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Le couple moderne, une entreprise en crise ?

11 octobre 2006, 00:00

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Ils étaient 1 133 à divorcer l?année dernière contre 891 couples en 1997. 2 167 en ont fait la demande en 2004 contre 1 266 en 97. Cependant, les chiffres du divorce ne disent pas tout. Pour chaque mariage qui s?échoue contre des écueils inévitables, nombreux restent à flots mais enlisés dans des eaux stagnantes.

Nos grands-parents étaient-ils mieux armés pour faire face à la vie à deux ? Ou tout simplement le modèle traditionnel de la femme au foyer, s?occupant de la maison et de l?éducation des enfants pendant que le mari travaille à l?extérieur et gagne l?argent du ménage convenait mieux ? Doit-on tout imputer au développement du travail féminin et les mouvements féministes qui ont rendu les rapports plus égalitaires dans le couple où les décisions sont prises en commun dans de nombreux domaines ?

?Construire un couple est un véritable défi. Il n?a jamais été plus facile de le faire hier. Croire qu?aujourd?hui la tâche est plus ardue est faux. La différence est qu?autrefois la société soutenait le couple face à ce challenge. Ce qui n?est plus le cas de nos jours. L?environnement a changé. Ce qui fait que le mariage qui est un événement social, qu?on le veuille ou non, n?est plus qu?une affaire de deux êtres lâchés seuls dans le flot de la vie?, précise le père Gérard Sullivan, promoteur du Centre de préparation au mariage.

Cette relation humaine complexe qu?est le mariage est souvent abordée sans grande préparation. On y entre avec une vision erronée, déjà conditionnée par certaines attentes et modèles dépendant du contexte culturel, familial et religieux dans lequel on a évolué. Le cinéma, les chansons populaires et la littérature véhiculant une image irréaliste de l?amour y contribuent largement. La désillusion guette ces jeunes filles en fleur nourries aux romans à l?eau de rose à la Barbara Cartland. Une fois l?état amoureux passé, les partenaires se retrouvent démunis devant un vide sidéral. ?Beaucoup de jeunes se trompent. Il faut construire son couple sur des activités plus larges que la simple sexualité. Comment élever ses enfants ? Dans quelles activités sociales s?investir ? On ne pourra jamais faire fusionner deux êtres mais on pourra toujours les faire travailler ensemble?, affirme Ibrahim Koo- doruth, sociologue.

Famille recomposée et union libre

Le couple serait, donc, une petite entreprise qui devrait avoir des bases solides. ?On ne peut pas construire un couple sur cet élan amoureux qui dure généralement trois ans. Pour que la relation prenne toute son ampleur et son envol, il faut justement que l?état amoureux s?arrête. Les deux partenaires pourront alors cheminer vers un projet commun préétabli?, soutient le père Sullivan. Il s?offusque qu?on puisse dépenser des sommes folles sur des séminaires pour améliorer les relations humaines en entreprise mais si peu au service de l?amour.

?Je suis atterrée de voir que bon nombre de couples ne portent pas beaucoup d?intérêt au bien-être de leur relation ni à son amélioration. Ils préfèrent recoller les morceaux quand ils sont cassés mais un jour tout s?effondre. Même quand on fait l?effort d?aller vers eux, ils vous répondent qu?ils ont autre chose à faire que de s?occuper de leur couple?, déplore Usha Rughoo, liaison officer au ministère des Droits de la femme et du Bien-être familial.

Au fil des années, le couple est amené à connaître de profonds changements dont la résurgence d?autres modèles familiaux. Outre le divorce, on assiste au développement de la famille recomposée et à la progression de l?union libre. ?Or, nous vivons dans un monde du jetable. La nostalgie de la durée a fait place à l?instantané. La tendance, aujourd?hui, est esaye nou gete. Quand quelque chose se casse on ne répare même plus, et on entretient la même philosophie dans les relations amoureuses?, argue le père Sullivan.

Il est évident qu?aucun couple n?est à l?abri des difficultés et des frictions. Lorsqu?elles surgissent, de plus en plus, le couple a l?intime conviction qu?aucune amélioration n?est possible. Cette conviction supprime toute envie de tenter quoique ce soit de constructif. ?On préfère l?infidélité. Tu fais ta vie, je fais la mienne. Bien que l?institution du mariage soit bien ancrée dans notre société, les valeurs qui y sont véhiculées ne sont plus les mêmes?, déplore Ibrahim Koodoruth ?Il n?y a plus cet attachement qui prévalait auparavant et on oublie qu?indirectement nous sommes des modèles pour nos enfants.?

