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L?Afrique en peau

29 septembre 2005, 20:00

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Vous souvenez-vous des raisons pour lesquelles vous avez un jour quitté Maurice dans les années 80 ?

Vaguement. Sans doute parce qu?on s?y sentait un peu à l?étroit. Et puis je n?y ai pas vraiment réfléchi. Je suis parti faire mes études d?ingénieur civil. Beaucoup de jeunes Mauriciens partaient, c?était comme ça. C?était la vie.

La découverte du monde ?

Oui. Des espaces. J?aime beaucoup les espaces. C?est une des raisons qui fait que je me sens si bien en Afrique. Quand j?ai terminé mes études, j?ai eu de la chance de devenir un cadre de la Banque Mondiale. J?étais ingénieur basé à Washington et responsable de projets en Afrique. J?y venais donc souvent?

Puis, un jour, le virus pour de bon?

C?est difficile de faire comprendre cela aux gens qui ne connaissent pas l?Afrique. Ils n?arrivent pas à comprendre parce que passé un certain stade, l?Afrique ne s?explique pas. L?Afrique se vit dans son quotidien, dans ses bruits, ses silences, ses odeurs, sa sécheresse, ses inondations, dans le rire des gens, dans leur nonchalance. Après plusieurs voyages en Afrique pour la Banque Mondiale, j?ai décidé de rester en Afrique et je me suis établi en Afrique du Sud, à Port-Albert. J?y ai construit une ferme où j?élève des poissons tilapia rouges que j?exporte vers l?Europe pour la consommation. J?y emploie une centaine de personnes. Mais je ne fais pas que ça. A partir de cette base, je vais dans de nombreux pays du continent africain pour faire de la prospection pour l?or et le diamant. Notamment au Ghana et en Guinée Conakry.

La Banque Mondiale a la réputation de proposer des solutions aux problèmes africains qui ne font pas l?unanimité. Qu?en pense le jeune ingénieur qui a été des deux côtés de la barrière ?

Il apparaît évident à tout observateur que les solutions proposées aux pays d?Afrique, par la Banque Mondiale notamment, correspondent peu à la réalité de ces pays. On se demande encore comment cela se fait que ces organismes continuent à proposer des solutions aussi inappropriées. Il est évident que l?on essaie d?imposer aux Africains un mode de société, un modèle de développement économique, social et politique qui n?a rien à voir avec ce qu?ils sont, avec leurs réalités culturelles. Mais voilà, c?est comme ça. Les organismes internationaux persistent et il faut se demander aussi, à un certain moment, à qui cela peut bien profiter de prêter ainsi de l?argent. J?ai travaillé à la Banque Mondiale et je dis aujourd?hui qu?il s?agit d?un gaspillage d?argent incroyable.

Ce sont bien ces pays qui eux-mêmes demandent de l?aide?

Bien sûr. Les Africains sont entrés, depuis la colonisation, dans une spirale de développement avec des valeurs occidentales, et a été imposée sur eux une consommation effrénée notamment. Maintenant qu?on leur a fait entrer dans cette réalité, arrive ce qui devait arriver. Ils sont endettés. Je pense que les pays occidentaux devraient aider l?Afrique financièrement, mais en les laissant choisir où doit aller cette aide. Il faut laisser ces gens vivre comme ils veulent, comme ils l?entendent. Ce sont des personnes qui aiment la nature et qui essaient de vivre en harmonie avec elle. Pour eux, nos vies occidentales sont éloignées de ce qu?ils sont au plus profond d?eux-mêmes et ne correspondent à rien.

«Les Africains sont entrés, depuis la colonisation, dans une spirale de développement avec des valeurs occidentales et a été imposée sur eux une consommation effrénée notamment. Maintenant qu?on leur a fait entrer dans cette réalité, arrive ce qui devait arriver. Ils sont endettés.»

