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Le Bonheur est dans le bois

14 décembre 2007, 00:00

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Comment en êtes-vous arrivé à fréquenter le bois ?

Le hasard de la misère. La souffrance aussi. A l?époque, j?étais maçon, ou plutôt apprenti-maçon. Il y avait beaucoup de gens qui quittaient Maurice pour aller travailler, notamment en Arabie saoudite. Mais eux, c?étaient des maçons confirmés. Moi j?étais un man?uvre. Je n?ai pas pu avoir de boulot à l?étranger. C?était une période très sombre et très triste pour Maurice. C?était dans les années 70. La misère battait son plein. Je venais de me marier et j?avais deux enfants, l?un après l?autre. J?ai essayé de lutter, de gagner ma vie. Puis est arrivée la période de Noël. J?étais assis sous un arbre, en train de pleurer. Je n?avais pas un sou et je me demandais pourquoi je ne pouvais pas partir en Arabie saoudite. Ceux qui étaient là-bas gagnaient de l?argent et en envoyaient à leur famille. Je me disais que je n?avais même pas un cadeau à donner à mes filles. Et puis j?ai regardé sur l?arbre et j?ai vu cette branche qui était comme une fourche qui ressemblait à deux petites mains et deux petits pieds. J?ai pris un tournevis, je l?ai aiguisé sur la roche à carri et je suis monté sur l?arbre pour couper cette branche. Je lui ai mis deux petits yeux, une bouche, je l?ai travaillée un peu. J?avais mes poupées pour donner à mes filles.

Vous deviez être fier j?imagine?

Oh la la oui. Mes filles étaient ravies de leurs poupées. Tellement bien que les autres enfants qui avaient reçu de vrais jouets voulaient ces poupées en bois. Il y avait un monsieur Cartier à l?époque qui travaillait au ministère de l?Education. Quand il est passé dans la cour et a vu les enfants se disputer, il est venu voir de plus près et a pris la poupée des mains de ma fille. Il a dit : «C?est un objet rare qui a de la valeur. » Ce n?est qu?après que j?ai appris que c?était un collectionneur d?objets africains. Il a voulu acheter cette poupée. Je voulais dire d?accord, je vous la donne à Rs 400, mais avec le trac, la frayeur qu?ai-je dit d?après vous ? Rs 4 000 ! Et il a dit oui. D?un seul coup, je n?avais plus de dettes, j?avais de quoi acheter du lait pour un an, des céréales? En 70, Rs 4 000 c?était vraiment beaucoup d?argent. J?ai même versé un peu d?argent pour l?achat d?un terrain. Voilà comment ma carrière a commencé.

Vous n?étiez pas triste d?avoir vendu les poupées de vos filles ?

Oui? Elles se sont révoltées, elles étaient tristes, elles ne dormaient plus. Alors je me suis dit : Je vais en refaire deux. Mais elles n?étaient pas contentes. Les premières poupées étaient allongées et celles-là étaient assises. Elles les ont jetées. Moi je les ai ramassées et je les ai mises sur la télévision. Un jour, des parents venus de France ont vu cela et les ont achetées. Pour Rs 3 000. Je me suis dit : Quand même en si peu de temps tu as gagné Rs 7 000 avec tes poupées en bois. Il faut savoir qu?à cette époque un maçon gagnait Rs 7,50 par jour. Cela signifie à peu près Rs 200 par mois. Et moi qui venais de gagner autant d?argent !

Alors vous vous êtes dit : le bonheur est dans le bois?

C?est ça. En plus, je n?ai jamais appris la sculpture? C?est venu comme cela. Comme un don naturel. Et cela m?a beaucoup calmé. C?est la raison pour laquelle aujourd?hui j?ai ouvert cette école de sculpture comme une thérapie pour les jeunes qui habitent dans ma région. Cet argent reçu devait servir à aider les autres. Cela me paraissait évident. J?ai fait la sculpture avec les enfants.

Pour vous, c?était une thérapie pour venir à bout de quoi ?

De douleurs, de frustrations ; j?avais de la colère en moi, de la révolte aussi. J?étais très négatif, j?étais contre la société et contre les gens qui avaient tout. Pas de jalousie, non. Seulement se dire pourquoi je ne peux pas avoir tout pour ma famille. Quand j?ai commencé à taper dans le bois, tout ce sentiment est parti. A travers le bois, je me suis libéré de beaucoup de choses. N?est resté en moi que ce qui était bon?

