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Le ciblage vu par les travaillistes
Navin Ramgoolam
Le Premier ministre affirme avoir « tranché » en déclarant que ceux qui gagnent plus de Rs 100 000 ne peuvent bénéficier de subventions. Mais Navin Ramgoolam évite de préciser sa pensée sur le ciblage. Du coup, ses propos sont interprétés différemment selon les factions au sein du Parti travailliste (PTr). Les anti-ciblage rappellent qu?il a réaffirmé la nécessité de ne pas pénaliser les classes moyennes à travers une telle politique de ciblage. Signe, disent-ils, que le Premier ministre pense que cette méthode n?est pas réalisable.
Mais dans le camp d?en face, on affirme que Ramgoolam a toujours cru en la nécessité d?une politique de ciblage et qu?il étudie toutes les formules possibles, avant de se décider sur celle qu?il souhaite voir adopter. Toutefois, le Premier ministre n?a que peu de temps pour se décider. Car si Sithanen compte inclure l?annonce de sa politique de ciblage dans son prochain budget, il faudra que le Premier ministre lui ait donné son feu vert sur la politique qu?il compte voir appliquer d?ici la fin du mois.
Ce qui laissera ensuite le temps au ministre des Finances de travailler sur les modalités d?applications de cette politique durant la prochaine année financière.
Rama Sithanen, ministre
Le raisonnement économique le plus simple n?est pas nécessairement le plus facilement transposable dans la réalité. Rama Sithanen, le ministre des Finances, s?en est rendu compte à ses dépens. Son idée de base est simple. Si 1 % du produit intérieur brut du pays est consacré à la lutte contre la pauvreté chaque année, les 8 % de la population considérés comme pauvres pourraient ne plus l?être d?ici six ans. Mais cela ne se ferait qu?en puisant dans le budget alloué pour l?instant aux subventions sur le riz, le gaz et la farine. Une idée inconcevable pour beaucoup au Parti travailliste et au conseil des ministres.
Sithanen finira par dire dans un entretien qu?il ne pense pas que le gouvernement appliquera le ciblage. Tout en insistant, en privé, qu?il a le soutien du Premier ministre. Pas faux. Navin Ramgoolam a dit qu?il a tranché. En précisant que ceux touchant Rs 100 000 et plus par mois ne pouvaient prétendre à la générosité de l?État. Mais il n?a pas non plus opté pour la solution globale que préconisait Sithanen.
Reza Issack, député
L?ancien lord-maire de Port-Louis est connu pour ne pas faire de compromis et pour énoncer ouvertement ses opinions. C?est pour cette raison qu?il déclare haut et fort que Rama Sithanen a raison sur la question du ciblage. « Il est évident qu?il faut cibler les subventions de l?État. Il est inconcevable que les riches bénéficient du même traitement que les pauvres. Mais cela dit, la classe moyenne est pauvre aussi. » Ainsi, le seul souci de Reza Issack est de définir qui sera méritant et comment être juste. Mais il déplore la position de certains au PTr. « Il y a une peur psychologique, une peur politique. Certains ont des appréhensions sur les répercussions. »
Sheila Bappoo, ministre
Elle a informé ses proches collaborateurs qu?elle ne se prononcera pas au plus fort des débats. Car, dit la ministre de la Sécurité sociale, c?est une décision politique qui dépend du gouvernement collectivement. Mais elle est aussi consciente que son ministère est appelé à ?uvrer pour l?allégement de la pauvreté dans le pays. C?est ainsi qu?elle s?est déjà prononcée sur le ciblage début février. Dans une interview accordée à la presse, elle a déclaré être « plus que jamais convaincue que le ciblage reste et demeure une arme efficace contre les dérives sociales ». Tout laisse croire qu?elle s?alignera formellement sur la position du ministre des Finances sur la question du ciblage.
