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11 novembre 2005, 00:00

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par Alain Gordon-Gentil

Dans vos livres, dans vos entretiens, on sent l?omniprésence d?une souffrance intérieure. Pour quelle soit visible à ce point faut-il qu?elle soit envahissante, omniprésente jusqu?à devenir votre raison d?écrire ?

Oui. Je le crois. La souffrance mène vers des vérités cachées. Elle a le même vocabulaire partout dans le monde. Quand vous regardez tous les chefs- d?oeuvre de la littérature, les oeuvres de Tolstoï, de Victor Hugo ou de Steinbeck, tout cela provient de la souffrance, de la douleur. C?est pour cela qu?on voit souvent des écrivains devenir porte-parole de ceux qui souffrent. Un animal souffre quand il est blessé. Mais il ne souffre que physiquement. Seul l?homme a une souffrance morale. Et cette souffrance intérieure de l?homme, c?est ce que l?art seul arrive à exprimer.

Avec le rire, la souffrance intérieure est aussi donc le propre de l?homme ?

Je crois. Il se rejoint dans ces deux extrêmes. Le rire et la souffrance. Dans la douleur, l?homme quelquefois se décourage; et il trouve alors chez la femme son solace, son encouragement. Mais pour moi, la plus grande souffrance qui ait jamais existé, c?est celle de Jésus-Christ sur la croix. Il a souffert pour l?humanité.

Pourquoi l?écrivain doit-il être forcément le porte-parole des autres ? Parler pour sa douleur tout seul vous semble vain ?

Il devient subjectif quand il parle de lui.

C?est grave d?être subjectif ?

Non, je ne crois pas. Vous avez raison. Mais quand on écrit un roman, on pose des questions. J?ai été à 14 ans dans les champs de cannes pour travailler. Ce sont des choses qui vous restent. Et dans mon roman Lal Pasina c?est un peu ce qui ressort. Aujourd?hui on voit toujours la même domination sur les autres.

Le fouet a juste changé de mains ?

Exactement. Quand j?étais aux champs, j?ai vu ceux qui souffraient. Et j?ai assimilé leur souffrance avec la mienne. Et c?est là que j?ai commencé à écrire. J?écris pour parler de la souffrance et pour essayer de m?en libérer. Je n?écris pas pour proposer des solutions, j?écris juste pour poser des questions. Par exemple, souvent je ne condamne pas seulement celui qui est l?oppresseur, mais aussi l?oppressé : je ne comprends pas son silence. Je ne comprends pas pourquoi il ne crie pas à l?injustice. Et je le condamne pour ça. Regardez Gandhi, il est venu comme un messager pour nous. Comme Jésus-Christ. J?ai beaucoup d?admiration pour lui. Pourtant, je vous le dis je ne crois pas dans les religions. Ces deux personnes nous ont montré que l?endurance qu?ils pouvaient avoir pour souffrir pour les autres est extraordinaire.

A voir l?état du monde, la veulerie des hommes, on est en droit de se demander si cette souffrance a servi à quelque chose ?

Oui, elle a servi en ce sens qu?elle a empêché que s?éteigne une lumière qui était en nous. Mais vous savez, si l?homme ne comprend pas le message que lui délivre les messagers qui viennent à lui, on ne peut pas condamner les messagers, mais l?homme lui-même, de ne rien comprendre. Ni Muhammad, Ni Bouddha, Ni Jésus ni Gandhi ne nous ont jamais dit qu?il y avait des hommes noirs et des hommes blancs et que l?un était supérieur à l?autre. Oui, qu?il y avait des castes supérieures. C?est nous qui avons construit nos ghettos. Et nous souffrons aujourd?hui de nos propres inventions, de nos propres constructions. La lumière est là, elle a toujours été là, c?est nous qui ne savons pas regarder.

«J?écris pour parler de la souffrance et pour essayer de m?en libérer. Je n?écris pas pour proposer des solutions, j?écris juste pour poser des questions. Par exemple, souvent je ne condamne pas seulement celui qui est l?oppresseur, mais aussi l?oppressé : je ne comprends pas son silence.»

A vous entendre, l?écrivain n?a d?autre choix que d?être un homme engagé?

Je n?aime pas ce mot. Il est trop politisé, bureaucratisé. Je préfère le mot commitment. Un écrivain est le porte-parole de ceux qui souffrent. Il ne doit pas être engagé politiquement, mais pour son art.