«Quand vous êtes né un 29 Fevrier et que votre mère est morte une heure avant notre naissance, vous êtes ce qu?on appelle « La guigne ». Tout le monde me rejetait. On m?appelait «zenfan l?éclipse». Personne ne m?acceptait. La maîtresse à l?école se coupe les doigts en aiguisant son crayon on dit que c?est à cause de moi.»

Vous en avez de la chance !

Oui je sais. C?est alors que j?ai découvert tous mes autres talents. Je chantais, je composais de la musique, je suis devenu acteur. Toutes les portes se sont ouvertes. Alors moi comme les portes se sont ouvertes, mo traversé ! Et j?ai senti comme un appel en moi. Je me suis senti attiré vers Dieu. Cela m?a donné la force d?aider les autres qui sont en difficulté. J?ai voulu que mon travail serve le social, plus qu?un business. C?est vrai que j?en ai besoin pour vivre, mais ce n?est pas le but principal. Mon travail m?a permis de payer la location de notre club de football. Un jour j?ai dit au propriétaire du bâtiment, de me laisser faire une exposition de mes sculptures dans ce bâtiment. Il m?a dit oui. C?était ma première exposition. Dans ce petit bâtiment en tôle un peu pourri ; j?ai collé des gonis à l?intérieur pour en faire comme une petite galerie. Et j?ai exposé une quinzaine de pièces. J?ai invité des gens et cela a été un grand succès. Jean Claude De L?Estrac, Shirin Aumeerudy et Rajesh Bhagwan étaient présents. Ils m?ont dit que je pouvais exposer à la galerie Max Boullé. Ce que j?ai fait. Et cela a été un beau succès. Je me souviens encore de la critique de Lucien Masson que je craignais beaucoup parce que j?étais un artiste qui n?avait pas de diplôme. Il a écrit : «Les ?uvres de Lewis Dick sont pleines de finesse et de finition.» Et voilà une autre porte qui s?ouvre. Mo palé kit di boi di tou ! Je marchais sur les plages depuis Villa Caroline jusqu?à La Pirogue pour vendre mes pièces. Je partais les poches vides, je revenais les poches pleines. Cela marchait tellement bien que, finalement, la famille me donnait un coup de main et nous étions devenus comme une petite entreprise. Et cela apportait beaucoup de joie à la famille. Les affaires marchaient tellement bien que je m?étais dit que maintenant il faut s?attaquer un peu au social ; essayer d?aider. Et nous avons aidé notre club notamment.

Aujourd?hui vous avez cette école qui enseigne aux jeunes. Pourtant on entend souvent : les jeunes ne s?intéressent plus aux métiers d?arts, à l?artisanat?

Ce n?est pas vrai. Mais vous savez, ce sont les gens qui aiment coller les étiquettes. Ils aiment faire peur. C?est comme cela qu?on a très peu de filles par exemple. Il y a toujours des parents qui vont dire à leur fille ne fais pas ce métier-là. Tu auras à soulever des choses lourdes et tu cours le risque de ne pas avoir d?enfant. Eh oui on dit encore de pareilles choses. Ce sont ces gens qui collent les étiquettes aux métiers manuels. Le métier manuel est quelque chose d?extraordinaire. C?est lui qui décrit ce que nous sommes. Nous aurons bientôt un million de touristes et ils cherchent des choses qui vivent. Pas des choses en plastique. Ils veulent voir des coups de ciseaux dans le bois. Du travail pas terminé. Quelque chose qui a trait à Maurice. Nous avons nous-mêmes un pays pas terminé. Quand ces touristes sont à l?aéroport, qu?ils perçoivent les gens, les maisons, les rues, ils peuvent déduire quelle forme d?art ils retrouveront ici. Ils savent qu?ils vont voir des choses «brite brite». A Maurice vous pouvez voir une jolie maison, mais vous verrez des fers qui dépassent en haut du toit, et une vieille bicyclette pourrie devant la porte ou dans la cour ou un vieux garage en tôle rouillée. Quand vous voyez un pays comme cela, c?est facile de conclure quelle forme d?art vous attend. Un art en désordre. Nous avons peur de cela mais il ne faut pas. Nous sommes comme cela, c?est notre façon d?être. Nous ne sommes pas parfaits. Et les étrangers se plaignent de ne pas trouver cet art primaire qui ressemble tellement à Maurice. Mais il y a beaucoup d?artistes mauriciens qui veulent faire du raffiné qui, finalement, est tout simplement de l?artificiel. Et c?est un problème. L?étranger sent bien qu?on lui propose des choses qui ne ressemblent pas au pays qu?il visite et il est déçu.

Nous sommes des «à peu près» ?

