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La vie politique
Sir Satcam Boolell, vous avez passé allègrement le cap des 80 ans et vous gardez la forme. N?y a-t-il pas des moments où vous vous dites : ?La vie m?a vraiment gâté? ?
Non, elle ne m?a pas gâté. Mais elle ne m?a pas fait des misères non plus. Ce que j?ai obtenu, c?est par mon labeur que je l?ai obtenu. Je suis né dans une famille très pauvre, à la campagne. J?ai eu des moments vraiment difficiles, mais j?ai travaillé, étudié et j?ai pu, grâce à mon travail, avancer dans la vie. Mais je ne peux pas dire qu?elle m?ait gâté.
Il vous a manqué quoi pour pouvoir dire que vous avez été gâté par la vie ?
Si j?avais tout obtenu en travaillant peu, là j?aurais pu dire avoir été gâté. Mais là non. J?ai travaillé pour ce que j?ai eu. Un héritage, une loterie? C?est ça être gaté. Tout obtenir sans faire grand chose. Peut-être que dans ma carrière politique, si je n?ai pas atteint le sommet, c?est ma faute et ma faute seulement. Je suis un peu triste de n?avoir pas atteint ce sommet. Mais avec le recul, je me dis que je suis le seul responsable. Cela me rappelle Chateaubriand qui disait qu?il lui manquait deux choses pour réussir : l?ambition et l?hypocrisie.
Des regrets de n?avoir pas été Premier ministre ?
L?occasion s?est présentée à plusieurs reprises, mais peut-être à ce moment-là, j?ai choisi d?être droit, loyal et sincère. Pourtant, je peux vous l?assurer, les amis autour de moi ne manquaient pas pour me dire: ?Vas y, c?est ta chance!?
Si l?occasion se présentait aujourd?hui, comment réagiriez-vous ?
Je referai la même chose. Si je sais que je vais faire une injustice à quelqu?un, c?est difficile.
Quelles sont ces occasions où vous auriez pu accéder aux plus hautes fonctions ?
Un homme politique très connu est venu me rencontrer à un moment où la popularité du Ptr était en baisse, où le Dr Ramgoolam lui-même commençait à vaciller. Il m?a dit : ?Tu n?as qu?à dire oui et le nécessaire sera fait. Nous votons une motion de ?no confidence?, nous faisons tomber le gouvernement et tu prends la place de Ramgoolam.? Il était question de faire une alliance avec le MMM. J?ai dit non, parce que, aussi longtemps qu?il n?y avait pas de raison valable pour me séparer de Ramgoolam, je ne voyais pas pourquoi j?allais le faire. J?ai été sincère et je me suis dit: ?Si nous tombons, ce sera tout le monde ensemble et avec honneur. ? La personne en question m?a dit : ?Je n?ai jamais vu quelqu?un d?aussi stupide que vous. Cette occasion ne se présentera pas encore.?
Tout loyal que vous êtes, vous avez quitté le Parti Travailliste en 1982 pour faire votre parti?
Je l?ai fait parce que le parti avait été accaparé par toutes sortes de gens qui n?avaient jamais été travaillistes. Je suis parti faire ce mouvement de protestation pour leur casser les reins. Six mois plus tard, ils ont capitulé, et je suis revenu. J?avais eu raison de le faire.
La notion de loyauté en politique peut être posée de nos jours, à voir les revirements auxquels les Mauriciens ont fini par s?habituer?
Aujourd?hui, la loyauté est toute relative. La politique est devenue comme un red light city. Tout est achetable. Les alliances se font, se défont. Prenons l?exemple de Navin Ramgoolam. Le MMM a dit que Navin n?a pas été un bon Premier ministre. Pourtant à quelques semaines des élections de l?an 2000, ils étaient devant sa porte pour lui demander de faire une alliance. Si cela s?était fait, si Navin avait accepté, il serait un héros pour le MMM. Quel crédit accorder à ce genre de personnes quand ils critiquent Ramgoolam ? Depuis que le MMM est entré dans l?arène, la moralité politique a disparu. Quand il y avait Duval, il représentait quelque chose. Il avait des idées. Et toutes ses idées se sont révélées être d?avant-garde : tourisme, zone franche?
Cette dernière est mal en point aujourd?hui?