L?artiste est le porte-parole de la souffrance. Qui serait donc le porte-parole du bonheur ?

Le bonheur est une manifestation personnelle, intime. Il a beaucoup de médicaments. Alors que la souffrance n?a pas de remède. Il faut subir. Les grands artistes nous ont appris quoi par rapport à la souffrance ? Juste à nous montrer comment savoir subir sans se décourager.

Etes-vous un homme en souffrance, aujourd?hui encore ?

Oui. Elle est morale. Comment ne pas souffrir quand on voit le monde qui nous entoure ? Entre les terroristes, la dégradation de la nature et le pourrissement de nos sociétés? L?homme c?est quoi ? Une création de la nature.

A product of Nature and Nurture. Voilà ce qu?est l?homme ! Et sa culture vient de cela. Il y a donc une trinité : Nature, nurture, culture. Et nous ne respectons pas cela. Toutes les religions savent cela. Dans l?Islam il y a le 786, chez les hindous il y a Shivam Satyam, Soondaram et chez les catholiques, le Père le Fils et le Saint Esprit. Et nous ne respectons pas la Trinité. L?homme veut toujours posséder. Alors que l?art nous enseigne le partage. Nous refusons cela. Et l?instinct de possession et non de partage est une des plaies qui ronge nos sociétés.

Voilà ma souffrance. Je ne crois pas dans les religions. Je dirais qu?un homme est un athée quand il ne croit pas en lui. Les religions organisées sont néfastes. Elles produisent les croisades et des terroristes. Elles dégradent nos sociétés. Comme la politique. Les religions à Maurice sont juste une manière d?organiser du lobbying.

L?écrivain est à l?écoute de la société dans laquelle il vit. La nôtre vous inquiète ?

Oui. L?harmonie a disparu. Quand les bruits sont contrôlés, on appelle cela la musique. Quand les bruits ne sont pas contrôlés, ce ne sont que des bruits. Dans la musique il y a l?harmonie des sons, dans la peinture celle des couleurs, la nature nous montre aussi sa grande harmonie chez les oiseaux, dans les fleurs, dans tout? Mais les Mauriciens ne sont plus en harmonie avec quoi que ce soit. Et c?est ce qui ébranle tant notre société. Nous promettons beaucoup, nous ne faisons rien. Regardez notre culture. Elle est devenue une attraction touristique. Sans plus. Et quand un homme perd sa culture, il perd son caractère. Il ne comprend plus rien. L?écrivain est grand en ce sens qu?il fait comprendre les souffrances invisibles des hommes.

Il est le seul porteur de ce don ?

C?est le rôle de l?artiste, je crois. Je ne sais pas s?il y en a d?autres. Mais même ça, vous voyez commence à être abîmé par la télévision. Quand, petit, je lisais Les misérables, je m?imaginais Jean Valjean. Aujourd?hui la télévision vous impose une image. Et cela tue lentement mais sûrement la créativité chez l?homme. Je le sens très fortement.

Pourquoi ne vous êtes-vous jamais lancé en politique? Cela reste quand même une manière de faire évoluer une société?

J?ai mon appartenance politique, mais je ne veux pas me vendre à la politique. Je n?ai jamais fait de compromis dans ma littérature. Et je n?imagine pas la politique sans compromis. Et je ne suis pas un homme de compromis.

C?est une qualité de ne pas être un homme de compromis ?

J?ai le plus grand mépris pour le mot compromis. Je ne peux pas vous répondre mieux que ça. Nous parlions tout à l?heure de la religion. Que montre-t-elle à chaque homme sinon que chacune des religions se croie supérieure à l?autre?

Dans un entretien paru récemment, vous parliez de votre regret de la disparition du "nous" au profit du ?je?. Qu?y a-t-il de plus personnel, de plus égocentrique, de plus ?je?, que l?écrivain dans son travail?

Je ne crois pas que l?écrivain soit égocentrique. Quand on regarde l?histoire des hommes, elle commence par je puis les philosophes et les artistes aidant, on est arrivé au nous. Mais la politique et la religion ont fait alors un travail terrible de division. En face du ?nous? ils ont mis eux. Ils sont encore arrivés à diviser. Et nous voilà devant un des plus grands dangers des temps modernes: eux et nous. L?écrivain est dans son monde, mais on ne peut pas utiliser le mot égocentrique, ce serait trop fort. La vie nous montre que nous ne visons pas seul. Que nous sommes un groupe. Vous me parliez de politique. J?ai peur de ce goût des hommes politiques pour diviser. J?ai vécu des choses atroces avec le gouvernement sortant. Ce pays ne respecte pas les artistes.

