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L?attente ?
Un des premiers avantages de l?attente, c?est de calmer les impatients. On peut, si l?on veut progresser rapidement dans cette discipline, profiter consciemment de moments perdus qu?il suffit de convertir en moments de choix. Par exemple, les médecins et les dentistes sont, à mon avis, les contrôleurs incontestés de l?art d?attendre. Ainsi, leur cabinet de consultation est-il flanqué d?une « salle d?attente », ce qui veut tout dire. Ces salles ont tellement fait poireauter des escadrons de « patients », que les prétendus journaux qui traînent sur un guéridon, et qui sont censés distraire le client en patientant, sont dans un tel état de charpie, riche de miasmes et d?empreintes digitales douteuses, qu?il est pratiquement impossible de les parcourir de façon un peu suivie? Parfois, une chance : vous tombez sur un reportage de « Paris-Match », avec une séquence de guerre, un record de quelque chose, un défilé de mannequins, que sais-je !? Hélas, votre brève jubilation se voit abruptement interrompue : la deuxième page manque, la troisième est déchirée, la quatrième est collée à la cinquième par un résidu de chewing-gum? Vous abandonnez, rendu à votre rumination inquiète sur ce qu?il sortira de votre consultation? Il faut attendre d?en savoir plus. En attendant, vous vous dites que le respect d?un journal, d?une revue est un sentiment inconnu chez les lecteurs de salles d?attente. Seules résistent les publications à papier fort, bourrées de publicités, de graphiques, de pourcentages et de bilans qui ne pourraient intéresser qu?une machine à calculer.
Bref, attendons des jours meilleurs. C?est ce qu?on ne cesse d?attendre, des jours meilleurs. Mais on risque d?attendre un peu plus longtemps que chez le dentiste. Curieusement, au siècle de la grande vitesse, on attend beaucoup : dans les aéroports, au bureau de poste où, généralement, la moitié des guichets sont « closed » ; comme au supermarché où trois caisses sur quatre affichent « sens interdit »? A croire que le client est vraiment un importun intempestif qui ferait mieux d?aller voir ailleurs si le paquet de riz ou le coca ne sont pas plus accessibles. Étrange?
Quant aux « jours meilleurs », mieux vaut se dire que ça pourrait être pire. Dans la pièce « En attendant Godot » de Samuel Beckett, Vladimir et Estragon passent leur vie à attendre. Quelque chose qui serait une espèce de solution à on ne sait trop quel problème. Ils ont l?air de deux clochards, deux chômeurs sans abri, deux oubliés du sort. Ils attendent même quelqu?un qui résoudrait ce quelque chose d?insoluble? « Tu ne vois rien venir ? ? Non. ? Moi non plus. » C?est l?essentiel du dialogue? Pourtant un passant viendra, mais ce n?est pas le bon. Ce n?est pas Godot celui qui aurait une solution. D?ailleurs, Godot ne viendra pas. Godot ne vient jamais. Parfois, il envoie des émissaires, pour faire prendre patience?
La plupart des existences se passent à attendre. Quelque chose ou quelqu?un. Ou rien. Ce sont les sages, qui se satisfont de vivre l?instant qui passe?
Il y a pourtant quelque chose à attendre : c?est qu?il faut toujours s?attendre à tout. Ce qui prépare à n?être surpris de rien. Car si rien n?arrive dans votre vie, tout peut arriver, le pire comme le meilleur.
Mieux vaut ne pas abuser de l?attente creuse et stérile, car l?attente engendre l?ennui, et l?ennui vous empoisonne l?existence. Beaucoup de gens s?ennuient parce qu?ils espèrent trop de la vie. Bien sûr, il nous est tous arrivé de nous ennuyer, un jour ou l?autre : un mauvais film, un roman médiocre, une rencontre que vous aimeriez éviter? Jules Renard disait : « Il y a des gens si ennuyeux qu?ils vous font perdre une journée en cinq minutes. » Et il y a le travail ! Les heureux ne sont-ils pas ceux qui font un travail intéressant ? Qui ne sert pas seulement à les occuper et à gagner quelque argent, mais dans lequel ils ont l?impression de se réaliser, de donner leur mesure et d?apprendre quelque chose. Rien ne chasse l?ennui comme d?apprendre, de découvrir, de s?instruire. Il y a une telle multitude de connaissances dans notre monde, qu?on n?en finit jamais de découvrir, de s?étonner?
Un qui ne s?est jamais ennuyé, c?est Jean-Claude Brialy, (entre autres). Il le raconte passionnément dans « Le ruisseau des singes ». Lisez-le, vous ne vous ennuierez sûrement pas.
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