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Lakshmi Mittal, prédateur tranquille
Lakshmi Mittal se situe entre l?Orient et l?Occident. Il défie le portrait auquel l?observateur du monde financier peut s?attendre. D?abord il y a l?homme, de taille moyenne, la petite cinquantaine, au physique ordinaire. L?influence de son Rajasthan natal est bien présente dans ses bureaux aux murs d?un ocre violent où les spots dorés et les tableaux contemporains aux traînées orangées, violacées ou jaune vif illuminent le hall d?entrée. Autre surprise, le fort accent indien de l?auteur de l?OPA géante sur Arcelor. A l?évidence, il n?a pas de complexe et ne cherche pas à imiter l?anglais d?Oxford d?un V. S. Naipaul ou le jargon technocratique d?un Arun Sarin, le patron de Vodafone. C?est un self-made-man qui a suivi des cours de commerce.
Lakshmi Mittal est ouvert à toutes les questions. A-t-il un passeport britannique ? Non. Soutient-il le club de foot de Fulham ? Non, il préfère le cricket comme tout ressortissant du sous-continent indien. Considère-t-il la France comme la nation du romantisme ? Oui, il y a marié sa fille. Sa piscine est-elle bien sertie de pierres précieuses ? Non. Est-ce bien sur la route du Japon, où il devait passer ses vacances, qu?il a monté sa première aciérie en Indonésie ? Oui.
<B>?L?acier m?a toujours fasciné?
La troisième plus grosse fortune de la planète, à l?emploi du temps surchargé, répond avec courtoisie et gentillesse mais de manière lapidaire aux questions, même les plus saugrenues. Le raider sourit d?un air entendu lorsque l?inquisiteur se fait trop pressant. En bon entrepreneur, Lakshmi Mittal ne s?écarte pas des chemins que ses banquiers d?affaires et ses avocats ont balisés. Sa jeune attachée de presse intervient quand le patron détendu, mais sur ses gardes, méfiant même, la lassitude aidant, dévie du cours de l?interview.
Pas d?arrogance, ni d?effets de manches, un ton égal. L?intéressé fait preuve d?une étonnante chaleur quand il évoque la tragédie de la partition, en 1947, qui avait obligé son grand-père et son père à quitter Karachi. Le clan se réfugie dans un petit village du Rajasthan en pleine zone désertique, où il voit le jour. ?Ce fut non seulement un drame, mais un véritable traumatisme.?
La confidence ne va pas plus loin que le départ de la famille pour Calcutta, alors qu?il a 6 ans. Son père y est propriétaire de sa propre fonderie. ?Je suis un homme d?affaires, pas un technicien. L?acier m?a toujours fasciné. Cela fait trente-cinq ans que je nage dans ce secteur comme d?autres pataugent dans le marigot.? La suite est légende.
Le boulimique des hauts fourneaux lit avidement les manuels d?économie ou les biographies de grands patrons. Sa mémoire prodigieuse retient citations, formules, maximes qui alimenteront les remarques faites à ses cadres lors de la réunion des directeurs par vidéoconférence chaque lundi. Dans le silence de son bureau, il sait aller droit à l?essentiel des dossiers les plus complexes.
<B>Un végétarien qui boit rarement d?alcool</B>
Dans la liste des plus grosses fortunes en 2005 publiée par le Sunday Times figurent dix Asiatiques britanniques ou résidant outre-Manche. Leur fortune est estimée à plus de 20 milliards de livres (29,5 milliards d?euros), dont près de 15 milliards appartiennent à Mittal seul. Même si beaucoup d?entre eux admirent Margaret Thatcher et son ode à la libre entreprise, les milliardaires asiatiques préfèrent le New Labour de Tony Blair, alliant compassion et compétitivité, aux conservateurs. Il y a de la fibre paternaliste chez Mittal. Il a cultivé l?establishment anglais, en particulier le prince Charles, en partant à l?assaut du Who?s Who ?
Il connaît parfaitement le mode de fonctionnement des grandes familles britanniques pour en avoir souffert alors qu?il n?était qu?un immigré venu de l?Inde avec comme seul bagage une poignée d?anciens combinats soviétiques rachetés au rabais.
S?il est connu pour les mariages extravagants de ses enfants, pour l?achat sur Kensington Palace Gardens de la résidence la plus grande et la plus chère de Londres et pour son OPA sur Arcelor, le prédateur tranquille est extrêmement pudique sur sa vie privée. Il est persuadé que les actionnaires d?Arcelor l?attendent uniquement côté cour. Côté jardin, face aux bonnes fées qui le comblent, lui seul reste de marbre et ne change rien à sa vie ascétique : il est végétarien et boit rarement d?alcool, ciment pourtant indispensable de la vie des affaires au Royaume-Uni.
Il ne possède ni club de foot, ni yacht. Le ?tycoon?, qui n?aime guère la course à pied ou le tennis, fait néanmoins attention à sa forme. Levé aux aurores, il n?est pas question de sacrifier son yoga quotidien et la salle de musculation avec un instructeur particulier. Le temps volé aux affaires est réservé en priorité à la famille.
Selon une connaissance, son épouse, Usha, ?a les pieds sur terre?. Après s?être occupée de son secrétariat, elle s?est concentrée à partir de 1995 à la décoration des multiples propriétés de son mari. Adityaz Mittal, son fils, 29 ans, est directeur financier et président du groupe. Il est le dauphin. Son père le couve comme on le fait d?un fils brillant sorti de Wharton Business School. Sa fille, Vanisha, 24 ans, est affectée au département financier. Comme bon nombre d?industriels indiens, il a une vision dynastique de sa société.
Lakshmi Mittal veut inscrire au fronton du temple Arcelor le nom de sa famille à perpétuité. ?Nous voulons créer une institution pour les générations futures.? On ne saurait être plus clair.
<B>Marc Roche
© Le Monde 2006.
Distribué par The New York Times Syndicate</B>
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