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L?ange gardien des séropositifs
Son combat mérite que l?on s?y attarde. Dr Catherine Gaud, chef de service d?Immunologie Clinique à l?hôpital de St.-Denis à la Réunion, s?est battue sans relâche pour que les séropositifs réunionnais soient traités comme tout autre malade. Sa conviction : la médecine, ce n?est pas uniquement une affaire de soins mais aussi de respect du malade. Portrait de celle qui se considère l?amie des séropositifs.
Ses responsabilités sont multiples. Outre son travail à l?hôpital, Catherine Gaud est aussi coordonnatrice du Centre d?Informations et de Soins d?Immunologie Humaine qui a une antenne à la Réunion. Elle préside les associations RIVE et RIVE Océan indien et est, depuis peu, vice-présidente du conseil régional réunionnais.
Ce qui frappe chez cette quadragénaire : son regard intelligent et franc. Catherine Gaud scrute sans jamais être critique. Et si l?on prête foi au dicton qui dit que les yeux sont le miroir de l?âme, on en déduit qu?elle doit avoir une bien belle âme.
Sa rencontre avec les séropositifs se fait tout à fait par hasard. Interne dans le service du Professeur Claude Griscelli, elle découvre qu? un de ses plus jeunes patients, un bébé zaïrois de six mois, est atteint d?un mal inconnu. On est en 1981. Le virus n?est autre que le VIH ? le Sida. La mère du nourrisson présente un mal identique. Tous deux y perdent la vie.
<B> TRAITEMENT INHUMAIN </B>
Au fur et à mesure que progresse son internat, Catherine est séduite par la façon de pratiquer la médecine à l?hôpital Necker, qui correspond à sa philosophie. Là, on y traite le malade avec humanisme et respect. Et quand le Professeur Griscelli lui propose d?être chef de clinique au service d?Immunologie à l?hôpital Necker, elle accepte et se rend à l?hôpital St.-Louis pour se former. C?est là qu?elle découvre les séropositifs adultes, des homosexuels dans leur grande majorité, et qui, outre les souffrances liées au Sida, subissent de plein fouet l?ostracisme. Catherine Gaud en est révoltée.
Lorsqu?elle se marie avec le Mauricien Jean-Pierre Gaud, elle s?installe à la Réunion. Elle intègre l?hôpital de St.-Denis et constate vite que presque tout le corps médical fait preuve d?inhumanité envers les séropositifs. «Une femme médecin baissait l?oxygène d?un séropositif en disant que cela ne servait de toute façon à rien car il allait mourir. Certains responsables refusaient que les séropositifs s?assoient sur les mêmes bancs que leurs patients. Les médecins en général se comportaient comme des rois et traitaient les séropositifs comme des êtres inférieurs.»
Et c?est là que Catherine Gaud commence son combat. Elle demande aux infirmières travaillant sous ses directives de frapper avant d?entrer dans la chambre des séropositifs. Chose qu?elles feraient pour n?importe quel autre malade.
La chef de service milite aussi pour les soins palliatifs à l?intention des séropositifs. La première fois qu?elle prescrit de la morphine à l?un d?eux, elle est convoquée par le directeur.
Les représailles ne tardent pas à venir. Mais Catherine Gaud tient le coup. Elle sait que sa cause est juste. « Quand je termine ma journée, j?aime pouvoir me dire que j?ai fait tout ce que j?ai pu pour mes patients. Quand je crois que j?ai raison, même si cela n?est pas conforme au v?u de la majorité, je persiste. Je dois dire que le soutien de mes patients a été très réconfortant. »
A leur contact, elle réalise que la souffrance et la maladie font grandir et embellissent les gens. «Les malades développent d?autres valeurs. Je pense en particulier à un jeune patient, styliste chez un grand couturier. Il répétait que depuis qu?il était malade, il regardait son environnement et les gens qu?il avait pourtant l?habitude de côtoyer, d?un nouvel ?il alors qu?auparavant, il n?y faisait guère attention. »
Au bout d?un an et demi de lutte, Catherine Gaud obtient gain de cause. Elle forme une équipe et créé son service d?Immunologie. Elle institue aussi un réseau de visites à domicile, obtient la création de postes jusque-là inexistants à l?hôpital, à savoir ceux de psychologue, de diététicienne et de kinésithérapeute. Il s?agit de prendre en charge le séropositif sous tous ses aspects. «L?être humain n?est pas un tas d?organes mais un tout. Le malade doit être un partenaire de soins et non un objet de soins.»
Dans la foulée, elle décide de créer une association pour la prévention du Sida. Une telle association existe mais ses dirigeants se montrent paternalistes à l?extrême vis-à-vis des séropositifs. Ce qui l?agace prodigieusement. Avec ses patients, elle met en place une association pour les personnes vivant avec le sida, RIVE. Son but : les inciter à se dévoiler pour mettre un terme à la discrimination.
