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L?autre visage des cités
Sydney Guingan collectionne les nuits sans sommeil. C?est comme ça depuis lundi. Depuis une descente de police à cité Briqueterie, dans la banlieue nord de Port-Louis. Sydney, lui, vit à Batterie-Cassée.
« Ce qui m?inquiète, ce sont les répercussions médiatiques. Lorsque des personnes sont interpellées par la police, ce n?est pas seulement un quartier qui est montré du doigt, mais toute une région. On met tout le monde dans le même panier, en oubliant superbement le travail de tous ceux qui s?impliquent au quotidien pour revaloriser leur localité. Du coup, certains sont découragés? »
Et pourtant? Elles sont nombreuses ces associations qui tordent le coup à la mauvaise réputation. Leur but : démontrer que les fléaux qui minent les quartiers n?ont rien d?une fatalité. Précarité, délinquance juvénile, prostitution ou trafic de drogue ; des portes de sortie existent. Pour mieux s?y engouffrer, des associations font cause commune. Elles se sont fédérées pour éviter le gaspillage d?énergies et donner plus de poids à leur action.
De bons Samaritains se manifestent
« Nous sommes arrivés à la conclusion que nous ne vaincrons pas les marchands de drogue sur un terrain où ils règnent en maîtres. Nous ne croyons plus en la capacité, voire la volonté, des autorités à combattre efficacement ce fléau. Nous avons donc réajusté notre stratégie : on se concentre sur la prévention, les activités sportives et artistiques, l?instruction en général. Nous plaçons notre confiance dans la jeunesse. Les chances de réussite sont plus palpables », explique Sydney Guingan.
De plus en plus, de bons Samaritains sortent du bois. Le Mouvman Vizilans Batterie-Cassée, dont Sydney Guingan est le président, a reçu ainsi deux orgues, trois guitares, un djembe, des livres et même des ordinateurs.
« Nous allons aménager un local en salle de lecture et de rencontre où seront accueillis des jeunes et des adultes. Nous initierons les jeunes à la musique. Ils auront ainsi l?occasion de développer leurs talents. Nous allons également mettre en place un programme d?initiation à l?informatique », poursuit notre interlocuteur.
Cité La Cure, à quelques encablures, fait aussi le pari de l?éducation. Les forces vives de cité La Cure ont ainsi réuni au-tour d?elle un pool de bonnes volontés. « Je n?ai aucun problème à vivre ici, explique Jean-Noël Clair, le président. Les préjugés se nourrissent de l?indifférence et du mépris des autres. Pour changer les choses, inutile de mépriser les fauteurs de trouble.
Non, si on veut vraiment du mieux, il faut s?engager. » Comment ? Une initiative a porté ses fruits : la mise en place d?un programme d?aide aux enfants qui ont échoué aux examens du CPE.
« La dérive qui menaçait des jeunes filles d?une douzaine d?années a suscité l?inquiétude de Dolly Lamarque, une habitante du quartier », poursuit Jean-Noël Clair. « Un programme d?encadrement hebdomadaire étalé sur cinq jours a été mis en place. » Ce fut le déclic. Depuis, pas moins de 500 jeunes sont passés par le programme d?encadrement scolaire Teen Hope.
« Comme son nom l?indique, Teen Hope veut redonner espoir à une jeunesse en danger. Certains ont obtenu un emploi durable. Mais le plus important, c?est le changement de comportement de ces jeunes. C?est ce qui facilitera leur intégration dans la société. Nous avons le souci de former des citoyens qui ne deviendront pas un danger pour la société », insiste le président des forces vives de cité La Cure.
Même combat à Cité Briqueterie et Sainte-Croix, où Julien Lourdes, cheville ouvrière de Fraternité Nord/Sud, fait le pari de la réinsertion par l?art, le sport et les loisirs. Une initiative menée de concert avec le ministère de la Femme.
De fils de docker? à chef d?entreprise
« C?est au moment où les bureaux ferment que les jeunes ont le plus besoin d?aide et d?encadrement. Les fonctionnaires devraient se rendre plus souvent sur le terrain. Nos jeunes ont beaucoup de talents à faire valoir, en particulier dans le domaine sportif. Le problème, c?est que les infrastructures ne suivent pas », déplore Julien Lourdes.
Il n?empêche que des motifs de satisfactions existent : « Il y a une forte prise de conscience des parents de la nécessité de se former, de s?instruire, d?apprendre à lire et à écrire. »
Le Mouvement pour le progrès de Roche-Bois (MPRB), lui aussi, croit en des lendemains meilleurs. Cette association est née en 1993 pour combattre l?illettrisme. « Les jeunes que nous avons pris en main ont pu intégrer ensuite avec succès le système d?enseignement », explique le président, Lindsay Morvan, fils de docker et aujourd?hui chef d?entreprise.
« Ces jeunes, poursuit-il, ont aujourd?hui un certificat de fin d?études secondaires ou tertiaires, c?est notre plus grande fierté. Ce sont des modèles pour les plus jeunes à qui nous voulons donner le goût des études. En tant que parent, je n?ai pas le droit d?être pessimiste quant aux chances de progrès de ma localité. C?est mon devoir de veiller sur elle et d?apporter ma contribution. »
La transformation spectaculaire dont la cité Barkly, à Beau-Bassin, a été l?objet, est une énième preuve qu?il est possible de renverser la tendance.
Si cité Barkly y est parvenue, c?est en grande partie grâce à des personnes extérieures, qui ont rejoint la majorité des résidents avec un objectif commun : revaloriser la localité.
