Publicité

?Le Cernéen? ne paraît plus

14 décembre 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

En ce début de décembre 1981, ?Le Cernéen?, le journal fondé par Adrien d?Epinay le mal-aimé, le premier à se prévaloir de la liberté de presse fraîchement acquise par notre premier député à Londres, le vieux journal, installé au 8 rue Lord-Kitchener, téléphone 2-2895/96, après avoir longtemps sévi à la rue Félicien-Mallefille, à l?arrière du Musée du Port Louis, le doyen de la presse mauricienne, vit ses derniers jours. On cherche en vain, pourtant, la moindre trace d?agonie, au cours de sa dernière semaine d?existence. Huit jours de parution normale au début de décembre 1981, puis, le silence s?abat sur 150 ans d?histoire et de journalisme. Les journaux se cachent pour mourir.

Ses lecteurs ne se doutent probablement pas de sa précarité. Il sort sur huit pages de grand format, après avoir tenté une expérience sans lendemain de parution sur format tabloïd, format trop révolutionnaire, trop d?avant-garde pour un quotidien aussi conservateur. Le lectorat n?a pas suivi le dernier rédacteur en chef, Jean-Pierre Lenoir qui succède à son père, Philippe Lenoir, à Jacques Germond, à Hervé de Sornay (rédacteur-directeur de 1923-68), à Noël Marrier d?Unienville, à Fernand Louis Morel et à tant d?autres serviteurs de la plume, de l?information et de l?opinion publique.

L?équipe rédactionnelle paraît solide, en dépit des contrecoups de la triste affaire Sheik Hossen, journaliste espion installé, allègue-t-on, par la police politique de Ramgoolam, la SSS, avec la complicité d?un ministre travailliste, au sein de cette rédaction bleu foncé ou forcé, duvaliste, car ne pouvant être bérengiste, boodhooiste ou travailliste.

Ses journalistes laisseront leurs empreintes dans la presse mauricienne de cette fin de XXe siècle. Robert Ng Man Chun dirige un de nos quotidiens, Nazir Gopaul est devenu conseiller municipal mauve de Port-Louis ? il suffit d?ajouter quelques gouttes de rouge dans du bleu, ou l?inverse, pour virer au mauve ? Léon Baya est un porte-parole économique attitré, le regretté Koomara Venkatasamy a longtemps collectionné les ?scoops? et les faits divers exclusifs, Raj Jugernauth, Goolam H. Mosaheb, Conchiano Mootoosamy, un ancien de la cellule de communication d??Ireland-Blyth Ltd?, Stellio Pong, l?encyclopédie vivante du sport mauricien, l?homme à tout faire de la rédaction sportive de ?l?express? pendant le dernier quart du XXe siècle, le bras droit de Jean Balancy, Henri Brunel, la meilleure plume anglophone de la presse mauricienne de la fin du XXe siècle, Serge Courtois, incollable sur les mille et une difficultés de la langue française.

Les ressources humaines sont irréprochables ou presque. On ne peut, hélas, pas en dire autant de celles technologiques. Les années 1977-8 sont marquées par une révolution technologique dans la presse mauricienne. ?L?express? se prépare à acquérir une presse offset pouvant imprimer douze pages grand format à la fois pour remplacer une presse acquise 10 ans plus tôt et qui imprime quotidiennement et bruyamment ? les paroissiens de l?Immaculée-Conception en savent quelque chose ? deux fois quatre pages grand format. Il est pris de vitesse par son principal concurrent qui étrenne sa presse offset à la fin de 1977. On craint que l?incendie du 8 janvier 1978 ne vienne remettre en question ce démarrage sur les chapeaux de roue. Il faut davantage pour abattre le journal dirigé par Raoul Rivet de 1922 à 1957, qui n?est d?ailleurs pas à une explosion ou à un boycott publicitaire près. Par chance, les nouveaux équipements sont dans une aile épargnée par ce feu liberticide.

?Le Cernéen? ne veut pas demeurer en reste mais s?essouffle à suivre le rythme accéléré imposé par les leaders de la presse locale. Ses moyens financiers demeurent limités en dépit du soutien qu?un secteur privé de toute intelligence et de vision, qu?un secteur privé du sens de la communication et des relations publiques, est sensé lui accorder. Dans son livre, La Plume du corsaire, Jean Lenoir, dernier capitaine, après Dieu, à bord du ?Cernéen?, fait dire à son héros, Marrec (pas de quoi se marrer pourtant) : ?Rentré de son escapade rodriguaise, Marrec se dit qu?il fallait en toute lucidité dresser un bilan honnête et sans concessions de la situation du journal. Il avait fait le tour des solutions possibles à Maurice et en France. Chez les commanditaires du Cernéen les esprits étaient toujours chagrins et frileux...? Le sucre éternue et l?économie nationale est forcément grippée. Tous les prétextes sont bons quand les bien pensants concluent hâtivement qu?il n?y a plus rien à faire et qu?il faut laisser le champ libre à la Grande Faucheuse. Les visites d?huissiers se multiplient... Les créanciers se font plus pressants. Bref le canard est de plus en plus boiteux... Et puis un jour arrive où le journal ne paraît pas parce qu?il n?y a plus ni papier, ni encre.

Ce jour sans sou a une date. C?est celle du mercredi 9 décembre 1981. Jean Pierre Lenoir fait paraître, dans d?autres journaux, ses excuses pour un arrêt de parution provisoire du ?Cernéen?.

Le journal fondé par Adrien d?Epinay fera entendre son chant du cygne en février 1982, le jour de son entrée dans sa 151e année d?existence. Puis plus rien, plus aucune nouvelle, du moins sur papier journal.

Publicité