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L?accompagnement dans la durée

16 juin 2006, 20:00

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Au gré des formations qu?elle a suivies au sein de la Ligue ouvrière d?action catholique, notamment celle de parents médiateurs, Mary Jolicoeur, 45 ans, a fini par développer une patience d?ange. Pour preuve, elle se laisse faire quand ses jumelles de quatre ans, Jade et Faith, grimpent sur le sofa du salon où elle est assise et lui montent sur le dos lorsqu?elle parle.

Les fillettes étant comme du vif-argent, s?accrochent à son cou, la décoiffent, lui ôtant même son collier. Mary garde son calme et leur demande de rejoindre leur père Mario, agent d?assurances, qui prépare le café matinal dans la cuisine. Mais les gamines comme aimantées, reviennent toujours vers leur mère. Cela n?empêche pas Mary de poursuivre son récit comme si de rien n?était.

Elle explique avoir beaucoup changé après la formation susmentionnée. «Ma mère était une femme autoritaire et menait la maison d?une main de fer. Inconsciemment, je reproduisais le même schéma avec ma famille. Cette formation a été révélatrice à bien des égards. Sa plus grande richesse toutefois a été de me permettre de me débarrasser de mes blocages et de mes fausses conceptions à propos de l?intelligence.»

Mary raconte que jusque-là, elle était persuadée que l?intelligence était l?apanage des nantis. «Cette pensée inique résume en grande partie le drame de la classe ouvrière à qui la société a longtemps fait croire que l?intelligence ne lui était pas donnée. Et les parents perpétuent ces fausses conceptions. N?entendons-nous pas souvent des parents dire devant leur enfant que depi maternel li bet ? Ils ne réalisent pas qu?en s?exprimant ainsi devant l?enfant, ils le font accepter cet énoncé comme une fatalité. Il y a tout un exercice de déconstruction et de reconstruction ? que j?ai entrepris sur moi ? à faire auprès de la classe ouvrière.»

Même si Mary attribue grandement son changement de perceptions à ladite formation, elle a toujours eu l?esprit critique. Cette benjamine d?une famille de quatre enfants, qui est obligée d?aller travailler à l?usine à 13 ans, faute de moyens pour poursuivre sa scolarité, s?y plie de bonne grâce. Elle sait qu?en parallèle, son engagement dans les mouvements de l?église catholique, lui permettront de continuer à s?instruire. Mary va d?une usine à l?autre mais ne porte pas d??illères pour autant.

Elle réalise que le travail en zone franche est robotisant et ne laisse aucune place à la réflexion, à la prise d?initiatives et tue aussi la vie de famille. Elle present aussi qu?après 40 ans, la majorité des femmes travaillant à l?usine seront, un jour, jugées improductives et ne trouveront pas d?embauche en zone franche. Par conséquent, elle encourage ses congénères, qu?elle sait douées pour la couture, à créer leur petite entreprise.

Lorsque Mary se remarie à Mario ? son premier mari est mort dans un accident de travail ? et fonde sa famille, Olivier, aujourd?hui âgé de 20 ans, Ruth, 13 ans, Sophia, 11 ans et les jumelles, elle se retire momentanément de la vie active. Mais une fois que Sophia est scolarisée, Mary refuse l?oisiveté. L?église du Sacré C?ur recherche un animateur pour son service d?écoute pour une permanence de quatre heures. Le curé d?alors demande à Mary de prendre cet emploi. C?est ce qu?elle fait.

Lorsque quatre employées d?usine qui savent bien manier l?aiguille, se plaignent auprès d?elle d?avoir du mal à trouver de l?embauche, elle les incite à se regrouper et à former une petite entreprise de confection de sacs en tissus. Comme elles n?ont pas de ressources financières pour démarrer leurs opérations, Mary se tourne vers les religieuses du Bon Pasteur.

<B>Être effective dans son action</B>

L?une d?elle, S?ur Ruth, est emballée par cette idée de promotion de la femme et aménage un atelier pour elles dans la cour du couvent. C?est ainsi que naît l?Association Femmes debout. Cette belle aventure dure quatre ans. Leurs affaires périclitent pour plusieurs raisons : Mary qui est le cerveau des opérations, prend du recul et s?attend à ce que ces femmes prennent des initiatives pour répliquer ce projet dans les quartiers. Mais celles-ci n?ont pas le réflexe qu?il faut. S?ur Ruth regagne son pays d?origine et aucune autre religieuse ne prend le relais. Et puis, les sacs en tissus ne sont, à cette époque, pas autant à la mode qu?aujourd?hui.

