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Lagon et belle province

17 décembre 2004, 00:00

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● Peut-on dégager des points communs entre la littérature québécoise et la littérature mauricienne d?expression française ?

J?ai lu beaucoup de romans mauriciens et je vois apparaître immédiatement entre nos deux littératures cette espèce de propension à l?opposition. Sans être quelque chose de négatif. Les francophones, à travers le monde, sont en situation de protection de leur langue. Et cela crée, malgré eux, quelque chose qui paraît dans leur oeuvre. Et puis, il y a le fait que l?on voit dans nos deux oeuvres quelque chose d?exotique. Nous sommes perçus comme porteurs d?exotisme. Nous parlons de neige, de dépaysement. Alors, c?est perçu comme tel. Ici, c?est le soleil. A chaque fois, que nous parlons de nos réalités, c?est perçu comme de l?exotisme. Nos écritures parlent beaucoup de la nature et c?est important. Depuis une vingtaine d?années, chez nous, les gens quittent les villes pour repartir vers la campagne, vers la nature. Le mouvement inverse des années 60.

● Ne pensez-vous pas qu?il devrait y avoir une synthèse entre cette culture anglaise et française plutôt qu?une opposition ?

Chez nous, dans les années 60, au moment où le nationalisme était très fort, il y a eu une recherche du pays, de son authenticité, en un mot de l?identité francophone. Cela se faisait en opposition à la collectivité anglophone.Il faut bien comprendre que le Québec est unique. C?est la seule province où ceux qui parlent français sont majoritaires.

● Une sorte de dernier village gaulois qui résiste ?

Exactement. Nous sommes entourés d?anglophones et d?hispanophones. Il ne faut jamais oublier que ce ne sont pas les anglophones qui sont majoritaires sur le continent américain, mais les hispanophones. Les Québecois sont obligés de se défendre. Non pas seulement la langue, comme on le croit. Mais leur culture. Le français, pour nous, c?est le véhicule de notre culture. Et notre culture n?a rien à voir avec la culture anglophone étatsunienne.

● Les écrivains canadiens de langue anglaise vous semblent plus proches des Etats-Unis ou de la Grande Bretagne ?

Sans hésiter je réponds : les Etats-Unis. Même si il y a un mouvement qui s?appelle les Orangistes qui se sentent proches de l?Angleterre et même de la couronne britannique. Ce qui caractérise les Canadiens francophones, c?est que nous sommes Américains. Les Etats-Unis essaient de voler le titre d?Américains, mais ils ne le sont pas plus que nous. Quoique par les temps qui courent, il ne fait pas forcément bon d?être Américain. Cela m?arrive de demander combien d?Américains il y a dans ma classe. Quand il y a quelques mains seulement qui se lèvent, je leur dis : ?Mais nous sommes tous Américains?. Notre littérature, dans ce sens, même si elle est en français est complètement différente de la littérature venant de France. Nous pensons en américain pas en européen.

● Vous sentez-vous, en tant que Québécois, professeur de littéraure française, en état d?agression ?

Dans les années 60, c?était le cas. Notre langue était malmenée. Et nous avions très peur de perdre notre langue et notre culture. Donc, il y a eu une lutte farouche, une lutte nationaliste, et ce sont surtout les poètes, les écrivains, les chanteurs qui l?ont menée. Des gens comme Gilles Vigneault, Gaston Miran, Félix Leclerc. Ils l?ont fait aussi dans une revue qui s?appelle Liberté. Nous recherchions cette liberté par rapport aux colonisateurs. Cela a été un grand mouvement. Et nos artistes ont fait connaître dans le monde entier ce qu?était le Québec. Quand De Gaulle est venu en 1967 et a lancé son ?Vive le Québec Libre?, ce fut un impair que nous avons beaucoup applaudi ! Nous étions si heureux de l?entendre.

● Cette prise de position vous a, dans sa finalité, aidés ou desservis ?

