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L?Allemagne inaugure le Mémorial de la Shoah

12 mai 2005, 00:00

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Sur cet emplacement du Berlin historique, en bordure du Tiergarten et à quelques dizaines de mètres de la porte de Brandebourg, s?élevaient, jusqu?en 1945, des bâtiments dépendant de la chancellerie hitlérienne. Enfoui sous terre, se dissimulait le bunker de Joseph Goebbels, le ministre de la propagande d?Adolf Hitler, lui-même réfugié dans un bunker similaire, à 200 mètres de là. Après la guerre, le terrain demeura nu, bordé, à l?est, de HLM et, à l?ouest, du Mur qui coupait la ville en deux.

Depuis sa disparition, le quartier, d?où l?on aperçoit la coupole de verre du Bundestag, les gratte-ciel de la Potsdamer Platz et, entre les arbres, la silhouette de la nouvelle chancellerie, s?est peu à peu densifié. Mardi 10 mai, point d?orgue aux cérémonies marquant le 60e anniversaire de la fin de la guerre, le Mémorial aux juifs assassinés d?Europe y a officiellement été inauguré au cours d?une cérémonie à laquelle ont pris part quelque mille personnes, survivants de la Shoah, représentants des communautés juives et officiels du gouvernement ou des institutions de l?Etat allemand. Le Mémorial sera ouvert au public le 12 mai. D?ores et déjà il s?annonce comme l?un des monuments les plus importants d?Europe.

Ce mémorial souleva des années de tempêtes et de polémiques. L?idée en naquit en 1989, avant même la chute du Mur, à l?initiative d?un groupe de citoyens menés par une journaliste énergique et controversée, Lea Rosh. Premier problème et premiers débats : pourquoi construire un tel mémorial alors que les camps nazis constituent déjà, aux alentours de Berlin comme dans toute l?Allemagne, des mémorials appropriés ? Et où le construire ? Divers lieux furent évoqués, dont l?emplacement où se dressait le quartier général des Schutzelstaffel (SS). Ce n?est qu?en 1992 que le gouvernement allemand, alors dirigé par le chancelier Helmut Kohl, proposa le terrain définitif. De nouvelles discussions éclatèrent lors de la définition du projet. Fallait-il construire un monument général à la mémoire de toutes les victimes de la solution finale, juifs, Tziganes et homosexuels, ou des monuments spécifiques pour chaque groupe ?

<B>L?extermination des Tziganes</B>

C?est cette dernière solution qui fut finalement retenue en 1999, à une faible majorité par les députés du Bundestag. La décision de construire des monuments en souvenir de l?extermination des Tziganes et des homosexuels a, depuis, été prise. ?Après de longues et douloureuses discussions, nous avons voulu ce monument pour évoquer le massacre des juifs, car ce fut le pire des crimes du national-socialisme?, estimait récemment le social-démocrate Wolfgang Thierse, qui, en sa qualité de président du Bundestag, est l?un des maîtres d?oeuvre du projet. ?La tentative d?exterminer un peuple tout entier, c?est cela le point de départ.?

Restait alors à choisir le monument qui allait être construit. Un premier appel d?offres fut lancé en 1994. Après avoir examiné 528 projets, le comité de sélection choisit celui d?une peintre berlinoise, Christine Jackob-Marks, qui proposait d?inscrire les noms des 4,2 millions de victimes recensées de la Shoah. Mais, quelques jours plus tard, le chancelier Kohl, soumis à la pression du maire de la ville, Eberhard Diepgen, notoirement opposé au projet même, et du président de la communauté juive allemande, Ignatz Bubis, mettait son veto à ce projet jugé ?trop gigantesque? . Débats parlementaires et multiples colloques devaient suivre avant d?aboutir, en juin 1999, après bien des péripéties et un changement de gouvernement, au projet d?aujourd?hui dirigé par l?architecte américain Peter Eisenman, qui, lui-même, a dû plusieurs fois retoucher sa copie.

Un dernier incident, en octobre 2003, devait à nouveau illustrer la difficulté de l?entreprise, quant il apparut que le produit destiné à protéger des graffitis les stèles du mémorial était fabriqué par la firme Degussa, dont l?une des filiales, durant la guerre, fabriquait le zyklon B, utilisé dans les chambres à gaz. La polémique fut particulièrement vive.