Mary poursuit son travail au service d?écoute et touche du doigt non seulement la misère financière mais aussi la détresse humaine, en particulier celle de femmes «exploitées et violentées par leurs maris» ou encore d?autres «qui fuient leur maison car elles n?y sont pas écoutées, ni valorisées». Même si les consignes qu?elle a reçues sont d?accompagner ces personnes en détresse dans leurs démarches administratives, Mary sent que sa mission est d?aller beaucoup plus loin dans l?accompagnement. Du moins dans la mesure de ses possibilités. «J?ai réalisé que pour être effective dans l?action, il faut ce que j?appelle un accompagnement tombe, leve.»

En juin 2005, Mary apprend de quelques réguliers du service d?écoute, qu?ils ont été encouragés à envahir les maisons de la National Housing Development Company à Chebel. Et qu?à l?issue des élections, les clés desdites maisons leur seraient remises. Elle n?y croit guère et fait tout pour les en dissuader. C?est peine perdue. Estimant qu?elle est peut-être dans l?erreur, elle leur rend même visite par la suite et découvre stupéfaite, des personnes heureuses d?avoir enfin un toit à elles. «Leur rêve s?était matérialisé car ils vivaient dans des taudis jusque-là.»

Ces personnes déchantent à l?issue des élections lorsqu?ils sont sommés de vider les lieux. Mary vit ce drame avec eux et se met à alerter ses contacts pour aider ces squatters devenus sans-logis. Pendant les trois mois que ces personnes passent à la belle étoile, Mary est à leurs côtés, dès que ses responsabilités professionnelles et familiales le lui permettent.

Elle est révoltée par l?attitude des Mauriciens qui oscillent entre indifférence et mépris. «Ces squatters vivaient dans la pauvreté. Il semblerait qu?aux yeux de bon nombre, elle était acceptable car cachée et qu?il fallait qu?elle le reste!». Le fruit de ses réflexions est à la base de la création du Comité catholique pour la justice. Lorsqu?elle apprend que les autorités pensent à reloger les 144 familles de sans-logis dans des maisons en bois et tôles à Bambous, sans aucune provision pour les fosses septiques et le raccordement aux services essentiels, Mary se révolte. À ses yeux, c?est faire preuve d?inhumanité et renforcer la stigmatisation déjà existante à l?égard de ces sans-logis.

Elle prend la tête du collectif d?organisations non-gouvernementales défendant leurs intérêts. Elle estime que ces sans-logis ont, comme tout le monde, droit à une vie décente. Mary et ses «frères d?armes» ne comptent plus leurs interventions auprès des autorités et du Trust Fund for the Social Integration of Vulnerable Groups pour que ceux-ci acceptent le principe de maisons en béton. «L?avancement de ce projet que nous nommons ?Terre Nouvelle? a été laborieux. Du moins auprès des autorités. Cela a été la croix et la bannière mais il semblerait que nous commencions à en voir le bout. Nous avons encore éclairci certaines questions avec le ministre du Logement il y a 15 jours. Par moments, nous avons le sentiment que toutes nos démarches sont à recommencer! Me tou lezour, si bisin siz ar zot, nou pou fer li.»

Mary est toutefois consciente qu?il faut aussi éduquer ces sans-logis. «Si du côté des Mauriciens, il faut un changement de regards sur les sans-logis, du côté de ces derniers, il faut aussi un changement de mentalités. Ils doivent se départir de leurs habitudes d?assistés. Même pour la construction de leurs maisons, nous réclamerons une contribution sous la forme qu?ils veulent, car rien n?est gratuit.»

Comme à son habitude, Mary voit loin et rêve en technicolor. «Je rêve de voir sur Terre Nouvelle, des enfants scolarisés et épanouis qui deviendront des professionnels et qui serviront d?exemples à d?autres enfants de la classe ouvrière. Ce ne sera que dans une quinzaine d?années que nous pourrons évaluer le fruit de notre travail d?accompagnement tombe, leve.» Un rêve pour lequel cela vaut vraiment la peine de lutter?

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