Oui exactement. C?est cela même et il n?y a pas à en avoir honte. Vous voyez quelqu?un qui construit une belle maison qui lui coûte beaucoup d?argent, mais il met un vieux drom pourri comme poubelle. Et nous devons justement exploiter notre côté primitif. Quand j?en parle à certains artistes, ils ne veulent pas participer à cet art primitif. Ils croient dans l?art parfait. Moi j?appelle cela l?art bouteille.*

C?est quoi ça ?

C?est-à-dire des choses qui doivent être polies, pour devenir complètement lisse. Et quand tout est lisse, ils croient que cela veut dire que c?est sans défaut. Ils veulent faire du raffiné. Mais les autres ailleurs, le font cent fois mieux que nous ! Vous savez pourquoi : tout simplement parce qu?ils sont sophistiqués ! Et que nous, nous sommes primaires. Si nous voulons que notre création ait une valeur originale, il faut que nous allions vers nos racines. Moi je sais que mon art a sauvé ma famille, mes enfants, mon club de foot, mon village? ma vie quoi. Quand j?ai fait ma première expo, il y avait des dealers sur les murs du village. Tout le monde m?a déconseillé de faire cette expo à Bambous. Ils me disaient : «To trouve dimoune Bambous pou intéressé pou vine l?exposition sculptures» ? C?était pourtant une période difficile, la période Kaya. J?ai insisté. J?ai dit si j?ai pu changer ma famille, mes enfants, moi-même, je peux changer un village. Les autorités m?ont dit : «Si vous arrivez à avoir 50 visiteurs par jour, on vous donne un billet pour aller à La Réunion.» Le premier jour il y avait 3,000 personnes à l?exposition ! Vous vous rendez compte ? Il y a eu des papiers dans la presse. Les gens sont venus encore plus. D?un seul coup Bambous a été à la Une. Un touriste qui est venu voir l?exposition nous a envoyé une lettre pour inviter quatre artistes en Suisse pour exposer. Incroyable. Les portes du monde se sont ouvertes. Je suis parti en Suisse avec mes sculptures qui se vendaient vraiment bien. Je suis revenu avec des francs suisses. Lère là ou trouve touni coumence mette cravate. Je vendais des sculptures à 5 000 francs suisses, cela faisait Rs 125 000. Extra ça. Il faut encourager les artistes mauriciens à voyager.

Quand vous voyagez et que l?on vous demande de raconter Maurice, que répondez vous ?

J?ai plusieurs noms pour Maurice. Je commence par, c?est la perle de l?océan Indien, puis je dis que c?est une île arc-en-ciel. Et encore que nous avons de belles plages. En gros je flatte notre pays, ah ça oui?

Et c?est tout ?

Non? Après je rentre dans la vérité. Je parle des artistes mauriciens. Je dis qu?être artiste ne doit pas consister à donner seulement. Il faut aussi recevoir. Si je vous dis bonjour et que vous ne me répondez pas, c?est vous le mal élevé, pas moi. Un artiste aime partager. Et moi quand je voyage et que je vois les autres artistes européens, par exemple, je sens souvent qu?ils ont perdu leurs racines. Et je vois dans leurs yeux qu?ils savent que moi je n?ai pas perdu les miennes. Quelque fois quand je fais des expos avec d?autres artistes mauriciens à l?étranger, je note que quand nous partons, ceux qui nous reçoivent se mettent alors à s?intéresser à leurs racines.

Vous avez obtenu plusieurs prix pour votre travail. C?est important ?

Un jour dans une expo en Suisse, on a fait voter les 6 000 visiteurs. Il y a eu 5 998 votants pour moi alors que nous étions 40 artistes venant du monde entier. J?avais fait une sculpture qui s?appelait l?Enfant adoptif. Alors qu?en Europe il y avait une campagne contre l?immigration et contre l?adoption? J?aime les artistes roots. Ceux qui travaillent avec leur coeur. Je sais je n?ai pas fait de grandes classes. Mais quand je voyage et que je fais des conférences, mon anglais n?est pas fameux. Alors je dis, «All artists speak the same language. They speak with their heart.» Quand je dis cela tout le monde a compris que c?est cela le message essentiel. Moi si on retire l?art de ma vie que reste-t-il ? Rien. Reste ziste pou alle mette ene la corde dans mon licou? Je n?ai pas de choix. Les choses n?arrivent pas par hasard. Mais il faut persévérer. Chaque chute vous fait avancer. J?ai appris à progresser malgré mes faiblesses?

Vous les connaissez bien vos faiblesses ?

