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La vision artistique de Corinna Marina

27 janvier 2008, 00:00

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Corinna Marina expose une trentaine d?acryliques à la galerie municipale Malcolm de Chazal, à Curepipe, et ce jusqu?à mercredi. Cette jeune artiste n?est pas à son coup d?essai puisqu?elle s?est déjà aventurée en solo à la galerie Max Boullé, à Rose-Hill, pas encore transformée en bureaux administratifs, sous prétexte que classeurs métalliques, fils électriques de toile d?araignée informatique, fauteuils pivotants et mobiles, comptoirs anti-administrés sont plus décoratifs que les toiles de nos artistes les plus talentueux.

Corinna Marina nous vient de Suisse où elle a l?occasion de parfaire sa formation artistique, à Beaulieu, près de Lausanne, mais après une enfance studieuse, passée dans son village natal de Plaine-Magnien et des études secondaires au collège d?État Emmanuel-Anquetil, à Mahé-bourg, où en sus du voisinage du Grand-Bleu, elle a le privilège d?avoir, pour professeur d?art, un certain Saïd Hossanee que les lecteurs des présentes chroniques, se voulant esthétiques, connaissent bien et apprécient tout autant.

De Saïd Hossanee, fils spirituel et artistique du génial Malcolm de Chazal, la jeune Corinna Marina retient essentiellement la liberté, que possède d?instinct tout artiste bien né, de recréer sur ses toiles, non pas le monde qui s?impose à ses sens et dont elle possède la vision empirique, mais bien le monde qui bouillonne en elle. Parler à son propos de surréalisme pourrait être inapproprié, car cette école de pensée et de peinture date déjà et nous impose des lois et des critères pouvant paraître contraignants.

Corinna Marina peint un monde, son monde, mais qu?elle perçoit au-delà de la réalité environnante quand il ne situe pas à l?intérieur de sa personnalité, de son identité, de la pensée qui bouillonne en elle.

Un instant d?illumination

C?est dire que son ?uvre, ses toiles, ainsi exposées jusqu?à la fin du mois, au milieu d?un mini-lac, n?ayant, bien sûr, aucune ressemblance avec celui du lac Léman, risquent fort de nous décontenancer, car nous devons laisser aux vestiaires nos références empiriques habituelles.

Il est possible de distinguer quatre catégories parmi ses ?uvres, selon que l?on veut aller de la simplicité la plus totale à l?ésotérisme le plus complet avec re-création cosmogonique, en passant par une peinture de personnages en esprit, en quête de vitalité et, heureusement, quelques infidélités au surréalisme, via quelques reposoirs en forme de simple vision de la réalité, pour ne pas parler, ici, de peinture figurative.

Commençons par le plus simple, mais aussi et peut-être par le plus réussi. Le chef-d??uvre est incontestablement Lumière, toile se contentant d?une pluie de fleurs rosacées, se détachant à peine d?un décor, pouvant être fait de forêt de bambous de Chine, le tout baignant dans une atmosphère ouatée mais dorée, que n?auraient pas renié Turner ni même Van Gogh.

Incendie est de la même veine, mais baignant dans une atmosphère plus chinoise et donc plus irréelle. L?artiste saisit deux ou trois lianes fleuries, glissant quelque part entre ciel et terre, tous deux invisibles. Aucun sens de direction. Impossible de savoir si l?ascenseur, dans lequel nous enferme l?artiste, monte ou descend. Mais qu?importe. Il nous permet d?entrevoir un instant d?illumination ou de béatitude. Quoi demander de plus ?

Peinture du monde intérieur

Cristal représente un travail méritoire pour tenter de prouver que la seule couleur, talentueusement brossée par l?artiste, peut atteindre la complexité parfaite et mystérieuse de l?éclat cristallin. L?élément marin de Vision du Paradis manque également d?un peu de fluidité et de transparence, notamment en bannissant, peut-être, le blanc toujours trop laiteux. Avec l?Illuminé, torrent océanique allant à la rencontre d?un soleil couchant aztèque, et l?Abîme, nous nous éloignons déjà de cette simplicité nous ayant, de prime abord, éblouis. Abîme est déjà un premier clin d??il au maître Saïd Hossanee.