On parle aussi de ses chefs d?Etat qui s?enrichissent sur le dos de leurs peuples. La fortune personnelle de Mobutu équivalait à la dette publique du Zaïre, son pays?

Bien sûr qu?il y a des corrompus. Et on peut aussi se demander qui a appris, qui a amené sur la terre africaine l?appât du gain, la valeur absolue de l?argent, la nécessité d?amasser, la nécessité de rouler dans de grosses voitures, dans de gros avions, d?avoir des comptes en banque bien garnis? Et aujourd?hui l?Occident voit devant lui des enfants qu?il a, lui- même, élevés avec la corruption. Je n?ai pas souvenir dans l?histoire de l?Afrique, avant la colonisation, d?avoir vu des chefs de tribus ou de clans qui étaient des corrompus, qui avaient des besoins énormes d?argent et qui étaient prêts pour cela à tout faire. Ces chefs d?Etat corrompus sont des enfants de l?Occident. Il y a eu cette première génération de chefs d?Etat qui ont mené leurs pays vers l?indépendance, celle des N?Kruma, Nyerere, Kaunda, Kenyatta etc. Eux étaient encore empreints des principes de la lutte pour l?indépendance contre le pouvoir colonisateur. Aujourd?hui, on en est à la génération qui a perdu cette notion. Beaucoup d?entre eux sont devenus de ?petits Occidentaux? aimant les belles voitures, l?argent et le paraître. On leur a montré comment ouvrir des comptes en Suisse tout ça? Ils ont bien appris.

Suivez-vous de près ce qui se passe Afrique sur le plan politique ?

Oui bien sûr, dans la mesure où je travaille sur ce continent, j?aime bien savoir ce qui s?y passe. Mais je me tiens quand même loin de la chose politique. Vous savez, quelquefois, avec la concession minière, je peux passer deux ou trois mois en brousse sans regagner la civilisation. Notre mine en Guinée, pour vous donner une idée, est à 1 600 kilomètres de la capitale, Conakry. J?habite donc en brousse avec tous les travailleurs pendant plusieurs semaines. Je dors dans une hutte en paille, l?endroit est infesté de moustiques. Il faut prendre ses précautions et j?ai donc avec moi une trousse de secours bien équipée. Mais c?est là que j?apprends ce qu?est l?Afrique, ce que sont les Africains, comment vivre avec eux. Ils vivent comme des gens libres, ils vivent comme ils veulent. Le soir, je suis avec eux, on fait cuire le riz, on chasse des animaux. Un soir, il n?y avait ni riz ni animaux, on a mangé des bananes. Pas plus compliqué. Vraiment, je me sens totalement intégré à cette vie là? La rivière est là, il y a de l?eau. Et quand je suis avec eux comme ça, je me dis, moi, l?ancien ingénieur civil de la Banque Mondiale, pourquoi on vient emmerder ces gens. Ils n?ont pas les mêmes besoins que nous et nous voulons à tout prix les faire devenir comme nous. Avec eux la vie s?écoule, elle passe comme elle doit passer?

La mort aussi?

Oui bien sûr. Elle fait partie de leur vie. On creuse un trou, on pratique quelques rituels et on vous met dedans et la vie continue. En Afrique du Sud, ce n?est pas la même chose. J?ai une grande ferme dans les environs de Port-Alfred et j?y ai une exploitation piscicole où j?élève des tilapia rouges pour l?exportation. Mais l?Afrique du Sud en ce moment est dans une passe très délicate. Personne ne sait ce qui se passera après la mort de Nelson Mandela, qui reste un élément très unificateur même s?il n?est plus président. Il y a une montée de violence dans le pays qui fait craindre le pire. C?est pour cela aussi que j?ai envie quelquefois de rentrer à Maurice quand j?aurais fini avec l?exploitation minière.

Vous avez des projets ?

