003, du fait que nous étions souvent confrontés à ce problème, j?ai fait une demande pour que nous jetions les bases d?un projet de loi : les Lodging & Accommodation Regulations. Il y a eu des discussions et le projet de loi a été approuvé en 2004 par le conseil.

Mais depuis cette année-là, jusqu?au mois dernier, je n?ai eu de cesse de demander où en est ce projet de loi. La réponse est la même : le State Law Office est en train de le finaliser. La vérité, c?est qu?il n?y a pas de volonté politique pour changer les choses.

<B>Et cela fait le jeu des propriétaires privés qui se font de l?argent?</B>

Ils en profitent énormément. Et s?ils ont la chance de posséder une maison à proximité d?une usine, c?est le jackpot. La valeur de la demeure augmente plusieurs fois, puisque l?employeur n?a pas besoin de dépenser de l?argent en frais de transport. De plus, il a ses ouvriers sous la main, et à sa convenance. Le propriétaire, lui, en profite pour diviser la maison ou l?appartement en plusieurs chambrettes, de vrais cagibis pour travailleurs étrangers. Le comble, c?est qu?ils n?ont pas le droit de porter plainte. L?employeur peut les expulser, rien que pour cela.

Certes, ils ne se plaignent pas, mais quelles sont les conséquences pour leur sécurité et leur santé ?</B>

Vous remarquerez que les travailleurs étrangers, lorsqu?ils sont recrutés, sont en bonne santé. Et pourtant plusieurs sont décédés à la suite de maladies causées par de mauvaises conditions d?hygiène.

<B>La situation est préoccupante. Que faire pour y remédier ?</B>

J?ai déjà porté plainte au Bureau international du travail. Nous faisons continuellement pression, et en tant que membre exécutif de Building Workers International et d?International Chemical Energy & Mining, qui regrou-pe plus de 20 millions de membres, je ne manque pas d?alerter les autorités concernées.

<B>Mais à ce jour, aucun « marchand de sommeil » n?a été sanctionné?</B>

Il y a deux ans, à Beau-Bassin, un propriétaire privé louait des appartements à des ouvriers d?une usine de maillots de bain. Lorsque le puits d?absorption a commencé à déborder et que des matières fécales ont envahi la cuisine, le propriétaire en question n?a écopé d?aucune sanction. Il a simplement reçu l?ordre de faire les réparations nécessaires. Cela pour vous dire que la loi n?est pas assez dure envers ces gens sans scrupules.

À ce jour, je peux vous affirmer qu?il existe des employés qui dorment sur des matelas posés à même le sol.

Et par ce temps hivernal, 90 % de ces travailleurs étrangers n?ont pas accès à l?eau chaude.

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