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L?attroupement-éclair : un étrange rituel urbain
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L?attroupement-éclair : un étrange rituel urbain
Des volontaires préalablement inscrits sur un site spécialisé reçoivent, peu de temps avant l?heure H, un e-mail fixant un lieu de rendez-vous. Sur place, les complices se font remettre, le plus souvent par écrit, les consignes à suivre et convergent subrepticement vers la cible choisie, en général un grand magasin ou un espace public bien fréquenté.
Les montres sont calées sur l?horloge parlante, et, à l?heure dite, chacun exécute devant des passants déconcertés une action incongrue ou dénuée de toute signification intelligible. Afin de prévenir tout dérapage et prendre de vitesse une intervention policière, la scène ne dure qu?une poignée de minutes, puis les protagonistes se dispersent immédiatement dans la nature.
Les premiers flashmobs sont apparus cet été à New York. Le 2 juillet, à sept heures du soir, deux cents personnes ont surgi à la mezzanine de l?Hôtel Hyatt où, sans explication, elles ont applaudi à tout rompre pendant quinze secondes. Le 24 juillet, une troupe d?égale importance
a récidivé en imitant des cris d?animaux sous les murs du Museum d?histoire naturelle, à Central Park. Le même jour, un groupe de clients a investi un Megastore de Rome pour y demander un livre, imaginaire bien sûr.
Le 7 août, à Londres, un magasin de meubles a vu débarquer un large groupe de clients exprimant sans articuler la lettre « o ». Le 13, à Montréal, on a signalé un rassemblement de grands enfants venus faire flotter et caqueter des canards en plastique dans une fontaine publique.
Autres spécimens de flashmob : regarder fixement le petit dinosaure de la vitrine d?un marchand de jouets avant de pousser des cris d?effroi, organiser un strip-tease collectif ou une farandole géante. Récemment, des dizaines de jeunes gens déguisés en agent Smith, un personnage du film Matrix dont la particularité est de pouvoir se démultiplier, ont réalisé une brève apparition collective en plein centre de Tokyo avant de disparaître.
En France, la première « foule instantanée » a été observée le 28 août à 19 h 15 sous la pyramide du Louvre, à Paris. Cent cinquante personnes se sont brusquement immobilisées avant de s?écrouler à terre. Trente secondes plus tard, elles se sont relevées avant de se tourner vers la porte principale et d?applaudir.
À 19 h 18, tout était terminé. Le 2 septembre, deux cent cinquante individus se sont retrouvés pour un ballet de parapluies place Beaubourg. Des sites consacrés à l?organisation de foules instantanées se sont également constitués à Nice, Toulouse, Lille, Rennes ou Dijon.
«Nous n?accordons pas au flashmob une portée artistique et nous nous méfions de toute récupération commerciale ou politique », insiste l?un des trois fondateurs du site Parismobs (parismobs.free.fr) à l?origine des deux rassemblements parisiens.
Le site, qui a engrangé plusieurs milliers d?inscriptions en quelques jours (ses responsables refusent de fournir une évaluation plus précise des « flashmobbers » potentiels et ne souhaitent pas non plus dévoiler leur identité), prend soin de ne pas organiser de rassemblements à un rythme trop soutenu afin d?éviter un phénomène d?érosion. « Un flashmob géant, avec des milliers de personnes, tout le monde en rêve », assure-t-on chez Parismobs.
Qui sont les participants ? « Des gens qui viennent pour se retrouver au milieu d?inconnus et aiment le jeu de regards qui permet de se reconnaître sur le lieu de rendez-vous avant de passer ensemble trois minutes, allongés par terre sous la pyramide du Louvre, répond l?un des responsables du site. Dans une société hyperrationnelle, faire quelque chose qui ne sert à rien, c?est un luxe. »
Auteur d?un livre intitulé The Next Social Revolution (La prochaine révolution sociale), le gourou californien Howard Rheingold va plus loin. Il entrevoit déjà l?avènement des smartmobs, « foules intelligentes », reliées par Internet, insaisissables et imprévisibles, dont la capacité de mobilisation pourrait renouveler les formes d?activisme politique et social.
Le flashmob n?aurait jamais vu le jour sans le développement d?Internet, mais il ne constitue pas tout à fait une nouveauté. On peut lui trouver de multiples origines. Happenings warholiens, « actes urbains » chers au mouvement situationniste destinés à contester l?ordre établi et à se réapproprier la ville, voire streakings des années 1970 qui perturbaient des manifestations officielles en faisant surgir des trublions que l?on voyait détaler, tout nus, au milieu des officiels et poursuivis par le service d?ordre. Reste que l?attroupement instantané, que l?on ne saurait réduire à un simple canular, à une forme de théâtre de rue ou à une expression artistique, déconcerte. Il s?agit d?une action collective mais non engagée, une manif-éclair sans objet dont les participants ne sont pas supposés partager des convictions communes, hormis un goût certain pour le bizarre.
Dérangeant mais pas contestataire, le flashmob s?inscrit dans une mouvance plus large, marquée par l?apparition de nouvelles pratiques telles que les repas d?immeuble, les pique-niques sauvages en ville ou encore les détournements ludiques d?un espace public dont l?opération Paris-Plage fournit un bel exemple, voire les grand-messes sportives.
Ces rassemblements révèlent le plaisir que les habitants des grandes villes prennent à évoluer au milieu d?une foule éphémère, mais chaleureuse. Théorisé par le sociologue Michel Maffesoli, cet « hédonisme du quotidien » s?applique à inventer de nouveaux rites collectifs dont la diversité et le dynamisme constituent autant de paradoxes au regard de l?individualisme proclamé de la société tout entière. Pour sa part, le sociologue François de Singly décèle à travers l?étrange coutume des foules instantanées « un désir de redonner un sens positif à l?anonymat urbain. Participer à ce genre d?événement permet de faire une pause en mettant entre parenthèses son rôle social l?espace d?un moment, dit-il. Désormais, plus un individu dispose de facettes et d?identités différentes, plus il se sent valorisé, intégré à la modernité».
2003 Le Monde ? Jean-Michel Normand ? distribué par The New York Times Syndicate
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