Cité Barkly fera-t-elle des émules à Roche-Bois, cité Briqueterie, Batterie-Cassée, ou ailleurs ? Les éléments recueillis sur place permettent de l?espérer. La lueur est au bout du tunnel.
Nous sommes jeudi après-midi. À cette heure, tous les enfants qui fréquentent l?école Emmanuel Anquetil de Roche-Bois sont censés déjà rentrer chez eux. Mais dans la cour de récréation, au moins une cinquantaine joue toujours. Installés sous un arbre, six femmes. Ce ne sont ni des institutrices ni des concierges.
Patricia Nanette, Marie-Noëlle L?Éveillé, Josiane Chung, Maggy Van Schellebeck et Edwige Soupaya, sont des parents d?élèves. Elles se sont engagées auprès du Mouvement pour le progrès de Roche-Bois (MPRB) pour apporter une assistance pédagogique à certains. Shirley Morvan, une jeune collaboratrice, s?occupe, quant à elle, de six enfants à qui il faut tout montrer. Les cours ont lieu trois fois par semaine, les mardis et les jeudis à l?école même, et le samedi au siège du MPRB.
« Nous avons des écoliers de toutes les classes. Nous leur apportons ce petit plus qu?il leur faut pour s?intégrer au système d?enseignement. Il y en a qui ne savent ni lire, écrire ou compter même s?ils sont en Standard V. D?autres ont un niveau d?assimilation très limité et ont besoin d?être soutenus. Il y a ceux qui ont le niveau pour réussir mais qui veulent s?améliorer », explique Marie Noëlle l?Éveillé. L?école Emmanuel Anquetil est classée sur la liste des institutions de la Zone d?éducation prioritaire (Zep), où le niveau de réussite aux examens de fin d?études primaires est en dessous de 40 %. La plupart, pour ne pas dire la majorité des écoliers qui fréquentent cette institution, viennent de familles très modestes. Et depuis que le MPRB a compris que l?éducation est indispensable pour permettre aux enfants de la localité de réussir dans la vie, l?accompagnement des écoliers est devenu une nécessité. « L?instituteur n?a pas toujours le temps de prendre des enfants qui ont besoin d?une attention particulière, et d?assurer un suivi constant de leur progrès. C?est ce que nous essayons de faire. Nous ne nous occupons pas uniquement de l?aspect pédagogique. Le programme inclut également des cours sur l?hygiène et sur les bonnes manières. Les enfants souhaitent également qu?on aborde les problèmes liés à la sexualité. Nous réfléchissons à la manière de répondre à cet appel », soutient Josiane Chung.
MUSIQUE
José Thérèse, responsable de l?Atelier Mo?Zar (Roche-Bois)
« La musique est une porte vers des lendemains meilleurs. En dix ans, 200 enfants en échec scolaire sont passés à l?Atelier Mo?Zar. La plupart ont obtenu le diplôme de la Royal School of Music, et ce n?est pas rien. Aujourd?hui, ils sont nombreux à en faire leur métier.
Certains tournent avec moi dans les hôtels, d?autres sont arrivés au sommet en rejoignant un groupe professionnel à l?é-tranger. Je suis très fier de leur parcours ! Avec la musique, on peut faire de grandes choses. Malheureusement, l?avenir de l?atelier est compromis, et j?ai de plus en plus de mal à trouver des sponsors. »
SPORT
Stephan Buckland, président du « Mangalkhan Sports Club »
« J?ai vécu 30 ans à cité Mangalkhan. J?ai déménagé il y a six mois mais mon c?ur est resté là-bas. La drogue, l?alcool, des gens qui plongent ; bien sûr que j?ai vu tout ça. Mais il y a aussi un formidable élan de solidarité, de création, d?énergie. Il suffit de chercher un peu pour trouver des tas de talents à cité Mangalkhan.
Les gens gardent le sourire, ils veulent s?en sortir. Ce qui fait la différen-ce ? La volonté et la persévérance, tout est là. On peut réussir à condition de le vouloir. C?est la voie que j?ai choisie et je suis loin d?être le seul. »
ASSOCIATION
Rozy Khedoo, présidente du Mouvement civique de Baie-du-Tombeau
« On a commencé à récupérer des enfants dans la rue en 2002. À l?époque, la colle faisait des ravages. Depuis, ces enfants ont appris un métier. Une petite dizaine travaille aujourd?hui dans les hôtels. La preuve qu?avec beaucoup d?amour et de la patience, la réussite est au bout du chemin. C?est un travail de longue haleine, c?est vrai. Une question d?attitude, surtout : la parole de l?enfant et la qualité de l?écoute sont déterminantes. Notre démarche, au fond, c?est de dire « non » au chacun pour soi. Et même si tout n?est pas rose, les jeunes de Baie-du-Tombeau n?ont plus la tête à la colle. »
ARTISANAT
Jean-Marc Laurent, menuisier à Batterie-Cassée
« J?ai monté ma petite affaire il y a cinq ans. C?était difficile au début, il fallait se faire un nom. Maintenant, ça tourne plutôt bien. J?ai embauché cinq personnes, qui habitent toutes Batte-rie-Cassée. Mes gars sont bien contents d?avoir du boulot et moi je n?ai pas à me plaindre d?eux. Des amis ont fait pareil, eux aussi on monté leur petit business de plomberie ou de maçonnerie. Parfois avec des hauts et des bas, comme moi, mais au moins on ne reste pas les bras croisés. Il y a de la vie ici, moi je m?y sens bien. »
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