Oui, j?aimerais beaucoup refaire à Maurice une ferme piscicole comme celle que j?ai en Afrique du Sud. Je pense que l?on pourrait développer cela sur une grande échelle. Je pense pouvoir créer de l?emploi pour une centaine de personnes avec ce projet. La chair du tilapia rouge est très demandée en Europe, surtout en France. J?ai la technique de ce type d?élevage et du conditionnement. Les filets de poisson sont enlevés et mis sous vide et expédiés à travers toute l?Europe. C?est vraiment un marché à développer et je souhaiterais le faire très bientôt.

Vous avez quitté l?île depuis plus de 20 ans et vous y êtes revenu pour la première fois il y a quelques semaines à peine. Comment avez-vous trouvé le pays après cette longue absence ?

Quand on regarde en surface, ça a l?air d?être mieux qu?il y a 20 ans. Le niveau de vie s?est élevé et on le voit en se promenant dans le pays. Mais ce qu?il y a au fond je ne sais pas. Je ne vis pas ici et je ne peux pas vous donner une opinion fondée. Quand j?ai quitté Maurice, je me souviens de cette sensation d?étouffement qui m?a fait partir. Est-ce que je le ressentirais encore en revenant dans le pays, je ne sais pas? Je voudrais aussi, en revenant à Maurice, mettre sur pied une taillerie de diamants et installer sur l?île un centre d?achats pour diamants. J?ai tous les contacts qu?il faut et je pense que Maurice peut devenir une plaque tournante du commerce du diamant. En Guinée Conakry, il y a, tous les 45 jours, une vente de diamants. Et l?on peut voir des jets privés venant du monde entier avec à leur bord des millionnaires qui viennent acheter les diamants. C?est quelque chose qui peut rapporter beaucoup à l?Etat mauricien. Et à ceux qui disent que nous n?avons pas le know-how, je rappelle simplement qu?il y a 40 ans nous ne savions pas faire un t-shirt ou un pull over. Pourtant nous avons pu devenir un des plus gros exportateurs mondiaux de pull overs alors que nous n?avons pas de moutons dans l?île !

Avez-vous ce qu?on peut appeler l?âme de l? aventurier ?

Sans doute, oui. On peut le dire. J?aime la liberté, la vie dans les grands espaces. Cela correspond, dans une certaine mesure, à la définition de l?aventurier. Quand je suis en forêt avec les travailleurs et que nous passons de longues semaines ensemble, il y a une vie que j?aime bien. Elle n?est pas facile, elle est dure quelquefois, mais elle me plaît. Il n?y a pas de voiture, pas de bruit; on se lève avec le soleil, on se couche avec lui.

«Et quand je suis avec eux comme ça, je me dis, moi, l?ancien ingénieur civil de la Banque Mondiale, pourquoi on vient emmerder ces gens. Ils n?ont pas les mêmes besoins que nous et nous voulons à tout prix les faire devenir comme nous. Avec eux la vie s?écoule, elle passe comme elle doit passer?»

On dit souvent que ceux qui ont connu et aimé l?Afrique et qui la quittent, restent orphelins d?elle toute la vie? Craignez-vous cela en venant vous installer à Maurice ?

C?est vrai que l?Afrique est attachante et que souvent on y laisse une partie de soi-même, mais j?ai des projets pour Maurice et j?ai envie de les réaliser. Et puis j?ai mon père qui y habite, ainsi que des parents et amis. Non, je ne crains pas de ressentir ce manque d?Afrique comme vous dites. On verra?

Vous avez été proche de Sir Gaëtan Duval et de la politique mauricienne, êtes-vous toujours attentif au monde politique local?

Non, j?essaie de suivre, de loin, pour savoir ce qui s?y passe. Et puis je suis informé par des amis. J?ai été très heureux, au cours de ma récente visite au pays, d?avoir revu Xavier-Luc Duval que je connais bien. Ce retour à Maurice, après si longtemps, m?a permis de voir un pays changé et transformé, généralement en bien. Non, je pense vraiment que je retrouverai avec plaisir, et sans grande difficulté, ma vie à Maurice.

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