Elle nous a aidés, c?est certain. Considérablement. Elle a permis aux nationalistes de prendre le pouvoir en 1976. René Levêque a fondé le Parti Québecois qui militait pour l?indépendance. Vous avez été, à Maurice, plus chanceux que nous sur ce plan?

● L?indépendance du Québec vous semble-t-il un combat plus que jamais d?actualité ?

Oui, je le pense. Je ne serais pas surpris que ce soit une autre province du Canada qui obtienne son indépendance avant nous. Je pense à l?Alberta, la province la plus riche du Canada. Le pétrole y coule à flots. On sent un mouvement très net qui réclame l?indépendance et c?est étonnant comment, à l?étranger, on ne perçoit pas beaucoup ce phénomène?

● Il est donc plus facile d?obtenir son indépendance quand on a du pétrole que quand on parle français? ?

Il faut croire que oui ! Le problème du Québec a aussi été celui de la démographie. Au début du 20e siècle, la province du Québec était à 85% francophone. Les curés au 19e siècle, nous avaient appris que la seule manière de survivre, c?était de faire plus d?enfants. Il y a eu un moment où la moyenne d?enfants par couple était de 7,3. Ce mouvement s?appelait La revanche des berceaux. Mais vers les années 60, c?est tombé à 1,50. Il a fallu faire appel à l?immigration et cela a diminué considérablement les familles de souche francophone. Je dirige une revue qui s?appelle Québec Français, fondée en 1970. A l?époque, il fallait même se cacher pour ne pas subir des pressions. C?est vous dire?

● Nous sommes au 21e siècle, la langue française est-elle toujours en danger au Québec ?

Elle l?est toujours. Nous sommes envahis par cette culture américaine d?expression anglaise. Sur 500 canaux satellites, 10 ou 12, seulement sont francophones. Pour la littérature, la chanson, c?est la même chose. La langue est galvaudée, pleine d?anglicismes. Il faut se défendre. Elle est sans cesse menacée. Quand vous allez dans les tabagies - j?ai noté qu?il y avait ici aussi des tabagies - les 9/00 de ce qui se vend est en anglais. Il faut lutter sans cesse, se battre.

● Au siècle de la mondialisation, ces querelles peuvent paraître aux yeux de certains comme futiles. Cela vous choque ?

Nous défendons plus qu?une langue. Je le redis : nous défendons notre culture. C?est toute la francophonie que nous défendons. Tous ceux qui, par le monde, parlent français. Au Québec, nous avons mis en place un double système d?enseignement : français et anglais.

● Parler français s?inscrit pour vous dans un acte politique ?

Certainement. C?est un acte politique. Quand vous êtes dans un pays où la langue est menacée, parler français pour moi c?est dire qui je suis et quelle est ma culture. C?est montrer que nous appartenons à un groupe à travers le monde qui s?appelle la francophonie, dont je suis un ardent défenseur. Dans ma revue, j?ai une chronique qui s?appelait Les écrivains de partout où nous présentons aux professeurs des écrivains qui viennent du Ghana, de la Côte d?Ivoire ou d?Egypte et d?autres pays du monde. Nous voulons montrer que ces écrivains ont des choses à nous dire dans notre langue à nous. Nous faisons partie d?un tout. Et le Québec a pris beaucoup de place dans la francophonie, même si parfois, on peut reprocher à la France de ne pas toujours jouer son rôle?

● On a même l?impression quelquefois que les Québecois défendent la langue française avec plus de virulence que les Français eux-mêmes. Cela ne vous gêne pas ?

Cela nous met dans une position de leader malgré nous. Cela nous fait plaisir, jusqu?à un certain point, de prendre cette place. Surtout que le Canada nous regarde d?un mauvais oeil, lui qui veut toujours être maître du jeu. Il y a eu des querelles à ce sujet entre le gouvernement féderal et le gouvernement provincial du Québec. L?Union des écrivains québecois est aussi un ardent défenseur de la langue française. Il y a eu dans les années 70, des écrivains qui s?exprimaient en joual, une sorte de slang. Mais ils ont vite compris qu?avec cela, ils ne pouvaient pas se faire comprendre à l?extérieur du Canada.

