Publicité

La sensibilité

27 mars 2005, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Une « personne sensible » ne sera pas garante d?objectivité, d?équité, de justice ; pourtant elle apparaît comme le contraire de l?égoïsme, comme ouverture à l?autre, comme capable de « sympathie » au sens fort, ou de « pitié », au sens de Rousseau. Même s?il est vrai qu?une mère sera plus « sensible » à la souffrance de son enfant qu?à celle d?un enfant étranger, il reste que la sensibilité est ce qui nous pousse hors de notre ego, et nous fait partager la douleur (ou le plaisir ?) de notre semblable. Au-delà même de mon semblable, la sensibilité ouvre l?humain à tout le vivant, à la douleur animale, par exemple ; ou, plus exactement, à la douleur d?un animal, tant la sensibilité n?éprouve que le singulier. La « personne sensible » excède nécessairement la « monade » de la moralité rationnelle.

Notons que cette ouverture sensible à la souffrance de l?« autre » est le privilège de l?humain, altérité unilatérale, puisque l?animal en revanche ne paraît pas susceptible de « pitié ». Mais cela ne suffit certes pas à réconcilier justice et sensibilité, et même semble nous mener sur la pente de la misologie et de l?irrationalisme, vers une apologie du « sentiment » vague et confus. Pourtant, rien de moins confus que la sensibilité qui certainement est notre faculté la plus discriminante. Nécessairement discriminante, sans quoi ce ne serait que sensiblerie, forme affectée, exagérée, généralisée de la sensibilité qui est intermittente et sélective : qui est également sensible à tout, ne l?est à rien ? (l?ami de tous ne l?est de personne).

Rareté, donc, de la vraie sensibilité, la plus haute. La sensibilité semble obéir à un principe de rareté qui la met en contradiction avec l?habitude : la sensibilité au scandale, ou à l?injustice, suppose qu?on ne s?y habitue pas. L?habitude, qui naît de la sensibilité, la nie par une « seconde nature » ? Il faut que « le c?ur se brise ou se bronze ». Seul le touriste est encore sensible à la misère dans un pays miséreux. Seuls le huron ou le persan perçoivent les incohérences dans les m?urs d?une nation policée.

La sensibilité suppose la préservation d?une extériorité, d?une étrangeté. Qu?il s?agisse de la sensation ou du « c?ur », la vertu sensible ne s?exerce pleinement que dans « la première fois ». Au contraire, « l?existence n?est possible que par l?insensibilité ». Si chacun voulait vivre comme le Christ, les existences se briseraient de douleurs Pour vivre, il faut manquer de c?ur. Éloignement et séparation de la conscience de soi sont conditions du bien juger : « Il n?est pas vrai (ce qu?a dit Rousseau après Plutarque) que plus on pense, moins on sent ;mais il est vrai que plus on juge, moins on aime? ». Raison et sensibilité ouvrent, sinon à deux moralités, du moins à deux types de relation à autrui.

Publicité