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Le droit à l?avortement
?On pratique bien environ 20 000 avortements clandestins par an à Maurice.? On peine à croire à ce chiffre que nous sort Shirley Affock, haut responsable de la Mauritius Family Planning and Welfare Association (MFPWA). Chiffre que la MFPWA, organisation qui milite pour que l?avortement soit légalisé dans des cas spécifiques, tire d?une étude effectuée, il y a plus de dix ans. Daniel L?enclume, travailleur social qui est sur le terrain pour le compte de la MFPWA, sort, lui, les chiffres du mois dernier concernant les adolescentes de moins de 18 ans qui se retrouvenent enceintes. ?Parmi, on trouve de jeunes prostituées, des collégiennes, des ouvrières non-qualifiées, etc. Baie-du-Tombeau : 11 cas, Roche-Bois : 10 cas, Cassis : 8, Sainte-Croix : 12. Là, je ne vous parle uniquement que des cas connus et des régions de certains faubourgs de la capitale. Je vous parle des pauvres, car les adolescentes riches, venant d?un autre milieu social, gèrent ce problème à leur façon et n?ont pas besoin de nous?, précise Daniel L?enclume. Combien de ces adolescentes aisées se font avorter ? Il ne sait pas? Sa tâche consiste à les encourager à garder leur bébé. Selon lui, ?ce sont majoritairement les femmes mariées qui ont recours à l?avortement.?
L?expérience de terrain de Daniel L?enclume et des autres travailleurs sociaux semble indiquer que le chiffre de 20 000 avortements par an est peut-être dépassé. ?Quand nous avions fait notre étude, il y avait en moyenne par an 2 000 femmes admises dans nos hôpitaux à la suite de complications liées à un avortement clandestin. Nous avions interrogé presque 500 femmes pour arriver à nos chiffres. Il y a deux ans, nous avons noté que le nombre de complications a chuté. Il est d?environ 1 800.? Il n?est pas d?avis que cela équivaut à moins d?avortements mais plutôt ?que les avorteurs ont plus d?expérience et sont mieux équipés.? Concrètement, cela signifierait que les sage-femmes n?utiliseraient plus la baleine de parasol. Les avorteurs, des sage-femmes aux gynécologues, en passant par des infirmières, disposent aujourd?hui d?une méthode d?aspiration du f?tus. Pratique qui s?est répandue dans le milieu depuis les années 70.
Malgré cela, ?l?avortement clandestin reste une souffrance physique atroce. C?est aussi une souffrance morale et un traumatisme que la femme qui se fait avorter n?arrive pas à effacer?, affirme Devika Deeljore, présidente de la MFPWA.
La souffrance n?est pas un vain mot pour ces femmes. Elle ne peut être racontée que par celles ayant subi un avortement. Qu?elles n?aient souffert d?aucune complication ou qu?elles se soient retrouvées à l?hôpital, pour être ensuite poursuivies par la police? Une double cruauté.
En fait, la méthode d?aspiration (voir encadré) nécessite une anesthésie générale, en raison des douleurs qu?elle provoque. Mais la plupart des avortements pratiqués en clandestinité se font sans anesthésie. ?Sans anesthésie, un avortement par aspiration est une opération très cruelle?, disait déjà le Dr Sungkur, gynécologue et ex-directeur exécutif du ministère de la Santé. Il attirait aussi l?attention sur le fait que les avortements clandestins sont pratiqués dans des lieux non-aseptisés, donnant lieu à des infections, à des complications et des souffrances atroces et souvent des décès.
Souffrance qui perdurera tant que le pays refusera de regarder la réalité en face, tant que les politiques auront peur et reculeront devant le lobby d?une certaine faction religieuse, tant que les hommes au pouvoir n?auront pas le courage de dire que Maurice est ,avant tout,un Etat laïc...
