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La vie dense
● Les non initiés croient ressentir comme un malentendu entre le ?Bharat Natyam? et son interprétation par des hommes. D?où vient cette impression que l?homme n?a pas sa place dans cette discipline?
Il faut déjà expliquer ce qu?est le Bharat Natyam. Ce nom a été donné à cette dans e il y a un peu plus de 50 ans seulement. Autrefois cela s?appelait la danse des bayadères. Quand on a voulu faire disparaître le nom des Dasi Artham, danseuses de temple, parce qu?on les traitaient de prostituées. Donc, on ne voulait pas que des gens de bonne famille pratiquent cette danse. Et on a donc changé le nom. On l?a rebaptisée Bharat Natyam. La danse masculine avait un peu disparu de l?Inde. Et les hommes qui dansaient étaient souvent déguisés derrière leurs femmes.
● Cela sous-entend tellement de choses? que la grâce ne sera jamais masculine par exemple?
Pas du tout. Il n?y a pas de problème dans la tradition indienne. En chacun de nous, il y a la grâce de la féminité et de la masculinité. C?est le cas pour Shiva qui a les deux en lui. Ce qui est intéressant aussi dans la danse d?un homme, c?est ce côté viril qui peut être ressenti, grâce à la danse masculine tout de même. La danse de Shiva par exemple, c?est un homme qui peut bien la danser. Cela étant dit, le Bharat Natyam est fait pour les deux.
● Quand je vois les plus grandes publications internationales parler de vous comme le Rudolf Noureev indien, cela dépose sur vos épaules une lourde responsabilité ?
Pas du tout. L?Occident, vous savez a toujours besoin de classifier les gens. Sans doute pour se rassurer. Je suis le premier danseur indien qui ait dansé à l?Opéra de Paris. Je ne l?oublie pas. C?est un grand honneur. Je le ressens comme ça parce que pendant trop longtemps, on a mis tous les danseurs indiens dans la catégorie exotique.
Hindou, Indien? Autrefois, les danseurs de temple ne faisaient que danser. Aujourd?hui nous avons donné un renouveau au Bharat Natyam. Les filles qui apprenaient cette danse ne le faisaient pas du tout pour faire carrière. Elles le faisaient en attendant le mariage. Nous n?avions donc pas ce professionnalisme. Ce qui fait que les gens ne réalisaient pas le niveau de cette danse. J?ai la sensation de rester toujours moi-même en pratiquant cette discipline. Maintenant si l?Occident ressent le besoin de parler de moi comme le Noureev indien? c?est la liberté de la presse.
● Catégoriser est une manie des journalistes?
Sans doute. Mais il ne faut pas oublier, concernant la France, que c?est elle qui a fait connaître à un niveau aussi haut l?art indien sur le plan international. C?est la France qui a permis au monde de connaître Ravi Shankar. C?est elle qui l?a lancé. Il a vécu plus de dix ans en France et parle admirablement bien le français. Même chose pour Subramaniam. La France est un pays d?ouverture culturelle, pas les Etats-Unis. Elle a toujours donné une réflexion sérieuse à la chose culturelle. Elle a encensé les artistes, comme nos maharadjahs?
● Ils ont été, on l?oublie souvent, de grands mécènes?
Ils n?ont été quasiment que cela. D?ailleurs dans la tradition, les seuls personnes qui peuvent s?asseoir près d?un maharadjah, c?est un artiste. C?est vous dire? Les maharadjahs étaient aussi quelquefois des danseurs, des joueurs de veena. Ils étaient très proches de l?art, ce sont eux qui ont construit les grands temples de l?Inde. Et qui dit temple, dit employer des artisans, des artistes, des créateurs pour célébrer les dieux.
● La chorégraphie du ?Bharat Natyam? est basée sur une codification. Cela ne rend-il pas sa compréhension difficile au commun des mortels ?
C?est aussi cela son originalité, je pense, et le public pourra, je l?espère, le remarquer. D?abord je ne danse que mes chorégraphies. Je ne danse que mes compositions musicales. Le public, qui n?a pas de texte, pourra comprendre de lui-même. Le vrai art est universel. Il n?a pas besoin de langage. Mais qu?il faille codifier un sujet précis, c?est normal. Mais moi j?aime rendre l?art universel.
