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La tornade
Vous aurez été abordé par Rajen Gangoosingh, le président de la Old Royals Association, le club très fermé des anciens Royalistes, c?et-à-dire les anciens étudiants du collège Royal de Curepipe (RCC).
Rajen Gangoosingh est à la recherche des anciens Royalistes. C?est que l?association tiendra son dîner annuel dans trois semaines et puisque ces anciens étudiants ne sont pas très disciplinés (malgré leur bonne éducation), l?actuel président de l?association a décidé de prendre le taureau par les cornes ; il se met activement à la recherche de ces jeunes anciens.
C?est surtout du sang neuf que Gangoosingh recherche pour qu?ils prennent éventuellement la relève de ce cercle fermé qui existe depuis des décennies et qui a eu en son sein les personnages les plus distingués que le pays a produits. Avec le passé de cette association, la démarche de l?actuel président est pour le moins étrange. ?Oui, je l?admets, mais les jeunes sont assez étranges. Je suppose qu?ils ont mieux à faire mais c?est important qu?ils réalisent que l?association doit continuer à vivre indépendamment de ses membres?, réplique Rajen Gangoosingh.
Le désintéressement de ces jeunes viendrait peut-être du fait que pendant à peu près une vingtaine d?années, ce sont les gens de la génération de Rajen Gangoosingh - donc ses anciens camarades de collège ? qui ont accaparé l?association. C?est du moins une des critiques des jeunes Royalistes. Rajen Gangoosingh reste sans voix pendant quelques petits instants. Mais le silence ne dure jamais longtemps avec cet homme rempli d?énergie !
? Les jeunes sont assez étranges. Je suppose qu?ils ont mieux à faire mais c?est important qu?ils réalisent que la Old Royals Association doit continuer à vivre indépendamment de ses membres.?
?Peut-être bien mais il fallait bien que quelqu?un s?occupe de l?association ! Notre génération a pris la relève des anciens mais il faut bien maintenant que les jeunes prennent les devants ! ? se justifie-t-il, téléphone portable en main, stylo dans l?autre, prêt à appeler les gens dont les noms se trouvent dans son carnet.
Une conversation qui n?aurait dû prendre pas plus de deux minutes, dure bien plus longtemps. Parce que Rajen Gangoosingh, avant d?aborder le sujet qui lui tient à c?ur, prend les nouvelles de toute la famille de son interlocuteur, demande si tout se passe bien au travail, fait quelques plaisanteries avant d?éclater de rire. Après sa conversation téléphonique, il s?excuse : ?mo kontan koze?, dit-il pour se justifier. C?est un épheumisme. Rajen Gangoosingh est un moulin à paroles qui remue constamment.
Actuellement inspecteur à la Private Secondary Schools Authority (PSSA), Gangoosing s?apprête à aller en congé pré-retraite dans quelques mois. Quand on a passé toute une vie à travailler, la retraite n?est pas nécessairement une activité très réjouissante. C?est peut-être cette nervosité qu?il exprime à travers son énergie débordante. Mais Rajen Gangoosingh le nie. ?Au contraire, la retraite sera l?occasion de faire toutes ces choses que je n?ai pas eu l?occasion de faire pendant que je travaillais?, dit-il.
Il en a tellement fait jusqu?ici qu?on se demande ce qui lui reste à accomplir. Dès son jeune âge, Rajen Gangoosingh s?intéresse à tout et à rien. Quand encore enfant et habitant à Rivière-des-Créoles, il postule pour être admis au collège Royal de Curepipe et qu?il y est reçu, un monde extraordinaire va s?ouvrir à celui qui insiste toujours à s?appeler un ?campagnard.? Il découvre toutes sortes de sociétés spécialisées dans la philosophie en passant par les débats pendant qu?il est étudiant. Quelques années plus tard, il s?envolera à Calcutta pour ses études supérieures.
C?est là, qu?il rencontre celle qui deviendra son épouse, Shilla Gangoosingh, actuellement rectrice au collège Hindu Girls mais c?est aussi surtout là-bas qu?il mettra le pied dans le monde du travail en enseignant dans deux boarding schools à Darjeeling.
Au-delà de sa propension pour la parole, Rajen Gangoosingh en a une autre, encore plus dévorante. C?est sa passion pour les gens. A 59 ans, il est toujours en contact avec tous ceux qui ont marqué sa vie d?une façon ou d?une autre, que ce soit son principal à l?université de Calcutta ou ses premiers amis au RCC. Il les sollicitent activement, est disposé à prendre l?avion pour aller renouer le contact et passe son temps dans sa voiture à voyager entre sa maison de Curepipe et celles de ses nombreux amis.
Sa vie est donc une tornade : avec ses activités où les vieux amis se mélangent aux nouveaux. Mais au milieu de toute cette effervescence, l?ancrage de Rajen Gangoosingh reste sa femme et ses deux enfants. Le seul endroit où le silence règne. Enfin, quelquefois.
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