Shakeel Mohamed, député
Souvent traité de turbulent dans les rangs du PTr, Shakeel Mohamed s?aventure dans un débat qui, diraient certains, ne figure pas parmi ses sujets de prédilection. « C?est triste de voir que le débat a été faussé pour des raisons électoralistes. Certains veulent faire plaisir au peuple, mais dans le court terme uniquement. » Car la position de l?avocat est claire : « Il est ridicule qu?une personne qui touche Rs 100 000 par mois bénéficie de la santé gratuite ou voit ses enfants se rendre à l?école par le transport gratuit. » Oui pour le ciblage, mais selon Shakeel Mohamed, il faudra savoir où arrêter les catégories et comment dire qui sont les riches et qui sont les pauvres, sans égratigner la classe moyenne.
Celle par qui la fronde est arrivée. En s?exprimant publiquement sur la question, la députée rouge a rallié autour d?elle aussi bien ceux qui, au sein du Parti travailliste, ont quelques réserves sur l?introduction du ciblage que ceux qui ne veulent absolument pas en entendre parler. D?aucuns avancent que Nita Deerpalsingh est l?une des plus farouches opposantes à la formule de ciblage présentée par Rama Sithanen. Ce que réfute la principale intéressée qui, il y a quelques jours, a tenu à remettre les pendules à l?heure. « Avant de développer mes propos, il est nécessaire de faire ressortir que je n?ai aucune position idéologique tranchée sur la question du ciblage des prestations sociales. Tous les États du monde ont un mélange de prestations sociales à la fois universelles et ciblées. Une telle décision ne peut et ne doit pas être prise au nom de la seule idéologie ? qu?elle soit neo-libérale ou gauchiste. Elle doit, en revanche, être le fruit de recherches basées sur des critères qui prennent en compte à la fois la conceptualisation et l?implantation d?une telle politique. »
Rajesh Jeetah ministre
Le moins que l?on puisse dire, c?est que le ministre du Commerce excelle dans la pratique de la langue de bois. Depuis que le débat sur le ciblage a été porté sur la place publique, il n?a jamais réellement pris position. Sollicité pour donner son point de vue sur la question, Rajesh Jeetah tourne autour du pot, avant de déclarer que l?objectif de l?actuel gouvernement est d?assurer le « bien-être » de la population tel que stipulé dans le programme de l?Alliance sociale. Bref, il ne veut pas se mouiller en prenant publiquement position. Mais en coulisses, il n?est un secret pour personne que Rajesh Jeetah, qui subit d?énormes pressions dans sa circonscription, ne voit pas l?éventuelle introduction du ciblage d?un bon ?il. En public toutefois, le discours est toujours le même : « We have in the Labour party a leader, Navin Ramgoolam. When a decision will be taken, we will be all bound to it. And that?s it ». Des propos qui laissent tout de même transparaître un certain malaise, « isn?t it » ?
Deva Virahsawmy, député
Le ciblage, le secrétaire général du Parti travailliste, Deva Virahsawmy, n?est pas très chaud pour. Il est d?avis que cette formule pourrait pénaliser non seulement les salariés, mais également les entrepreneurs. Une situation inacceptable pour ce dernier, alors que le gouvernement a, l?année dernière, pris une série de mesures pour inciter les Mauriciens à se lancer dans la création d?entreprises. Serait-ce alors le timing qui ne serait pas le bon, alors qu?une élection partielle pourrait être organisée dans la circonscription numéro 8, Quartier-Militaire-Moka ?
« Absolument pas, répond ce dernier, timing ou pas, le ciblage ne me semble pas être une bonne mesure à mettre en place. » Le secrétaire général des rouges est par ailleurs, d?avis qu?il n?est nullement nécessaire de se presser sur ce dossier : « Il y a en ce moment même un débat constructif au sein du parti et chacun fait part de ses commentaires et suggestions. »
Étienne Sinatambou, ministre
Il s?est montré intransigeant. « Je suis connu pour être quelqu?un qui n?a pas la langue dans sa poche, mais je suis surtout connu pour être quelqu?un de loyal. On a décidé au niveau du parti que seul le responsable de communication parlera du ciblage, et lui seul le fera », déclare le ministre de la Technologie informatique et de Télécommunications. Toutefois, sous cette déclaration laconique, c?est un « non » catégorique que prononce Étienne Sinatambou. Car sa relation avec le ministre des Finances, Rama Sithanen, a été on ne peut plus tumultueuse depuis juillet 2005. Le manque de financement a causé l?échec du projet IC3 (Internet and Core Computing Certificate) et depuis, Étienne Sinatambou ne se fait plus d?illusions : Rama Sithanen et lui ne sont pas dans le même camp.