Oui, mais y a-t-il quelque chose d?autre pour remplacer cela ? On nous parle de cyber cité. Sommes -nous prêts ? Sommes -nous équipés? Entre maintenant et le moment où nous serons prêts, il y aura un gap. J?ai beaucoup d?inquiétude pour notre avenir économique. Nous avons à faire face, actuellement, à la plus grave crise économique depuis l?indépendance. Le sucre est menacé. Il faudra en produire 300 ou 400 000 tonnes, de manière mécanisée et cela juste pour pouvoir honorer quelques marchés garantis. Le textile a toujours été fragile. Tous les pays qui se sont industrialisés ? même en Europe ? ont commencé par le textile. C?est une phase que l?on quitte aussitôt que la notion de main-d?oeuvre à bon marché disparaît. Et puis, il faut le dire, toutes les conventions signées et négociées par les gouvernements des années 70 et 80 ont fait s?endormir le secteur privé. Nous sommes devenus un pays qui dépendait en quelque sorte des subsides.
Ce qui a bloqué en quelque sorte l?imagination ?
Les sucriers n?ont pas eu de vraie vision à long terme. C?est vrai qu?ils voient souvent les choses avec un peu de retard? Et puis, quand ils le réalisent, ils essaient d?aller plus vite. Concernant le tourisme, c?est une industrie fragile. Si nous n?avons pas de stabilité politique, sociale, si nous ne montrons pas plus de sévérité envers le law and order, nous risquons de nous retrouver dans de grandes difficultés avec des répercussions sur le tourisme. On entend parler de viol ? comme cela s?est passé récemment ? de plus en plus souvent. Et comme vous savez, en plus, Maurice est une destination déjà chère?
Le ?law and order?, selon le Premier ministre a été rétabli?
Comment peut-on dire aux Mauriciens qui voient tous les jours augmenter crimes, vols, viols que le law and order a été rétabli. En fait, il n?y a ni law ni order. La police est dépassée. Il y a du chômage et cela cause des problèmes graves. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans ce pays. Quand vous voyez que l?on attaque des touristes ou des étrangers, c?est que quelque chose a changé. Vous savez, j?ai été haut commissaire de Maurice en Grande-Bretagne et je me rappelle que déjà nous avions des protestations de touristes britanniques qui nous écrivaient des lettres assez inquiétantes en exprimant leur opinion sur Maurice. J?ai dû intervenir, les rencontrer, parler avec eux, pour qu?ils ne l?envoient pas à la presse. Ils parlaient notamment du manque de sécurité.
Vous voyez évoluer la société mauricienne depuis presque 50 ans, le temps de votre engagement politique. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?
Avec le recul, on doit se rendre compte : notre rapide industrialisation a laissé des marques sur la société. Elle l?a un peu déséquilibrée. Nous avons pris l?habitude de l?argent. Les besoins matériels sont énormes. Et puis il y a ce grand fléau qu?est la drogue. Et il n?y a aucun signe que la drogue est en train de diminuer, quoi qu?en disent les autorités. J?ai bien peur qu?à Maurice, je le redis, il n?existe, en ce moment, ni law ni order. Et il ne faut pas que ce gouvernement prenne les Mauriciens pour des gens sans mémoire et sans discernement.
Une frange d?observateurs politiques a parlé de l?arrivée de Paul Bérenger au poste de Premier ministre comme d?un ?déclic historique?. On ne vous a pas beaucoup entendu sur cette question?
Avec le recul, je crois que c?est un ?non event?. La constitution donne le droit à n?importe quel Mauricien de devenir Premier ministre. Son occasion s?est présentée et il l?est devenu. Il a fait des tentatives en 1983 et en 87 qui n?ont pas réussi, comme Gaëtan Duval en 1967. Les grands discours au sujet du tabou brisé me laissent froid. Mo pas rentre dans sa banne calesse cassé-là ! Ce mythe du seul Vaish qui peut devenir Premier ministre est faux.
Ils se sont vérifiés dans les faits depuis 1968?
Cela a été le fruit du hasard. Sir Seewoosagur a mené la lutte pour l?indépendance, non pas parce qu?il était de telle caste. Il était le elder statesman et il était normal qu?il devienne le leader du Ptr et par la suite Premier ministre. Puis Jugnauth est devenu Premier ministre parce qu?il était le leader de son parti, le MMM. Si j?étais le leader du parti à cette époque, je serais devenu Premier ministre. C?est un mythe qu?il faut détruire. Bérenger comme Premier ministre, il faut l?admettre, travaille beaucoup. Productivité ? Ça je ne sais pas ! Je n?ai pas trop les moyens de vérifier. Ce qui m?inquiète aussi, c?est qu?il a la folie des grandeurs. Il veut nager dans grand dilo. S?il s?écoutait, il mettrait des ambassades de Maurice dans le monde entier. Si vous voyez un semblant d?esprit d?équipe dans le gouvernement, c?est que personne n?a envie de risquer sa place?
Il en a été ainsi sous tous les gouvernements?
Peut -être, mais Bérenger a réussi quelque chose que les Travaillistes n?ont jamais pu faire. Chaque député, s?il ne devient pas ministre, obtient quelque chose. Une petite présidence par çi, une autre par là? Les activistes sont bien gâtés? Demain, les Travaillistes revenus au pouvoir, ces gens-là vont marcher avec nous?