● Sans cette universalité, l?art perd de son essence ?
Oui. L?artiste n?est pas là pour convertir quelqu?un ou le faire adhérer à quelque chose. Il est là pour montrer l?essence des choses. Et que chacun reparte avec quelque chose?
● Quand vous dites : ?La danse n?a pas besoin d?avoir de sens. Elle a été créée pour la simple raison que c?est beau. Elle est là pour donner du plaisir?, comprenez-vous que la pléthore d?intellectuels croyant quelquefois même trouver du sens au vent, soit choqué par cette audace consistant à célébrer la beauté pour elle seule ?
Je ne me sens pas en porte-à-faux avec ces intellectuels dont vous parlez. J?ai grandi et j?ai été élevé par les plus grands artistes de l?Inde, les anciennes générations.
Mon père magnifiait la musique. On me disait toujours : ?Joue de la musique.? J?ai été élevé par de vieilles personnes extrêmement raffinées, versées dans l?art. Des gens vraiment très ouverts. Ce qui est intéressant dans l?art indien, c?est ce côté de l?artiste créateur. Ce n?est pas tant de venir restituer ce que l?on a appris. Ce qu?il faut, c?est créer. Pas interpréter. Créer on the spot.
● C?est là qu?il faut voir le lien avec le jazz et les musiciens avec lesquels vous partagez la création, Michel Portal, Didier Lockwood: unis par l?improvisation ?
Exactement. C?est ce qui fait que la musique indienne ressemble au jazz et que je peux me sentir à l?aise avec les musiciens que vous venez de mentionner. La musique indienne est tellement ancienne qu?elle est un peu la base de tout. Sa fondation est solide. Dans le Bharat Natyam il y a deux parties : la première raconte une histoire, et la deuxième, la plus intéressante, c?est la forme dansée, la forme d?énergie. Le dieu Shiva quand il danse, c?est l?énergie.
● Vous êtes chorégraphe, danseur, musicien et compositeur à la fois. Quelle est l?étincelle créatrice ? La musique qui vous inspire votre danse ou votre danse qui vous mène vers la musique ?
Depuis la nuit des temps, les textes disent depuis des siècles avant Jésus-Christ, un artiste doit savoir jouer d?un instrument à cordes, chanter, danser. Cela vient de loin. Il y a beaucoup d?artistes indiens à multiples talents. C?était même notre spécialité. Notamment les maharadjahs dont je vous parlais tout à l?heure. Ils dansaient, chantaient et jouaient de plusieurs instruments. Malheureusement, au fil du temps on a voulu se spécialiser. Quand l?art s?est démocratisé, est né ce désir pour certains de se spécialiser. On est devenus, en quelque sorte, des Occidentaux. On a voulu savoir faire une seule chose à la fois.
● Bannir l?éclectisme, c?est abîmer l?art ?
Certainement. Mais je note avec plaisir que, dans cette nouvelle génération, on commence à revenir à l?éclectisme. Les grands artistes indiens reviennent à cette notion.
● En France où vous vivez, il y a ces corsets rigides où l?on enferme les artistes. Un chanteur ne peut pas être danseur, ni un danseur devenir acteur?Cela vous pèse quelquefois ?
En Inde la conception est totalement différente. Un pianiste, quand il joue, ses mains bougent, ses muscles travaillent. Un Africain qui joue de la musique ne peut pas rester immobile. Tout son corps bouge. Il sent bien que tout n?est qu?un. Une musique et une danse ne peuvent être séparées. Quand vous allez dans les quartiers tamouls vous vous rendez compte que la danse, la musique et la littérature, sont absolument indissociables. On ne les sépare pas. D?ailleurs le problème se pose aux chercheurs en Inde. Quand on ne connaît que la littérature, sans connaître la danse ou le chant on n?arrive pas à comprendre l?ensemble des choses. Car toutes les clés de la danse et de la musique se trouvent dans la littérature. Et toutes les clés de la littérature se trouvent dans la danse et la musique. Si un chercheur n?est pas versé dans toutes ces disciplines, il ne peut pas aller chercher là où il faut.
● Tout est un tout ?