La peinture du monde intérieur de l?esprit avec personnage central, regroupe une demi-douzaine de toiles. On devine tout de suite l?influence du maître du genre, Salvador Dali. Dûment interrogée, Corinna n?éprouve aucune gêne à confier qu?elle? adore Dali et on peut la comprendre quand on sait que ce peintre, sans conteste l?un des plus doués et des plus talentueux du xxe siècle, a tout fait pour que nous prenions en grippe sa peinture, en espérant pouvoir cacher toute sa beauté sous des atrocités, les unes plus grotesques et repoussantes que les autres. Tant pis pour ceux tombant dans les pièges, dont Dali prend plaisir à entourer ses chefs-d??uvre.

Des toiles plus reposantes

Lassitude et Désespoir sont sans doute les ?uvres de Corinna Marina qui nous font le plus penser à Dali. Mais nous regrettons de ne pas pouvoir trouver davantage la peinture glacée de ce maître et qui nous permet de le comparer aux meilleurs peintres de la Renaissance, à Michel-Ange, par exemple, et même à ce Léonard de Vinci que Corinna Marina tient en haute estime.

Lassitude nous renvoie au Penseur de Rodin, mais qui aurait troqué sa tête pensante contre une aile angélique. Désespoir s?assoit par terre, les genoux entre les bras, la tête enfoncée dans les genoux. On entre dans sa coquille et on attend le retour des raisons d?espérer.

Les autres visions du monde intérieur de l?artiste sont déjà moins définissables. L?Endormi pourrait tout aussi bien s?appeler L?Incompréhensible. Le Pianiste caché hésite entre le No japonais et la Commedia dell?arte. Un masque lunaire, orné de quelques fards, tenant lieu de sourcils, de pommette oculaire, de rictus, d?ombre de joue, plane au-dessus d?un sentier en forme de clavier de piano, forcément désaccordé.

La prisonnière sans issue s?éloigne d?un décor éminemment dalien pour se diriger vers un horizon d?azur, paraissant pourtant comme une issue favorable à sa quête de liberté. L?Epanouie s?éloigne aussi de l?ésotérisme et du surréalisme pour se rapprocher de Hossanee et même de Vaco Baissac.

La recréation des cosmogonies imaginaires échappe, bien sûr, à toute définition et encore moins à toute explication. Les formes se disputent aux couleurs. On devine des rivières torrentueuses dévalant au fond des canyons, des mondes lunaires à explorer. C?est souvent vertigineux. Déroutant à souhait.

Il y a heureusement quelques toiles plus reposantes, mais pas forcément plus belles. La halte devant Cap-Malheureux ne figure pas parmi nos meilleurs paysages marins. Il en va de même pour la Vision marine ou plus exactement sous-marine. Les coquillages portent définitivement l?empreinte de Saïd Hossanee. L?Indienne est un heureux mélange de l?élan esthétique d?un Vaco Baissac que tempère harmonieusement le fourmillement artistique qu?accorde une Nathalie Perrichon aux détails infimes, établissant la somptuosité des créatures nous entourant.

Corinna Marina nous prouve qu?elle a du tempérament et qu?elle n?entend pas céder à la facilité. La route à parcourir est encore longue devant elle. Il n?est pas dit qu?elle trouvera à Maurice les esthètes capables d?apprécier, comme il se doit, son ?uvre. Ce public, plus connaisseur, existe peut-être à l?étranger. L?on pense, plus particulièrement à une Gilberte Marimootoo-Natchoo, mieux appréciée de visiteurs étrangers que d?esthètes locaux.

Corinna Marina incarne avec témérité le douloureux rappel que l?artiste authentique peint, non pas pour plaire aux autres ni même à ces affreux critiques, mais pour enfanter le trop plein qui bouillonne en eux.

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