Mais le Sida étend ses tentacules. Les séropositifs de la région de l?océan Indien commencent à affluer dans son service, y compris des Mauriciens à qui elle fournit des antirétroviraux. Comme ces médicaments coûtent cher, RIVE met en place un fonds de solidarité thérapeutique régional. «Nos patients, qui ont un accès gratuit au traitement, contribuent 30 à 40 euros par mois pour payer le traitement d?un autre patient dans une île avoisinante. Nous avons aussi négocié avec les laboratoires pharmaceutiques pour obtenir des antirétroviraux à des prix intéressants. Avec l?argent obtenu, nous pouvons parrainer le traitement de 50 à 60 séropositifs dans la région.»
Mais cela ne lui suffit pas. Face aux disparités de moyens dans la région, Catherine Gaud jette les bases d?une initiative régionale d?accès rapide aux soins et aux traitements dans la zone océan Indien. Elle effectue des plaidoyers auprès des ministres de la Santé de la région afin qu?il y ait zéro mort par manque de soins. Elle forme les cliniciens dans ces îles.
L?initiative fonctionne mais pêche parfois par manque de coordination. Catherine Gaud est scandalisée par ce qu?elle nomme les opportunistes du Sida qui pullulent à Madagascar. «Ce sont des consultants venant de partout, qui débarquent surtout à Madagascar et se présentent comme de grands spécialistes du sida. Ils élaborent par exemple des programmes de prévention, voyagent en première classe et en profitent pour prendre des vacances avant de s?en aller. Au fond, ils exploitent les gens.»
Elle craint que si rien n?est fait pour arrêter l?épidémie à Madagascar, où le taux de prévalence est de 1, 06 %, au bout de quelques années, ce chiffre se multipliera par 10.
<B> SOIGNER ET NON REPRIMER </B>
Aux Comores, c?est une autre histoire. «La difficulté c?est qu?il y a trois ministres de la Santé pour les trois îles et que le poids social est énorme. Les Comoriens préfèrent la mort physique à la mort sociale et ne se dévoilent pas.» Pour contourner ces problèmes, Catherine Gaud veut former d?autres médecins à Madagascar et aux Comores.
À Maurice, le virus du sida se transmet principalement à travers les seringues utilisées par les drogués. à la Réunion, bon nombre de séropositifs se trouve parmi les personnes âgées de plus de 70 ans. Catherine Gaud estime qu?on ne peut pas attendre le 1er décembre pour mener des campagnes de prévention. Car les obstacles, dit-elle, se situent au sein de la perception de la communauté homosexuelle et de l?après génération Sida.
«L?idée est que la maladie n?est plus mortelle et qu?on peut enlever le préservatif. C?est presque devenu une mode. Ce que ces inconscients ne réalisent pas c?est qu?il y a actuellement une recrudescence de syphilis et de gonorrhée. Et puis, si on ne se protège pas, on risque de tomber sur un virus de sida résistant. Je trouve ces gens qui agissent ainsi pathétiques et minables.»
Si elle croit en l?abstinence en tant que conviction religieuse, elle estime qu?il ne faut pas l?imposer aux gens. «En tant que médecin, j?entends bon nombre de confidences. Ceux qui prônent l?abstinence ne sont pas obligatoirement ceux qui la pratiquent. L?abstinence devrait être un choix parmi d?autres.»
Dans le cas des pays où la transmission du virus se fait principalement à travers les seringues, un meilleur contrôle des dealers de drogue doit être privilégié, avance Catherine Gaud. «Les drogués sont des personnes piégées et mal dans leur tête. Ils doivent être soignés et aidés, non pas réprimés. Par contre, les dealers sont des businessmen qui ne pensent qu?à s?enrichir. J?aurais été sans pitié envers eux. Un programme de réduction de risques reposant sur la substitution à la méthadone, orchestré par une équipe pluridisciplinaire comprenant des médecins, des psychologues et des éducateurs, doit être institué dans les prisons comme à l?extérieur.»
La 15e conférence internationale sur le VIH-Sida à Bangkok lui a permis de rencontrer ses confrères et prendre la mesure des avancées thérapeutiques. Mais Catherine Gaud n?espère pas de grands résultats. «Depuis 10 ans, on parle de l?accès aux traitements pour tous. Ce n?est pas une question de moyens mais de bonne répartition de l?argent. Le Sida nourrit beaucoup de monde. Si l?argent allait vraiment à la prévention et à l?accès aux traitements, la progression du virus aurait été nettement ralentie.»
Catherine Gaud déplore ainsi que ce type de conférences n?aboutit pas à grand-chose. «Ce sont des grand-messes où tout le monde s?embrasse, rentre chez soi et tourne la page. On oublie toutefois que d?une maladie d?homosexuels américains riches qui ont eu les moyens d?agiter le corps médical et de promouvoir la recherche, le Sida est devenu la maladie de la femme africaine rurale qui meurt avec son bébé. Et ça, personne ne le voit.»
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