Oui. Et il en est ainsi depuis la nuit des temps. Dans la danse indienne, si on ne connaît pas le rythme, on ne peut pas marquer la danse. Parce qu?il y a une justesse et une précision. C?est pour cela qu?on arrive à de grands moments d?émotion. Un corps, intensifié par les gestes des mains, des yeux et la connaissance de la musique, excelle?
● Quand vous composez, s?agit-il de musique seulement ou entrevoyez-vous déjà les pas qui vont naître avec ?
Cette question m?a été posée à Bombay il y a quinze jours à peine ! Au fait, je dois vous dire, je pense que tout me vient en même temps. Il y a dans la musique indienne ce groove? Cela dépend des compositeurs. Ma musique, en fait, est très dansante. C?est sans doute parce que je suis danseur? Mais ce que j?aime beaucoup dans la musique, ce sont les pauses et les silences?
● Un grand chef d?orchestre disait : ?Le silence qui suit une oeuvre de Mozart, c?est aussi du Mozart? Les silences sont habités??
Bien sûr. C?est comme la respiration. Même dans la littérature, on trouve cela. Quand vous venez de finir de lire un grand texte. Vous fermez le livre, il est encore en vous. Il continue son chemin.
● Quelles sont les musiques autres que la musique indienne qui vous mettent sous influence?
J?ai été baigné dans la tradition de la musique carnatique. Mais j?aime beaucoup le jazz. J?aime aussi beaucoup la musique électronique. J?ai fait un disque avec un DJ de chez Maxims, très connu à Paris, Albert de Paname. En fait, c?est l?Inde qui a donné la musique électronique à l?Occident. Ce sont comme des mantras, des boucles autour desquels on improvise; quand deux artistes de n?importe quelle origine se rencontrent, ce qu?ils ont en commun, c?est le rythme et rien d?autre.
«Si la tradition a vécu jusqu?à aujourd?hui, c?est parce qu?il y a de grands artistes qui l?ont réinterprétée. On l?a empêché de se figer. Sinon elle aurait disparu».
● Le rythme seul n?est pas de la musique. Il faut y ajouter la mélodie et l?harmonie?
Le son, dans la tradition shivaïque, c?est de là que jaillit toute la musique et la danse. Donc, pour nous c?est le premier son qui ordonne les autres éléments.
● Je vous repose la question : le rythme seul est il musique ?
Vous abordez la question avec une approche occidentale de la musique. Le son et la mélodie sont mélangés; c?est comme ça dans nos traditions.
● Cela paraît difficile à comprendre?
Non. Quand je chante il y a déjà mélodie et rythme. Ils sont intimement mélangés.
● Il y a maintenant plus de 35 ans que Ravi Shankar faisait ses premières expériences avec Yehudi Menuhin. Avec le recul, ces expériences ont-elles débouché sur de nouvelles avenues ou étaient-elles de simples moments de complicité entre deux grands musiciens ?
Ravi Shankar est tombé juste. C?était le moment voulu. Mais il ne faut pas oublier que c?est grâce aux Beatles que Ravi Shankar a eu cette renommée mondiale. L?association avec les Beatles et Yehudi Menuhin lui a permis de dépasser les frontières et de faire connaître la musique indienne.
● Cette expérience semble avoir apporté quelque chose à la musique occidentale. Pensez-vous que ce mariage a apporté quelque chose à la musique indienne ?
Oui et non. Cela a beaucoup restreint notre musique à quelques instruments seulement. Alors que nous en avons des centaines en Inde. Aujourd?hui par exemple, peu de gens savent que le sitar n?est pas un instrument indien. C?est un instrument iranien qui est arrivé en Inde. C?est le veena qui est le plus vieil instrument indien. On en parle même dans les Védas.
● Votre association avec Didier Lockwood et Michel Portal, relevait d?un désir de construire quelque chose d?autre ?
Pour moi c?est important. Je me sens comme un homme d?aujourd?hui et de demain. Je suis un Indien moderne, dans ce qu?il y a de plus traditionnel.
● Vous trouvez que les traditions entraînent la modernité ?
