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Le français malmené par les SMS
Chaque jour, des milliers d?e-mails voyagent dans le monde virtuel. Autant de SMS inondent les ondes téléphoniques pendant que d?autres messages s?échangent sur les forums des différents sites Internet. Ces nouvelles technologies ne laissent pas indemne la langue française?
Les adolescents du troisième millénaire utilisent le multimédia avec une aisance déconcertante. Alors que leurs parents peinent à s?habituer au téléphone portable, eux s?envoient des SMS, surfent, chattent et créent leurs blogs avec le plus grand naturel.
Ces modes de communication instantanée entraînent forcément un changement dans la pratique langagière. Plus rapide qu?un coup de fil, le SMS est utilisé pour faire passer des informations précises, ?RDV 1 h?, ou pour dire ces petits riens qui ont tant d?importance quand on a 16 ans, ?kil e bo Charl?.
La limitation à 160 caractères des SMS est un frein au développement des textes transmis. Pour pallier cet inconvénient, les jeunes ont développé leur propre langage codé, rébarbatif à toute personne non initiée. L?abréviation des mots usuels s?est vite imposée à l?usage courant. Pour aller le plus vite possible, les règles de grammaire et d?orthographe ont été revues et corrigées.
Où va la belle langue française, s?inquiètent les puristes en découvrant ces tournures incompréhensibles, ces raccourcis bizarres et cette orthographe phonétique. Les professeurs s?arrachent les cheveux. ?Il est évident que la langue française commence à perdre de sa richesse. Les adolescents manquent cruellement de vocabulaire, ils ont du mal à construire des phrases. Ils ne respectent plus le sacro-saint plan d?une rédaction de base : introduction, développement et conclusion. Dans ces conditions comment leur enseigner les subtilités de la langue de Flaubert et de Molière?, s?inquiète Céline Masson, professeur de français.
?Il est vrai que certains élèves limitent tel type d?écriture à telle forme de communication rapide. Mais tous ne sont pas capables de faire la part des choses, de respecter une procédure d?écriture quand il s?agit de faire leur rédaction à l?école. Comment voulez-vous que cette écriture électronique qui nie volontairement l?orthographe et qui n?a aucune règle à respecter n?ait pas une incidence sur la langue française?, ajoute Chantal Jauneau, directrice des cours de l?Alliance française à Maurice.
Sheila Gopee, chercheur et chargée de cours de la School of Mauritian, Asian and African Studies, attachée au Mahatma Gandhi Institute, abonde dans le même sens. ?L?écriture SMS, proche de l?oralité, influe indéniablement sur l?écrit académique. On fait fi des règles grammaticales et orthographiques. Elles deviennent une contrainte, voire un fardeau. On ne fait plus attention au registre du langage. Les jeunes ont une certaine réticence à pratiquer une écriture académique. On se retrouve avec de la phonétique et une récurrence des erreurs. On peut parler aujourd?hui d?une désacralisation de l?écriture : l?écrit improvisé, sitôt lu, sitôt détruit des messageries télématiques. On se doit de marquer un point d?arrêt à une certaine dérive.?
Simplification de l?orthographe
Le langage SMS atteint son paroxysme sur Internet. La plupart des adolescents se connectent régulièrement à MSN (Microsoft Messenger), serveur de messagerie instantanée pour échanger des messages éclair. En se penchant de plus près sur les extraits de ces messages électroniques laissés sur les forums, on peut relever une faute tous les dix mots, voire tous les cinq mots. Plus d?un tiers des fautes sont des homophones (pin et pain). L?orthographe, la maîtrise de certaines règles grammaticales de base comme les accords ou la conjugaison posent problème.
Si certains spécialistes de la langue craignent que le langage SMS ne soit qu?une forme d?expression dérivée de l?illétrisme, d?autres ne voient en ce type d?écriture qu?un moyen comme un autre de communiquer. ?Une langue ne sert à rien si elle ne permet pas la communication. C?est sa fonction première. Le langage SMS utilisé dans un contexte précis d?échange rapide est une forme écrite très proche de l?oral. Si l?enfant peut écrire le mot en mode SMS, c?est qu?il connaît le mot dans sa version longue. Sur le plan orthographique, la langue française est parmi les langues les plus compliquées au monde. La simplifier réduirait au maximum les zones de complication qui viennent parasiter ses fonctions?, souligne Arnaud Carpooran, linguiste et défenseur de la réforme de l?orthographe.
Voilà des siècles que les Français s?étripent sur la simplification de l?orthographe. Dernière tentative en date, quelques rectifications facultatives qu?a acceptées l?Académie française en 1990 (ognon, nénufar, etc.) sont restées lettre morte. ?Heureusement?, diront les partisans soucieux de la pureté du langage et de sa correction grammaticale.
Vickram Ramharai, maître de conférences au Mauritius Institute of Education s?inquiète davantage de l?impact du multimédia sur les langues, ?Le multimédia a incontestablement envahi le quotidien des jeunes et il a une influence sur l?écriture. Je ne sais pas s?il faut s?adapter à cette tendance, il y a certes une évolution et on ne peut pas aller contre cette évolution. Mais est-ce que nous enseignants, maîtrisons vraiment ces outils ??
Avec l?écriture numérique, écrire, mettre en forme, transmettre sont des actions qui sortent du schéma traditionnel. Cet écrit se rapproche davantage de certaines formes de l?oral. Les messages électroniques, les blogs permettent d?atteindre un lectorat infiniment plus large mais beaucoup moins indulgent que l?enseignant, il convient donc de rester vigilant aux incidences de cette mutation sur les écrits scolaires. On commence à se rendre compte, aujourd?hui, qu?une didactique particulière devrait s?élaborer au regard de ces nouveaux environnements. ?Est-ce qu?on doit continuer à enseigner les langues de la même façon ? Est-ce qu?il ne faut pas sortir des quatre murs dans l?apprentissage des langues?, se demande Vickram Ramharai.
Un prodigieux instrument d?analyse
Cependant, tous s?accordent à dire que le salut pour une meilleure maîtrise de la langue écrite viendrait de la lecture. ?Il y a un travail à faire sur la qualité de la lecture. Et pourquoi pas via Internet. Les moyens qui nous permettent d?acquérir la connaissance ont changé?, préconise Arnaud Carpooran. Il serait catastrophique que ces outils qui favorisent la diffusion massive du savoir et ouvrent des espaces infinis de liberté soient au contraire générateurs de quelque forme de marginalisation.
Deux choses ont disparu aujourd?hui. L?apprentissage de la langue française se fait généralement sans ses modèles historiques, en l?occurrence le latin qui lui apporte une forte syntaxe. Du côté de l?écriture, l?idée s?est introduite qu?il faut parler ?sa langue?. Le résultat est désastreux. On perd l?essence même de ce prodigieux instrument d?analyse et d?interprétation. Cette grande langue, on met toute sa vie, à travers des lectures, à l?apprendre. Or, de nos jours, pianotant sur leurs claviers, nos jeunes écrivent plus qu?ils ne lisent. Et de quelle façon !
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