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Le juge Georges Desmarais se tue à Eau Coulée
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Le juge Georges Desmarais se tue à Eau Coulée
La journée du 15 novembre 1980 est fatale au juge Georges Desmarais, vice-président du Tribunal d’arbitrage permanent. Il trouve la mort dans un terrible accident de la route à Eau Coulée, à la hauteur du pont Mérandon. En 1980, l’autoroute du Centre commence à la place du Quai et s’arrête à Saint-Jean. La congestion routière se fait sentir à partir de Pont-Fer, Phoenix, et retarde d’autant les automobilistes se dirigeant vers Curepipe en empruntant la route Royale. Il leur arrive bien souvent de se retrouver bloqués derrière plusieurs autobus et autres poids lourds. Ils doivent alors surveiller la moindre occasion pour doubler l’un ou l’autre gros véhicule circulant à la vitesse tortue. La montée tout en courbe, à hauteur du pont Mérandon, constitue alors une des rares occasions de doubler un véhicule trop lent à condition toutefois qu’en face ne se présente aucun véhicule dévalant à toute vitesse la pente vers Pont-Fer. Les automobilistes connaissent bien ce moment fatidique où il leur faut soit rétrograder et accélérer brutalement pour réussir de justesse un dépassement plutôt périlleux soit, au contraire ronger leur frein et attendre une occasion plus propice et surtout plus sûre.
L’on ne saura jamais ce qui s’est passé dans le cas du juge Desmarais. Le compte rendu journalistique de cet accident rapporte ceci : “Pour des raisons qu’on ignore encore, la Peugeot de couleur crème du juge Desmarais, immatriculée BP511, a soudainement quitté la gauche pour aller heurter de plein fouet un camion-citerne de la compagnie Esso, immatriculé BK622 descendant de Curepipe.” Vaine est la tentative du chauffeur du poids lourd d’éviter l’impact. “Le juge Desmarais aurait été tué sur le coup.”
Cette mort si soudaine, si dramatique, consterne le judiciaire et un grand nombre de Mauriciens. Le défunt est connu dans toutes les couches de la population pour son amabilité, sa serviabilité, sa générosité, son bon cœur, sa compétence juridique et professionnelle que complètent un humanisme et un esprit de solidarité et de fraternité exemplaire.
Il voit le jour vers 1918. Son grand-père est alors un magistrat connu et apprécié, toujours vêtu de blanc, grand amateur de jeux de cartes et du whist en particulier. Il part très jeune pour l’étranger et compte parmi les premiers à répondre à l’appel du 18 juin 1940 et à confier sa jeunesse et son désir de servir les autres au général de Gaulle. Après la Libération de la France, il poursuit ses études de droit à Oxford avant de rentrer à Maurice. Il ne reste que quatre ans au Barreau car il est bien vite sollicité par la Magistrature. C’est à la Cour industrielle qu’il se distingue et qu’il sert pendant deux décennies. Il arbitre volontiers jusqu’à une heure avancée surtout quand il sent les parties concernées mûres pour un accord à l’amiable, sinon pour une win-win solution. Il est appelé à trancher des litiges de plus en plus délicats. Il s’acquitte de sa tâche avec tact, diplomatie et bonne humeur. Sa compétence le conduit finalement à la Cour suprême. Il fait merveille au TAP où il seconde les efforts du juge Jacques Vallet. Marié, il est le père de quatre filles dont Ingrid, notre Miss Mauritius 1977 (avril). Ses funérailles ont lieu en l’église Notre Dame du Rosaire à Quatre Bornes. Il repose au cimetière Saint-Jean. Le Premier ministre, Sir Seewoosagur Ramgoolam, se joint au grand nombre de juges, magistrats, avocats, avoués et autres personnalités venus lui rendre un dernier hommage.
La Cour suprême lui rend hommage le 20 novembre 1980. Le chef juge, sir Maurice Rault, parle de l’appauvrissement de l’île Maurice affectée par cette mort si brutale. Il le décrit “serviteur exemplaire de la Justice”, s’étant toujours montré à la hauteur des missions qui lui sont confiées. Sa présidence de la Cour industrielle laisse une empreinte indélébile dans l’histoire de la Justice à Maurice. Il n’a jamais envié les promotions de ses collègues car il “a toujours eu conscience d’une plus grande richesse : être au poste où il pouvait le mieux servir son pays”. Il illustre le principe qui veut qu’il n’y a pas de justice authentique sans véritable humanisme. “C’est dans le droit industriel que le juge peut le mieux écouter son cœur parce que là, par excellence, il s’agit moins de juger que de concilier, moins d’appliquer rigoureusement les textes que d’humaniser ce qui est surtout un rapport de personne à personne”… Il s’agit moins de trancher un litige, ni de décider qui a tort et qui a raison que de “rétablir la concorde entre un employeur et un employé”. Sir Maurice Rault loue l’intelligence du cœur de Georges Desmarais. Il pouvait discerner en quoi chacun des deux adversaires détient une partie du droit. Il peut alors réconcilier les deux fragments en une synthèse qui est “la Justice élevée à son achèvement et à sa totalité”. Il rappelle à son propos “l’affinité cornélienne entre cœur et courage”. Il n’oublie pas de saluer en lui le volontaire faisant sacrifice de sa jeunesse et de sa vie “pour aller libérer Claudel et Valéry”. Il sait seulement qu’il a su jusqu’au bout regarder la mort en face. Il sait sa mémoire vivante sur la Terre des Vivants. Il le sait envoyé en éclaireur. “Non amissus sed praemissus.”
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