Votre description de la politique fait froid dans le dos?
C?est comme ça. Il n?y a pas de loyauté, rien. J?ai connu les années 63- 67 où on travaillait avec un esprit de sacrifice. Les gens qui étaient pour Curé ou pour Rozemont, à l?époque, étaient persécutés par les autorités coloniales : ils perdaient même leur emploi. La police les harcelait. Il y a des gens qui préféraient perdre leur place que d?abandonner Curé.
Je vous écoute parler et je me dis : cet homme se fait-il encore des illusions sur la nature humaine? ?
Ecoutez moi, la nature humaine n?a pas vraiment changé. C?est le monde matérialiste dans lequel l?homme gravite qui l?oblige, en quelque sorte, à agir différemment. Il a pris le train du bien-être matériel en marche?
Avez -vous dit tout ça à votre fils quand il s?est lancé dans la politique ?
Je savais qu?un des deux allait faire de la politique. Mais je ne savais pas que ce serait Arvind. Cela a été une surprise. Je le voyais plutôt médecin au grand coeur, faisant presque du social. Je pensais que ce serait Ajit qui allait se lancer. Mais je crois qu?Arvind mène bien son engagement. Cela me fait plaisir quand on me dit : ?Vous êtes le père d?Arvind ??
Vous parliez du cynisme en politique. Peut-on imaginer plus cynique votre phrase restée célèbre : ?Tout est possible en politique? ? Avez-vous fait ?votre possible? ?
C?est l?art du possible, du moment que cela reste raisonnable. Le MMM et le MSM ont dépassé de bien loin les possibilités du raisonnable!
Etes vous un cynique ?
Oui. Parfois très cynique. Comme cette phrase que j?ai dite. Quand on voit les alliances se faire, se défaire, se refaire, que peut-on être sinon cynique ?
C?est une tradition commencée par le Parti Travailliste faisant alliance avec Duval le lendemain des élections de l?indépendance?
C?est vrai. L?idéologie est partie par la fenêtre. Faire la politique est difficile.
Il y a cette deuxième phrase de vous qui recherchiez une ?offre digne et sincère??
Ce sont des choses qui ont été prises hors de contexte. J?avais été révoqué par Jugnauth en 83 qui par la suite me courtisait pour que je revienne. C?est alors que j?ai dit, à l?intention de Jugnauth, que s?il m?offrait quelque chose de digne et de sincère, j?accepterais. Mais ce qu?on a oublié de dire, c?est que c?est lui qui était venu me chercher.
La politique vous manque ?
Cela me manque quand je pense aux meetings et aux rencontres avec la population. Mais je n?ai plus le même courage, la même énergie que par le passé. C?est le côté humain de la rencontre qui me manque. Je vais toujours faire mon marché moi-même et je rencontre les gens. Je sens du respect et j?en suis très heureux.
Si le parcours était à refaire, qu?auriez-vous évité ?
C?est une question très difficile à répondre. Tout ce que je sais, c?est que je suis heureux d?avoir fait de la politique à une periode où l?argent avait moins d?importance qu?aujourd?hui. C?est pour ça que j?avais proposé que l?Etat finance les élections et qu?on arrête tout le tam tam qu?il y a : banderolles, oriflammes, voitures etc. qui coûtent horriblement cher. Plus les élections coûtent cher et plus les capitalistes qui financent les partis peuvent tenir en otage un gouvernement. Pour eux, c?est un investissement. Le problème continuera aussi longtemps que ce système existera. C?est une source de corruption quand la politique a besoin des capitalistes pour les élections. Si vous ajoutez à cela, sur le plan de la société, que les religions sont devenues un instrument de pouvoir qui a perdu le sens de sa mission? Moi, je crois qu?aujourd?hui, plus les Mauriciens s?éloigneront de la religion, mieux ce sera. Il y aura moins de clash.
Quels sont les chemins que vous avez croisés au cours de votre carrière et qui restent pour vous des références ?
Seewoosagur Ramgoolam, Sookdeo Bissoondoyal, Bickramsing Ramlallah et aussi Fernand Le Clézio qui était un avant-gardiste. Je le rencontrais souvent. Il avait une grande ouverture d?esprit. Et puis, il y a Guy Rozemont. Si je ne l?avais pas rencontré, je ne serais sans doute pas dans le Parti Travailliste.
?Comment peut-on dire aux Mauriciens qui voient tous les jours augmenter crimes, vols, viols que le law and order a été rétabli ??
?Plus les élections coûtent cher et plus les capitalistes qui financent les partis peuvent tenir en otage un gouvernement. Pour eux, c?est un investissement.?
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