Les travaux furent arrêtés près d?un mois, puis reprirent, l?architecte assurant que le produit litigieux était le plus adapté, tandis que la firme Degussa expliquait qu?elle contribuait au fonds d?indemnisation des travailleurs forcés et qu?elle finançait elle-même les chercheurs indépendants autorisés à examiner ses archives.

Il est difficile de prévoir les réactions que suscitera le mémorial auprès du public appelé à le visiter. Le monument doit prouver qu?il peut s?intégrer à la ville qui l?entoure, garder vivace et rendre acceptable le souvenir qu?il évoque, sans provoquer l?agressivité ou susciter l?indifférence. ?Il n?est pas évident pour un peuple de se souvenir, au centre de sa capitale, des pires crimes qu?il a commis?, expliquait récemment Wolfgang Thierse.

<B>Georges MARION</B>

RÉCIT

<B>La mémoire de l?horreur et les témoignages</B>

■ Beaucoup de témoignages de la déportation ont été donnés dès le retour des camps. Mais, dans son ensemble, la société non déportée, toute à la joie de la Libération, n?était guère disposée à écouter d?une oreille attentive le récit des horreurs quasi inconcevables infligées par les nazis aux victimes de la ?solution finale? et aux déportés non juifs. Les déportés survivants eurent souvent du mal à décrire l?enfer vécu aux membres de leurs propres familles qui avaient pu échapper aux rafles et arrestations. ?Tout le monde avait été malheureux, avait eu faim, avait vécu les affres de la guerre et avait des choses à raconter?, se souvient Henri Borlant, seul enfant survivant des déportés juifs de France de 1942. Les survivants eux-mêmes, ajoute-t-il, voulaient ?oublier pour survivre? ou re-vivre, après-guerre. Leur mémoire douloureuse fut certes ravivée par le procès Eichmann dans les années 1960, la diffusion du feuilleton américain Holocauste à la fin des années 1970 ou les films Le Choix de Sophie d?Alan Pakula en 1982 et Shoah de Claude Lanzmann en 1985, sans compter les nombreux ouvrages publiés depuis la fin de la guerre. Mais la parole ne s?est véritablement libérée que dans les années 1990, à un moment où les témoins atteignaient, parfois largement, l?âge d?être grands-parents. Cette mémoire-là s?est mieux transmise aux petits-enfants. Elle s?est trouvée d?autant plus ?apaisée? que le président Jacques Chirac, au nom de son pays, a finalement reconnu officiellement, en 1995, la responsabilité de l?Etat français (et du gouvernement de Vichy) dans la persécution des juifs durant la seconde guerre mondiale. Créée à Los Angeles en 1994 par Steven Spielberg, peu après la sortie de son film La Liste de Schindler, la (ou Shoah Foundation) s?est donné comme objectif de recueillir les témoignages filmés de survivants de l?Holocauste mais aussi d?enfants cachés, de résistants et de ceux qui avaient ?aidé, sauvé ou libéré? les victimes du nazisme. Pressée par le grand âge des témoins, cette fondation a recueilli 52 000 témoignages en six ans dans 56 pays et en 32 langues, dont plus de 1 800 en français. De son côté, le a inauguré son nouveau centre en janvier 2005, dans le quartier historique du Marais, à Paris, où figurent, gravés dans le marbre de longs murs, les noms des 76 000 déportés juifs de France. En collaboration avec la Mairie de Paris, le Mémorial de la Shoah a recueilli, fin 2004, une soixantaine de témoignages vidéo de survivants d?Auschwitz habitant la région parisienne. Ces témoignages ont été présentés de janvier à mars 2005 à l?Hôtel de Ville de Paris, dans le cadre d?une exposition intitulée?Derniers témoins, Auschwitz-Birkenau, 1945-2005?. En cette année du 60e anniversaire de la libération des camps et de la fin du nazisme, Le Monde.fr a voulu participer au devoir de mémoire et faire entendre, à travers la parole de survivants (déportés, enfants cachés, évadés), de résistants ou de ?Justes?, ?le murmure des morts sans voix?, selon l?expression de l?historienne Annette Wieviorka. A partir du 24 avril 2005, Journée de la déportation, nous diffuserons en exclusivité 27 de ces témoignages vidéo, en partenariat avec la Shoah Foundation et le Mémorial de la Shoah, au rythme d?un ou deux témoignages par semaine, pendant 24 semaines.

<B>Source : Le Monde News Service</B>

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