● Antonine Maillet, l?écrivaine acadienne, a pourtant décroché le prix Goncourt avec une écriture que certains ont qualifiée de régionaliste? ?

C?est vrai. Même si elle ne publie qu?au Québec. Mais il faut quand même un glossaire pour bien comprendre ses livres. Je dirige aussi le dictionnaire des Oeuvres littéraires du Québec - nous en sommes au 8 ème tome - et Antonine Maillet fait partie maintenant des écrivains québécois même si elle est Acadienne. Son oeuvre aujourd?hui reflète son appartenance québécoise.

● Céline Dion, qui est sans doute la seule artiste canadienne à avoir atteint cette dimension planétaire, vous paraît, elle, refléter une certaine sensibilité canadienne ?

Elle est une interprète. Elle a fait connaître le Québec, pas la culture québécoise. Ses textes sont écrits par des gens qui viennent d?ailleurs, notamment Jean-Jacques Goldman. Ceux qui ont représenté notre sensibilité, ce sont, bien sûr, ceux de la premiere génération : Vigneault, Charlebois, Leclerc et aujourd?hui, je pense surtout à Linda Lemay, Isabelle Boulay et à Garou, notamment.

● Littérature mauricienne et canadienne : un mariage longtemps souhaité? ?

Oui. Je trouve vraiment extraordinaire que ce soit un établissement hôtelier qui fasse ce rapprochement culturel entre deux peuples. Cela me fascine que le commercial et le culturel puissent ainsi se compléter. J?ai beaucoup voyagé et je dois vous dire que je n?ai jamais vu un hôtel avec une bibliothèque aussi riche et aussi complète offerte à ses clients. C?est vraiment agréablement surprenant. Et ça vous voyez, en Amérique, c?est inimaginable. Et je peux vous dire que je vais essayer de prolonger cet acte. Quand je reviendrai en mai, pour le prix du Roman d?amour de Prince Maurice, je vais essayer de mettre en place des échanges entre étudiants mauriciens et canadiens francophones. J?aimerais faire un numéro spécial dans une revue littéraire canadienne sur les écrivains mauriciens. La littérature mauricienne a des choses à nous dire à nous Québécois. Nous avons des points communs et je sais que nos amis canadiens auront du pain sur la planche. Nos deux littératures ont aussi en commun le fait d?être jeunes. Le premier roman québécois date de 1837 seulement. Mais nous partageons aussi le fait d?être des littératures minoritaires. Nous sommes loin de l?hexagone qui domine. Nous avons des difficultés à sortir en dehors du pays. Sauf certains qui ont la chance d?être publiés en France et qui ont donc une plus grande diffusion. Nous avons, au Québec, un très beau réseau de librairies, mais la plupart vont diffuser la littérature française plus que canadienne. Et puis il y a ce colonialisme qui veut que l?inverse ne soit pas vrai. Les librairies françaises ne vont pas distribuer les livres canadiens. Et c?est la même chose pour les littératures francophones en général. Moi, qui suis professeur de lettres, quand je veux mettre en programme un auteur francophone, j?ai des difficultés énormes à me procurer le livre.

?Les Etats-Unis essaient de voler le titre d?Américains, mais ils ne le sont pas plus que nous. Quoique par les temps qui courent, il ne fait pas forcément bon d?être Américain?!

?Quand De Gaulle est venu et a lancé ?Vive le Québec Libre?, ce fut un impair que nous avons beaucoup applaudi !?

?A chaque fois, que nous parlons de nos réalités, c?est perçu comme de l?exotisme. Nos écritures parlent beaucoup de la nature.?

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