La solitude de chacun vous semble une abstraction ?

L?artiste, le créateur, n?est pas un homme seul. C?est le don que lui a donné son créateur. C?est sa grande chance. C?est le diable qui est seul.

«Les religions organisées sont néfastes. Elles produisent les croisades et des terroristes. Elles dégradent nos sociétés. Les religions à Maurice sont juste une manière d?organiser du lobbying.»

Etes-vous heureux d?être né à Maurice, ce pays qui vous énerve tant quelquefois ?

Oui. Elle est la source de mon inspiration. J?ai vécu la souffrance au milieu de la beauté immense de la nature. Ce qui me peine, c?est de voir que nous ne respectons pas ce paradis. Tagore disait ? Je n?ai jamais reçu le paradis de Dieu. J?essaie simplement de transformer mon enfer en paradis. Nous Mauriciens, nous faisons le contraire. Nous essayons de transformer notre paradis en enfer. Regardez les crimes qui se passent dans notre pays. Et en plus, rien n?est jamais résolu. Regardez le crime de Vanessa Lagesse. Qui est en train d?essayer d?empêcher que l?on sache la vérité dans cette affaire ? Combien de temps allons-nous accepter cela ?

La force de l?argent ?

Nous sommes en train de devenir une colonie du Capital et aussi de la politique. Et c?est vraiment dangereux. Dans chaque démocratie il y a une certaine liberté de faire du mal aussi. Quand on dit qu?il faut du changement, c?est celui des mentalités d?abord. Il y a eu une vague en faveur du changement. Mais ce n?est pas une vague qui change la mer.

Le récent changement politique vous laisse froid ?

Pas du tout. Je suis heureux de voir qu?enfin on s?occupe des démunis, de ceux qui souffrent. Je dis simplement que le changement ne peut pas être seulement matériel. Il faut un changement d?ordre moral.

Maurice a perdu son âme ?

Maurice a perdu son âme, elle l?a vendue au diable. C?est la notre tragédie.

Irréversible ?

On peut dire ça. Mais cela ne veut pas dire qu?il n?y a pas de solutions. Les sentinelles de la culture doivent se mettre à penser à nouveau. Nous avons un ministère de la culture qui ne sert à rien. Un jour, on m?a demandé de faire partie d?un comité quelconque, j?ai dit que je n?avais pas le temps; ils ont insisté, j?ai accepté. Puis la secrétaire m?a dit que le ministre voulait savoir si je faisais partie d?une société. J?ai dit que non, que j?étais moi- même une société ! On dirait qu?un homme n?a pas d?identité s?il ne fait pas partie de ces sociétés. Or, nous savons tous à quoi servent ces sociétés dans toutes les religions. Cela sert simplement à pouvoir avoir accès aux couloirs ministériels et obtenir des avantages. C?est cela la vérité et tout le monde le sait. Même si ça dérange certains qu?on le dise.

Les institutions se désagrègent ?

Regardez la presse à Maurice en général. Elle veut donner l?impression que quand elle donne son opinion, cela est dans l?intérêt de toute la population. Quand on regarde avec un peu d?attention, on se rend compte qu?ils défendent soit des individus, soit des groupes, soit un parti. Certains écrivent des éditoriaux qui ressemblent plus à des sermons quotidiens. Et surtout, ils confondent acquiescer et accepter. Parce que nous restons tranquilles, ils pensent que nous acceptons ce qu?ils disent. Ils se trompent. Personne n?est dupe. On sait bien tout ce qu?il y a derrière. Les journaux, d?une manière générale à Maurice, ne jouent pas leur rôle. Chacun est dans son camp et j?ai beaucoup de mal, même en faisant des efforts, à les considérer comme libres de leur opinion.

Vous questionnez tout ?

Et j?en paie quelquefois le prix. Sans questionnement il n?y a pas de progrès. Je suis triste de voir ici comment les artistes doivent aller ailleurs pour être reconnus.

Etes-vous un homme heureux ?

Oui, je suis heureux parce que je peux partager avec les autres les souffrances. Je suis heureux parce que mon écriture me permet de convertir ma souffrance en espoir.

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