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Laura ou comment guérir l?hôpital par la formation
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Laura ou comment guérir l?hôpital par la formation
Elle est l?une des premières infirmières à avoir été formées par l?Université de Maurice. Une formation qui lui a ouvert les yeux : sur tout ce qu?elle aurait pu avoir fait durant sa carrière, sur tout ce que ses collègues ignorent toujours. Et son bonheur de savoir en est légèrement assombri.
Vingt-deux ans que Laura est infirmière d?hôpital. Vingt-deux ans, et jamais auparavant elle ne s?était sentie aussi sûre d?elle, aussi confiante du bien qu?elle peut faire, aussi à l?aise dans ses petits chaussons blancs. « J?ai réalisé tout d?un coup que pendant ces vingt années, je n?avais pas progressé. La médecine a évolué, les technologies aussi, de même que la société. Mais pas moi. Je suis restée avec mon bagage initial? » Cet empowerment, elle le doit au tout nouveau BSc Nursing, qu?elle a brillamment réussi. Avec une quarantaine d?autres infirmiers, elle fait partie de la première cuvée de cette formation conjointe Université de Maurice ? Université de Middlesex (Grande-Bretagne).
Comme la plupart de nos infirmiers, Laura est venue au métier par hasard, par nécessité. Elle aurait bien aimé faire du journalisme ou de l?interprétariat. Faute d?opportunité, c?est dans la Santé publique qu?elle prend de l?emploi, poussée par une amie. Elle suit la formation à la Central School of Nursing sans grande conviction, le temps de trouver mieux. Mais elle ne cherchera pas ce « mieux ». Parce qu?un soir, un de ces soirs où il faut tenir l?angoisse des patients et la fatigue, le métier l?a prise au c?ur. Et ne l?a plus lâchée.
C?est la douleur d?un patient qu?elle parviendra à soulager qui lui ouvre les yeux. « Savez-vous que le simple fait de tenir la main d?un malade peut soulager jusqu?à 50 % de sa douleur ? Ce jour-là, je l?ai compris. Et j?ai compris aussi que les malades avaient besoin de moi, que même si je n?aimais pas le métier, j?avais quelque chose à leur offrir, un accompagnement, un réconfort. » A partir de ce moment, Laura envisage le métier sous un angle différent et s?investit à fond.
Cette sensibilité, cette capacité de compassion qui fait le bon infirmier n?a pas que des avantages. Elle le découvrira à l?hôpital Jeetoo où elle effectue sa première année comme Nursing Officer. Laura vivra de violentes émotions qui la perturberont longtemps. « J?ai vu des gens mourir sous mes yeux, surtout des accidentés. A chaque fois, on se pose des questions. On se demande ce qui n?a pas marché ». Elle pense particulièrement à cette vieille de 90 ans qui a passé trois mois dans une salle orthopédique. Elle s?attache inconsciemment à elle, à tel point qu?un matin, en constatant que le lit de celle-ci est vide, elle s?en remet difficilement. Elle ne cesse de se demander si les choses auraient été différentes si cette dame, qui ne recevait quasiment aucune visite de son enfant, ne s?était pas sentie à ce point abandonnée. « Cette disparition m?a beaucoup fatigué la tête... », confie-t-elle, émue du seul fait d?en parler.
Approche globale envers les patients
Ce cas et bien d?autres la fortifieront dans sa conviction que le malade a besoin d?être accompagné, et qu?il ne faut pas qu?elle s?embarrasse de ses sentiments personnels. Avec l?expérience, elle parvient à prendre de la distance par rapport aux malades. «Je me suis dit qu?il fallait que je me détache suffisamment pour adopter une approche globale envers les patients, c?est-à-dire que je ne soigne pas que la maladie mais aussi la psychologie du patient qui est une personne à part entière avec une culture qui lui est propre, une famille.»
La relation de Laura avec ses patients sera plus intense encore lorsqu?elle fait elle-même l?expérience de la douleur. « J?allais avoir mon bébé, mon deuxième enfant. J?étais dans un état critique. Le médecin devait faire un choix entre l?enfant et moi. J?ai refusé le choix en lui demandant de faire pour le mieux. A l?époque, il n?y avait pas d?unité néo-natale. Vingt-quatre heures après sa naissance, mon fils est décédé. J?étais traumatisée par cette perte. J?y pense encore aujourd?hui, mais cette disparition m?a davantage rapprochée de mes patients ».
De la cruauté de l?hôpital Jeetoo, Laura sera quelque peu soulagée au S. Bharati Eye Hospital, à Moka. Il importe certes peu pour elle le lieu où on l?affecte et les conditions de travail. «Quand on aime le métier, on le pratique correctement, quel que soit l?endroit où on est posté », affirme-t-elle. Mais comme elle habite Moka, cela lui permet de revenir vite auprès de ses filles, Anne-Sophie et Christina. Un détail d?intérêt non négligeable lorsqu?on connaît combien il est dur d?éduquer seule deux enfants (Laura vit séparée depuis quelques mois de son mari), et difficile d?étudier en travaillant, ce qu?elle a fait ces trois dernières années.
Sa formation terminée, Laura pourra se consacrer davantage à ses filles et vivre pleinement son métier. Elle est cependant taraudée par deux questions. «D?abord, être infirmière signifie fonctionner en équipe. Il n?y a que cinq infirmiers à l?hôpital de Moka qui ont pu prendre avantage de ce cours. Comment appliquer des connaissances qui ont fait de moi une nurse polyvalente, pouvant aussi bien former des jeunes qu?administrer un département, avec des infirmiers qui n?ont pas bénéficié de la même formation ? J?applique ce que j?ai appris mais je suis limitée », souligne-t-elle dans un soupir.
Douleur associée à la culture
Dans un même ordre d?idées, elle est mieux capable aujourd?hui de mesurer ce que l?infirmier devrait savoir pour opérer efficacement. Ce cours en 12 modules donne autant d?importance aux questions médicales propres à la situation mauricienne ? l?hypertension, le diabète, les maladies cardiovasculaires ? qu?à la communication et la psychologie sociale. Or, tous ses collègues sont privés de ce savoir.
« On leur reproche souvent de s?exprimer mal envers les patients. Comment peut-il en être autrement quand on ne leur a pas expliqué comment aborder un malade ou les parents de ce dernier. La bonne communication n?est pas innée. La Central Nursing School ne nous y prépare pas. On nous dit par exemple qu?il nous faut reassure the patient. On ne nous apprend pas comment nous y prendre. C?est vague. » Bien consciente que le gouvernement ne peut prévoir que tous préparent un BSc, Laura réclame fortement qu?ils aient au moins accès à un diploma. « Les infirmiers devraient être les personnes les plus formées, dit-elle. C?est extrêmement important ».
Laura en est personnellement si convaincue qu?elle a l?intention d?aller plus loin. Sa thèse sur la douleur post-opératoire des patients en ophtalmologie lui a donné le goût de la recherche. « J?ai opté pour la qualitative research, expliquant que la douleur est associée à la culture, au caractère et au vécu du patient et qu?il faut prendre tout cela en considération pour pouvoir le soulager. Il n?y a pas que les médicaments pour soulager un malade. Il y a d?autres thérapies telles que la musicothérapie, le réconfort par le toucher, la prière etc. Je me demande seulement si, avec le lot de travail que nous avons, nous aurons le temps de faire tout ça? ».
Qu?importent les écueils, Laura rêve déjà à son Master?s ou même à un doctorat en Nursing. « J?ignore comment je le ferai mais tout ce que je sais, c?est que je le ferai. Il y va de l?amélioration du service auprès des patients en salle?»
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