Suren Dayal, député
Suren Dayal laisse transpirer un scepticisme flagrant dans ses propos. Car selon lui, « si le ciblage peut profiter à ceux qui en ont le plus besoin, c?est la bonne solution ». Les conditions ? « Il faut faire des études scientifiques, il faut que les gens de l?économie informelle ? ceux travaillant à leur compte comme maçon aujourd?hui, planteur demain, et qui n?ont pas de fiches de paie ? puissent être identifiés. » En gros, il faut que le ciblage s?adapte au contexte mauricien. « Il faut faire attention » à l?incidence du ciblage sur la classe moyenne, prévient Suren Dayal.
James Burty David, ministre
Le directeur de la communication du PTr, est, lui, en faveur du débat. Il s?est tenu, ces dernières semaines quelque peu à l?écart de l?agitation autour du ciblage et ne s?est pour l?instant pas encore exprimé sur le sujet. Certains de ses collègues au parti semblent toutefois penser qu?il ne serait pas indifférent au projet présenté par Rama Sithanen. Un membre du PTr, présent à la réunion du bureau politique mercredi, fait même part d?une anecdote qui, selon lui, lèverait un coin de voile sur le choix du directeur de la communication des rouges En effet, alors que la députée Nita Deerpalsingh dissertait sur le risque grandissant d?écart entre les riches et les plus pauvres, James Burty David, agacé, lui aurait alors coupé la parole en lui demandant ce qu?elle avait à proposer.
Quoi qu?il en soit, tout comme certains de ses collègues au sein du parti, il semblerait que James Burty David attende d?obtenir davantage d?informations sur la formule du ciblage des prestations sociales avant de prendre publiquement position.
Cader Sayed-Hossen, député
Le président de la Commission de la démocratisation de l?économie ne s?en cache pas. La formule du ciblage des prestations sociales, telle qu?elle a été présentée par Rama Sithanen, le laisse perplexe. « Le débat actuel sur le ciblage n?est qu?un débat, ce qui est en soi sain. Mais il faut souligner qu?aucun de ceux qui prônent le ciblage n?a jusqu?à maintenant défini ce qu?il entend exactement par ce terme. Est-ce que cela signifie supprimer la totalité des prestations sociales assurées par l?État pour économiser des ressources ? À vrai dire, l?on ne sait pas exactement de quoi on parle. On ne peut donc pas se gargariser de concepts sociaux et politiques sans en maîtriser les tenants et les aboutissants ». Tout comme certains de ses collègues au sein du Parti travailliste, il estime que cette formule nuira à la classe moyenne qui, explique-t-il, ne pourra plus vivre « décemment. » Et d?ajouter : « Les prestations sociales agissent, depuis ces 40 dernières années, en compensation de la faiblesse du pouvoir d?achat du citoyen mauricien. » Pas question donc de faire n?importe quoi.
SONDAGE
Les Mauriciens favorables au ciblage
Un sondage effectué fin février par la Sofres démontre que les Mauriciens sont majoritairement favorables au ciblage des subventions. Un panel représentatif de 600 personnes a répondu à la question « Êtes-vous plutôt pour des subventions universelles, ou plutôt pour des subventions ciblées réservées seulement aux malheureux ? » 59 % des personnes interrogées se sont dites favorables à ce que les subventions soient ciblées. Le ciblage obtient une opinion favorable, quel que soit le revenu mensuel de la personne interrogée. Plus de deux retraités sur trois et la même proportion d?actifs âgés entre 35 et 44 ans se prononcent favorablement sur la question.
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