<B>Elles ne savent pas ce qu?est un préservatif</B>
Les témoignages que Daniel L?enclume récolte sur le terrain ont de quoi ébranler. Certains collégiens ne savent pas ce qu?est un préservatif? Des collégiennes de 15 ans qui estiment qu?on ne peut tomber enceinte lors des premières relations... ?Certaines de ces collégiennes vous disent avec conviction qu?on ne tombe enceinte qu?après la cinquième relation sexuelle. Il y a là de quoi nous pousser à revoir tout ce qui est éducation sexuelle à l?école et au sein de la famille?, nous dit Daniel L?Enclume. Il est tellement débordé par son travail dans les faubourgs de la capitale, avec environ une bonne cinquantaine d?adolescentes enceintes chaque mois, qu?il n?a pas le temps de s?occuper des autres partie de l?île. Les cas dont il parle sont uniquement des cas déclarés.
Combien d?autres sont cachés, jusqu?à l?avortement clandestin ? Sa tâche consiste à convaincre ces adolescentes ? il ne s?occupe que des mineures ? à garder l?enfant. A convaincre leurs familles à accepter le futur enfant et ne pas chercher à s?en débarrasser au travers d?un avortement.
Daniel L?enclume ne peut dire combien de ces adolescentes ont, malgré tout, recours à l?avortement. Il travaille dans un certain milieu. ?Ce qui ne veut pas dire qu?on n?a pas le même problème dans les quartiers aisés. Les riches gèrent ce problème d?une autre façon, car on a des adolescentes enceintes dans ce qu?on appelle les grands collèges pour filles?, souligne Daniel.
Il déplore le fait que la société mauricienne rejette, dans la plupart des cas, et même dans les quartiers les plus pauvres, ces adolescentes enceintes, ces futures mères en devenir qui sont célibataires?
?C?est la même chose dans les collèges. Aucun n?acceptera la présence d?une étudiante enceinte. Le gros ventre mettra à plat la réputation du collège, estiment les recteurs. Le jour où ils accepteront de garder une fille enceinte parmi les étudiantes, je crois que la bataille contre l?avortement sera gagnée en grande partie?, affirme Daniel L?enclume.
Et de dresser le profil type de l?adolescente enceinte et de ses parents. ?Ce sont souvent des adolescentes venant des familles éclatées. Elles vivent soit avec leur maman et leur beau-père, soit avec le père et la belle-mère. Souvent ce sont des familles monoparentales.?
Daniel est appelé à enquêter sur des cas de viol ou d?inceste dans ces milieux, quand il ne s?agit pas de prostitution des mineurs?
<B>Une dizaine d?avortements pratiqués en toute légalité</B>
Malgré l?opposition de certains à la légalisation de l?avortement, il semblerait que l?interruption de grossesse soit à demi-légalisée à Maurice. Une dizaine d?avortements ont été, en effet, pratiqués dans nos hôpitaux, en toute légalité, l?année dernière. Le Dr Shiam Sungkur, l?ex-directeur exécutif de la Santé, nous a fait cette révélation.
?Nous avons pratiqué une bonne dizaine d?avortements à Maurice, à la suite d?une dispense demandée et obtenue du parquet. Dans tous les cas, l?autorisation avait été demandée parce que la vie de la maman était en danger en raison de la grossesse?, explique le Dr Sungkur, gynécologue de formation.
Il estime aujourd?hui que la loi devrait être amendée pour formaliser cette pratique et ainsi éviter de longues procédures auprès du parquet. Il voudrait aussi que soient inclus dans les textes de loi, la liste des cas pour lesquels l?interruption de grossesse serait permise, notamment en cas de viol et d?inceste, dit-il.
Néanmoins, cet ancien gestionnaire du ministère de la Santé ne prône pas l?avortement dans n?importe quel cas de grossesse. ?Je vous précise bien que je demande la légalisation de l?avortement pour des cas précis : santé de la mère, un enfant qui naîtra mort-né ou handicapé, ou encore en cas de grossesses provoquées par le viol ou l?inceste.?
QUESTIONS À...
<B>Devika Deeljore présidente de la Mauritius Family Planing and Welfare Association (MFPWA) </B>
?Un exemple pour l?Afrique sauf pour l?avortement?