Quand vous êtes né un 29 février et que votre mère est morte une heure avant notre naissance, vous êtes ce qu?on appelle «La guigne». Tout le monde me rejetait. On m?appelait «zenfan l?éclipse». Personne ne m?acceptait. La maîtresse à l?école se coupe les doigts en aiguisant son crayon on dit que c?est à cause de moi.On m?envoyait m?asseoir sous l?arbre dans la cour pour ne pas porter malchance aux autres. Ma présence apportait une certaine tension. Quand j?étais maçon, si quelqu?un se faisait mal, tout le monde se tournait vers moi. Jusqu?à l?heure vous savez il y a des enfants qui subissent des choses comme cela. Je sais. Je travaille beaucoup avec les enfants. Heureusement la sculpture m?a redonné confiance.

Aujourd?hui encore il y a des gens qui vous trouvent «mofine» ?

Ceux qui me rejetaient me disent : «A chaque fois qu?on allume la télévision ou qu?on lit les journaux on te voit. Nous avons fini par comprendre que nous étions dans l?erreur.»

Qu?auriez vous dit à votre maman si elle était là aujourd?hui ?

Elle a perdu sa vie à cause de moi, par amour elle a préféré mourir? Que voulez-vous que je lui dise ?? Si elle était là, les choses auraient été différentes. Je lui aurais dit ma fierté d?être sur terre. Et je lui aurais demandé de me soutenir quand le monde devient trop méchant. Quand maman est morte, mon père lui aussi a perdu tous ses moyens. Il avait un bon travail, il était entrepreneur de travaux publics. Maman s?occupait des comptes. Il s?est fait escroquer par des gens, il est tombé dans la misère, puis dans la boisson? C?était l?époque où je grandissais?Nous allions à la boulangerie prendre du pain rassis et nous disions au boulanger que c?était pour les animaux. En rentrant à la maison nous enlevions le moisi sur le pain. Et après l?avoir passé à l?huile chaude, puis écrasé dans l?eau, nous en mangions. C?était cela la vie.

Aujourd?hui elle vous paraît belle, cette vie ?

Je vais vous répondre avec les mots d?une grande tante à moi. «Quand tu es né tu ne pouvais pas bien respirer. Le docteur t?a donné une claque tellement fort que nous étions dans le couloir et nos larmes coulaient? Mais c?est ce qui t?a fait vivre.» Toute ma vie se résume à cela . Les claques m?ont fait avancer, elles m?ont permis de vivre et de progresser. Il faut des claques tous les jours dans la vie d?un homme. La claque du rejet, de la méchanceté, de la violence. Et ce n?est pas cela qui manque. La claque de ma naissance ne m?a pas tué mais elle m?a fait avancer.

Avez-vous sculpté de nouvelles poupées pour vos filles ?

Elles sont grandes et elles n?ont pas de poupées de moi. Les cordonniers sont les plus mal chaussés. Mais cela viendra?

Votre vie vous plaît ?

Oui. Dans tout château il y a un roi et un bouffon. Moi je suis le bouffon. Je suis l?instantané. Mais la vie devient dangereuse lorsque le roi se rend compte que le bouffon est devenu plus populaire que lui. C?est là que commencent les ennuis. Il y a des gens qui n?aiment pas vous voir avancer et faire votre chemin.

Depuis quelque temps on parle d?un réveil créole. Vous vous sentiez endormi ?

Non, je n?aime pas trop ce terme. Par contre j?aime bien qu?on essaie de donner plus de chance aux Créoles. Mais le problème des Créoles c?est que souvent, aussitôt qu?ils deviennent un peu grands, qu?ils réussissent dans la vie, ils quittent la cité où ils habitaient pour aller ailleurs. Alors qu?on a besoin d?eux. Notre problème, c?est que nous n?avons pas de modèles. Et à chaque fois que nous en avons un, il nous quitte et s?en va ailleurs. C?est dommage. S?il restait parmi les siens, tous les jours les enfants se diraient : voilà notre exemple. On peut réussir si on travaille dur. Le réveil des Créoles passe et passera par l?éducation, des enfants et des parents. Il faut que les Créoles comprennent que quand ils ont réussi ils leur faut partager avec ceux qui peinent. Pour qu?eux aussi avancent. Les hindous nous ont donné une grande leçon sur cet aspect des choses. Je crois dans la Bible, mais je dois constater que l?Eglise ne s?est pas occupée des Créoles. Elle a bloqué les Créoles et les a considérés comme secondaires. Regardez où sont les plus grandes et les plus belles églises et vous comprendrez ce que je vous dis.

Quand vous sculpterez les poupées de vos deux filles, vous les ferez rieuses, tristes ou en colère ?

Elles auraient deux faces. L?une qui rit, l?autre qui pleure.

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