Publicité

Langues orientées

14 février 2004, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

C?est un très vieux débat, il est temps de le clore. La question de la place et du rôle des langues orientales dans la société mauricienne a été réglée, à vrai dire, depuis 1855! Mais l?injustice perdure et va finir par nous mener un jour à l?explosion. La tolérance des Mauriciens de culture orientale a été grande, l?État ne peut plus tergiverser. On ne piétine pas impunément les symboles de l?identité.

La question s?est effectivement posée au moment où étaient élaborés les premiers projets de scolarisation des enfants des immigrés indiens. Et plus précisément encore quand il s?est agi d?élargir les droits civiques aux ouvriers indiens établis dans l?île. En 1855 déjà, le secrétaire d?État britannique reconnaissait qu?il n?aurait pas été ?just to the Indian population to require them to read or write in any other than their own language as a condition of being registered as voters?. De là date la première reconnaissance officielle des langues ancestrales orientales.

Depuis, tout au long de l?évolution politique et culturelle du pays, les Mauriciens de culture orientale, dont les ancêtres sont venus de diverses régions de l?Inde, ont milité pour un respect égalitaire et institutionnel de leurs langues ancestrales. Ce combat a provoqué des blessures. Pendant des décennies, à l?école et ailleurs, les langues orientales ont été méprisées, dédaignées. Elles le sont encore dans certains milieux où l?on a peu évolué.

Ce long combat aboutit aujourd?hui, dans le système éducatif, à l?élévation officielle des langues orientales au rang d?autres langues parlées à Maurice (sauf ? c?est un autre et vrai problème aussi ? pour la langue ancestrale de la majorité des Mauriciens, le créole. Nous y reviendrons). La reconnaissance du statut académique des langues orientales dans le système d?éducation, leur prise en compte aux examens de fin d?études primaires n?est que justice faite aux enfants mauriciens attachés à leurs langues ancestrales, véhicules privilégiés de leurs traditions et de leurs cultures.

Ils sont rares ceux qui contestent le bien-fondé même de cette décision. Il existe cependant des groupes qui postulent que la mesure, si elle répare une injustice à l?égard des enfants de culture orientale, en crée une pour les autres. Ce raisonnement ne nous semble pas juste. Même s?il est vrai que la formule retenue peut laisser la perception d?une nouvelle inégalité de chances, ce n?est pas une raison pour chercher à pousser le gouvernement à l?atermoiement.

Depuis vingt ans, tous les parents mauriciens savent que les langues orientales finiront par trouver leur place légitime dans le système d?éducation. Déjà, un premier ?Select Committee? sur le sujet en 1984 avait exprimé le souhait que ?tous les enfants soient exposés à au moins une connaissance de base d?une des langues orientales couramment parlées ou comprises à Maurice, sans, cependant, l?imposer à tous les enfants?.

Ce ?Select Committee? avait aussi recommandé que les langues orientales soient prises en considération ?for certification purposes? à partir de 1987, et pour le ?ranking? à partir de 1993. Le rapport du comité Dulloo en 1993 avait entériné ces précédentes recommandations qui devaient prendre effet à partir de 1995. Cette longue période de gestation, prolongée par des agitations politico-juridiques, aura permis aux parents qui le souhaitaient d?initier leurs enfants à ces nouvelles matières optionnelles. Ils n?y sont pas tenus mais ils ne peuvent pas arguer de l?impréparation.

Il n?est pas prouvé non plus que ce choix élargi favoriserait les enfants qui se présenteront aux examens de langues orientales. Outre le fait que l?étude de six sujets est évidemment plus contraignante que celle de cinq, l?analyse démontre que la différence au classement final est insignifiante. Un exercice de simulation des résultats du CPE comptabilisant les langues orientales pour le ?ranking? avait été mené en 1984. Il avait démontré que le classement général ne s?en trouvait que marginalement modifié. Les bons élèves en langues orientales, au bout du compte, sont aussi bons dans les autres matières.

Dans le fond, et dans la pratique, cette comptabilisation change peu les chances de réussite de l?élève. C?est dans le symbole que tout se joue ? l?estime de soi, le regard de l?autre, le sentiment enfin d?une parité culturelle dans un pays qui nous impose (dans notre intérêt, il est vrai) deux langues étrangères dès l?école primaire.

Il demeure cependant que la différenciation qui va s?opérer aux examens suscite un malaise. La meilleure formule aurait été certainement que tous les enfants soient évalués dans un nombre égal de matières. C'était la recommandation du ?Select Committee? de 1984. Il avait proposé en option aux langues orientales, une nouvelle matière, Cultures and Civilisations of Mauritius (CCM). L?objectif était d?initier les enfants qui ne sont pas de tradition orientale à la culture et à la civilisation de leurs camarades de classe. Cette proposition avait été malheureusement rejetée par un lobby au ministère de l?Éducation. Les techniciens du ministère avaient argué alors que le nouveau sujet optionnel mettrait en danger l?avenir des langues orientales à l?école. Le ministère de l?Éducation craignait en effet que la majorité de parents opte pour la nouvelle matière au détriment des langues orientales. L?abandon de la formule laisse aujourd?hui beaucoup d?élèves sans option.

La proposition de faire de la langue créole, le ?Morisien? cher à Dev Virahsawmy, une option aux langues orientales est une aberration. La langue créole n?est pas la langue ancestrale d?un groupe ethnique venu avec sa langue d?origine. Le ?Morisien? est la langue ancestrale de l?immense majorité de Mauriciens d?aujourd?hui puisqu?elle est parlée par leurs ancêtres depuis plusieurs générations. Elle est la langue maternelle déclarée de près de 800 000 Mauriciens. Elle appartient à tous. Sa place est à l?école en tant que langue d?enseignement parlée et comprise par tous. Parler, être Mauricien, n?est pas une option.

Il n?y a pas de guerre des langues possible. Le créole, demain, devra trouver sa place tout aussi légitime de langue ancestrale, et maternelle, à côté des langues orientales, langues ancestrales vénérées par beaucoup et socle de leur identité ethnique, et des langues internationales, l?anglais et le français, notre passeport pour le monde. Le ministre de l?Éducation doit s?engager davantage. On le sent déterminé sur la question des langues orientales mais timoré en ce qui concerne le créole comme médium d?enseignement alors même qu?il reconnaît sa pertinence pédagogique.

Au moment où les langues ancestrales trouvent la place qui leur revient, il reste à réhabiliter la langue maternelle des Mauriciens. Langue maternelle, faut-il le rappeler, veut simplement dire ?langue du pays où l?on est né?. Quelle est-elle ?

Publicité