Témoignages

Satee et Manilall Jeewootah, 68 et 73 ans. 50 ans de mariage, en août.

?Pa bizin kontan pou ki mariaz marse.? Le ton est donné et déconcerte quelque peu. Satee et Manilall ont roulé ensemble leur bosse depuis un demi-siècle. Le mari s?enorgueillit de démontrer que ?nous sommes la preuve vivante que le mariage arrangé marche et d?une très belle façon. En règle générale, il n?y a pratiquement pas de divorce parmi les anciens couples?. Fiers de leurs dix petits-enfants et d?avoir élevé leurs cinq enfants à force de dur labeur. ?Personnellement, je trouve que le couple a plus de chance de réussir quand la femme ne travaille pas. C?était le cas pour ma femme. Tandis que moi, j?ai commencé par être simple laboureur et j?ai fini ma carrière en tant que senior technical assistant.??Chacun doit bien connaître son partenaire et surtout comprendre l?autre?, commence Satee, mais elle est très vite interrompue par son mari qui poursuit : ?Il faut être à l?écoute de sa femme !? ?Je vais dévoiler mes secrets aux jeunes pour que leur couple réussisse comme le mien. Il faut savoir être économe, adopter l?adage qui est ?gouverne ta bouche selon ta bourse? ou la variante ?déploie tes jambes selon la longueur de tes draps?. Nous faisions des sorties une seule fois par mois, notamment à la mer. Nous avons fait beaucoup de sacrifices, nous avons connu toutes les misères du monde mais nous sommes toujours restés très solidaires.?

Juliana et Noël Donice, 62 et 72 ans, 47 ans de mariage.

?Nous avons toujours été d?accord sur tous les points. Même les rares querelles qu?on a pu avoir ont ajouté un peu de piment dans notre vie?, confie Noël qui coule une retraite tranquille avec sa femme dans leur joli petit village du Morne. ?J?ai eu une vie rude de pêcheur. Ma femme a été bonne et couturière. Nous étions loin d?être dans l?opulence, mais nous avons su nous contenter de ce que nous avions et d?en être heureux. Il ne faut pas trop demander à la vie. Le conflit chez les couples d?aujourd?hui est le résultat de leur éternelle insatisfaction.?

?Bien sûr, il faut, au départ, qu?il y ait beaucoup d?amour?, enchaîne Juliana ?et il y en avait énormément dans notre couple. Après ces sentiments forts, une solide amitié s?est installée. Nous avions la responsabilité d?élever nos quatre enfants. Ce n?était pas une tâche facile. Mais nous avons tous les deux su regarder dans la même direction. Nous avons, ma foi, réussi et aujourd?hui nous avons six beaux petits-enfants et une famille très soudée. Les jeunes doivent être moins égoïstes et d?avoir des projets ensemble pour pouvoir bâtir quelque chose ensemble. Sinon la vie à deux est vouée à l?échec. De nos jours, on a complètement oublié la notion de sacrifice. Tout comme on omet de prendre en considération la compatibilité de caractère. ?Pa a koz enn dimoun zoli ou marie ar li. Mariaz pa badinaz.?

Des cours pour un long? parcours

?Pendant les sessions en couple, j?ai eu l?impression que je suis revenu au temps où je courtisais ma femme. C?était une sensation bizarre mais agréable.? Jean-Claude est venu frapper aux portes du ?Family Support Bureau? de Bell-Village parce que sa vie avec Jeanine et ses enfants commençait à virer au cauchemar. Tout comme Jeanine et Jean-Claude, ils étaient 86 couples, en août, à y solliciter de l?aide pour mieux faire face aux problèmes conjugaux, parmi lesquels 31 nouveaux cas et 55 pour un suivi régulier. En effet, le ministère des Droits de la femme et du Bien-être familial dispense un Marriage enrichment programme and premarital counselling dans les six ?Family Support Bureau? de Bell-Village, Goodlands, Flacq, Mare d?Albert, Floréal et Bambous. Ces séances de counselling préconjugal ou ces ateliers de préparation au mariage traitent des sujets suivants : la communication, l?éducation de l?enfant, les finances, les relations sexuelles et l?intimité, les bonnes relations avec les autres membres de la famille. Des psychologues, des sociologues, des conseillers familiaux et légaux sont attachés à ces centres. ?Les fiancés viennent ici pour être suffisamment armés face aux problèmes à naître. Tandis que les couples mariés qui font cette démarche ont compris qu?à un moment il est important de faire une pause pour réfléchir sur son couple avant qu?il ne soit trop tard. On est si vite pris dans l?engrenage boulot-enfant et on délaisse ainsi son partenaire?, confie Uma Rughoo, responsable du ?Family Support Bureau?. Il existe aussi le Centre de préparation au mariage. ?L?amour ne tombe pas du ciel et croire que personne ne doit intervenir est totalement faux?, souligne le père Gérard Sullivan. Ces sessions sont destinées à tous les couples, indifféremment de leurs classe sociale, culture ou religion. Les programmes sont bénéfiques car ils favorisent l?apprentissage des éléments suivants : mieux connaître son partenaire, quelles sont les grandes difficultés du mariage et ce qu?il faut faire pour les surmonter.