Je suis extrêmement traditionnel et cela ne m?empêche pas de construire ma modernité. Quand je vois mes anciens maîtres, ils sont dans des villages perdus et il n?y a pas plus modernes qu?eux. Ils sont ouverts à tout. Je n?aime pas la tradition pour en faire une boîte de conserves. Cela ne m?intéresse pas.
● Dans la bouche de l?anthropologue que vous êtes, cela prend un sens particulier?
Bien sûr. Quand on dit tradition, c?est vague. Quelles traditions ? Prenons par exemple le Bharat Natyam : il y a 200 manières de le danser. Dans quelle catégorie allez-vous me placer ? Les traditions sont un vecteur pour un moment donné. Si la tradition a vécu jusqu?à aujourd?hui, c?est parce qu?il y a des grands artistes qui l?ont réinterprétée. On l?a empêché de se figer. Sinon elle aurait disparu. Avec Portal et Lockwood, c?était aussi pouvoir montrer que l?art indien peut se conjuguer partout. J?ai aussi fait des expériences de danse avec Caroline Carlson notamment et toutes ces choses sont des richesses pour moi.
● L?artiste, encore plus que le commun des mortels, a besoin de dialogue?
Oui. Je joue avec les Africains et c?est très important. Je suis impatient de découvrir votre séga. J?ai travaillé beaucoup par exemple avec la Martinique et la Guadeloupe où je suis en train de faire un relevé de ce qui reste des traditions de la communauté hindoue installée là-bas. C?est extraordinaire comment ces traditions sont restées figées vu leur éloignement avec l?Inde. Le Bharat Natyam vous apprend certaines choses et puis il faut marcher par soi-même. On quitte le maître qui vous dit : ?Tu n?as plus rien à apprendre, maintenant tu dois t?apprendre toi-même?? C?est cela la liberté de la créativité.
«L?artiste n?est pas là pour convertir quelqu?un ou le faire adhérer à quelque chose. Il est là pour montrer l?essence des choses.»
● Comment l?anthropologue réagit-il vis-à-vis de cette Inde qui entre dans la modernité et qui se positionne pour être la force déterminante du 21e siècle ?
Je suis en Inde tous les deux mois et j?ai créé un organisme pour les enfants défavorisés qui peut accueillir jusqu?à 300 enfants. Je les initie au yoga, à la danse et à plein d?autres matières; donc je suis ancré dans l?Inde. Ce n?est pas si facile de comprendre l?Inde. Je suis fier en tant qu?Indien que, malgré toutes les colonisations, nous ayons réussi à garder nos traditions. C?est ça un Indien. Il peut aller n?importe où dans le monde, il n?oublie pas ses traditions, son socle. Il voyage avec sa culture. Les Japonais par exemple n?ont pas su faire ça et ils ont presque tout perdu de leur culture. L?Indien vient de la mère des civilisations et cette force fait qu?il ne se perd jamais.
● Avez-vous eu peur de vous égarer ?
Jamais. On peut se perdre quand on est orphelin.
● C?est quoi ou qui vos pères et mères ?
Ma tradition culturelle. Jean Jacques Rousseau qui disait : ?L?homme est avant tout culturel?. S?il n?a pas une identité culturelle il peut se perdre.
● Décrivez-moi ce qu?est une identité culturelle, de quoi se compose-t-elle ?
Pour moi, c?est de comprendre d?où on vient pour être en mesure de savoir où on va. Regardez le jazz, on voit souvent de grands jazzmen avec de solides formations classiques; ils viennent de là, ils vont ailleurs. Ce que j?aime c?est de dire à mes musiciens : ?Restez en alerte, je ne suis pas sûr de faire deux fois le même mouvement?. C?est ce qui me plaît dans l?art, c?est la capacité d?être dans la nouveauté même en faisant la même chose. Il y a deux sortes d?artistes: les interprètes et les créateurs.
● Un violoniste interprétant Tchaïkovski à sa manière n?est pas, pour vous, dans la création ?
Non, pas pour moi. Il met de nouveaux accents à l?oeuvre, mais il ne crée pas.
● Créer, cela ne peut être que sortir une matière du néant ?
Oui, c?est comme se métamorphoser. Car la création métamorphose le créateur lui-même. Et c?est cette magie qu?il faut rechercher.
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