● <B>La MFPWA est-elle en faveur de la légalisation de l?avortement à Maurice ? </B>
Certainement, mais je précise que nous demandons la légalisation pour des cas spécifiques. Personnellement, je crois que la femme devrait avoir le droit de décider si elle veut garder ou non son enfant. Elle est dépourvue de ce libre arbitre. Il faut avoir fait du terrain et rencontré certaines femmes enceintes ? des adolescentes non-mariées et certaines femmes mariées ? pour se rendre compte à quel point une grossesse peut les jeter dans la détresse. Souvent, c?est toute la famille qui est dans cet état de détresse. Cette souffrance morale va perdurer et souvent l?espoir se manifeste sous la forme d?une sage-femme, d?une infirmière, d?un gynécologue. C?est l?option de l?avortement clandestin. Bien des fois, la souffrance est multipliée par cette option qui prend alors la forme d?un scandale.
● <B>C?est-à-dire ? </B>
Un avortement pratiqué dans la clandestinité est un avortement souvent fait avec des moyens de bord. Ne croyez pas que l?utilisation de la baleine soit complètement révolue ! On se fait avorter selon ses moyens. Les gens payent entre Rs 500 et Rs 25 000 pour un avortement clandestin pratiqué par un gynécologue qualifié. Vous pouvez imaginer la méthode qui est utilisée pour un avortement à Rs 500 chez une sage-femme ou une infirmière. Ce sont des douleurs physiques atroces et souvent des complications. Je ne vous parle pas des douleurs psychologiques : un traumatisme qui subsiste et que la femme supportera toute sa vie. L?avortement est considéré dans certains milieux comme une opération ?kasiett la honte?. Et puis arrivent les complications post-avortement clandestin : l?enquête policière et le procès. Le scandale est assuré. C?est une autre souffrance qu?on inflige à la femme et à la famille...
● <B>Selon votre organisation, il y aurait 20 000 avortements, en moyenne, par an. Quelles en sont les principales raisons ? </B>
Elles sont multiples. On a des cas d?adolescentes encore scolarisées et enceintes à 12 ans. Vous avez des femmes qui cherchent à interrompre leur grossesse parce qu?elles estiment que la famille ne pourra subvenir aux besoins du nouveau-né ; des cas de filles qui ont été violées (pas tous les viols sont rapportés à la police) ; des cas d?inceste ; de prostitution? La liste est longue. Nous rencontrons ces cas dans notre ?Drop-in Centre? de Bel Village presque tous les jours.
● <B>Vous luttez depuis des années pour que l?avortement soit légalisé dans certains cas, mais sans succès jusqu?à présent. Pourquoi ? </B>
Tout le monde connaît la raison. Il est temps de dire que tout cela relève d?une belle hypocrisie. Je crois qu?il est temps de rappeler que la MFPWA a été fondée par un catholique, le Dr Forget, qui était responsable de la Santé publique en 1947. Nous fêtons aujourd?hui nos 50 ans et les méthodes de contraception que le Dr Forget a vulgarisées à Maurice, par le biais de la MFPWA, nous ont sauvés de la catastrophe démographique. Nous sommes un exemple pour l?Afrique, sauf en ce qu?il s?agit de l?avortement.
Propos recueillis <B>Par R.J. </B>
<B> Avortement par aspiration</B>
A Maurice, la méthode de l?avortement par aspiration semblerait être la plus utilisée. Cela consiste à connecter un tuyau à une bombe d?aspiration d?une capacité de 29 fois supérieure à celle d?un aspirateur courant. Le col de l?utérus est dilaté et l?embout de l?aspirateur y est introduit. La succion disloque le bébé en morceaux et l?absorbe?.
Cette méthode n?a pas été utilisée dans le dernier cas d?avortement ayant provoqué une enquête de la police, la semaine dernière. En effet, la femme en question a enterré le foetus dans sa cour. C?est à la suite de complications qu?elle a été admise à l?hôpital.
Comme l?indiquent des responsables de la MFPWA, bien d?autres méthodes d?avortement sont utilisées : comprimés dont le RU 486, injections ou encore breuvages divers concoctés avec du vin, du sel et du gingembre. La MFPWA prévient : ces breuvages n?ont aucun effet sur le f?tus, mais affectent sa santé et celle de la mère.
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