Questions à Ibrahim Koodoruth, sociologue

● Pourquoi le couple moderne fait-il quelquefois pâle figure devant celui plus traditionnel ?

La notion du couple doit être constamment réinventée. Il y a le couple comme il devrait être aujourd?hui et ce qu?il est réellement. Nous vivons dans un monde en constant changement mais la mentalité, pour beaucoup, demeure la même. Et c?est là que le bât blesse. Bien qu?on assiste à une émergence de ces hommes dits modernes évoluant dans une sphère technologique de pointe, ils conservent une mentalité des années 60. Ils restent imbibés de certaines valeurs patriarcales. En face, la gente féminine fait face à divers bouleversements dans sa vie que ce soit en termes de perspectives, d?espoir et de valeurs. Sans compter l?accès à un niveau plus élevé d?éducation et à des postes de responsabilité au travail. Ce à quoi n?avait pas droit la femme des années 70. Les aspirations de la femme d?aujourd?hui sont bafouées. Il en résulte des maux tels la violence tant physique que verbale, le chantage affectif, etc. Tout cela se passe entre quatre murs et le couple forcément en pâtit.

● Est-ce si difficile que cela de faire changer cette mentalité ?

Le drame aujourd?hui, c?est que nous avons tendance à éviter d?aborder les problèmes, même s?ils sont bel et bien présents. Et cela de par les idées reçues, par le regard de la famille et de la société. La femme a été émancipée, elle apporte l?argent dans le couple, elle a son mot à dire. Mais ses revendications restent trop souvent lettres mortes pour certains. Ils croient toujours que ce que disent les hommes sont parole d?évangile. Bien sûr que les femmes expriment de plus en plus leurs pensées et sont de moins en moins soumises. Cependant, le malheur est qu?une partie de la gente masculine conserve une image un peu obsolète de la femme.

● Auriez-vous quelques clés pour une meilleure vie en couple ?

La première des choses c?est d?être honnête vis-à-vis de soi et vis-à-vis de l?autre. On ne peut pas pointer du doigt l?autre si on n?a pas fait un travail sur soi. Quand un problème surgit il faut comprendre et analyser les causes de ce conflit tout en gardant un esprit d?ouverture.

Adopter le précepte du dialogue au vrai sens du terme, où chacun a droit à la parole. Où l?écoute est active et non pas juste faire semblant d?écouter. Savoir que les mots peuvent être tout aussi blessants que les coups. Faire attention à la tonalité du langage, chose qu?on aurait tendance à banaliser. Ainsi en respectant l?autre, vous vous ferez respecter.

Il est opportun de faire preuve d?une certaine flexibilité dans son couple tant au niveau de son comportement qu?au niveau de ses idées. Se dire qu?on est prêt à faire des compromis et à remettre en question ce qu?on a en tête. Ne pas toujours vouloir tout imposer.

● Prisonniers d?une union malheureuse ou le divorce. Le choix est vite fait?

Cela dépend des individus et de leurs valeurs. Personnellement, je préfère le divorce mais cela n?engage que moi. Toutefois, un couple en crise ne doit jamais considérer qu?il a atteint un point de non-retour. Si les deux partenaires travaillent sur une thérapie familiale, ils peuvent inverser cette situation. Tout est toujours possible. L?être humain a la faculté de pardonner, même l?ordinateur a la capacité d?effacer. Certes, il est primordial de faire un travail sur soi, mais il est davantage nécessaire de trouver des solutions ensemble avec tous les membres de la famille. Les enfants ont un rôle à jouer et ne doivent pas être uniquement utilisés comme des boucs émissaires.

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