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La route en lacets
● Comment un jeune Ecossais d?à peine vingt ans débarque-t-il un jour dans cette île de l?océan Indien, ancienne colonie anglaise ?
J?ai débarqué un jour dans l?île pour des raisons personnelles. C?était en 1971. Et j?ai pris de l?emploi comme enseignant. À cette époque, il y avait des règlements qui permettaient aux Britanniques de travailler à Maurice si ceux-ci remplissaient certaines conditions. En 1971, je suis arrivé en pleine période de grève générale dans le pays. Et je me suis rangé du côté de ceux qui faisaient la grève. Et je suis resté au côté du MMM. Plusieurs de ses dirigeants ont été mis en prison. J?ai continué le travail avec certaines personnes comme Reynolds Michel, Tivé Masson et Sheila Bappoo, notamment.
● Dans le vif de l?action, à peine arrivé dans un pays que vous ne connaissiez pourtant pas ?
Oui, c?est comme ça. Mais il ne faut pas oublier que ce mouvement de contestation qui agite Maurice n?est pas un mouvement isolé ou qui ne concerne que Maurice. C?est une vague mondiale de contestation qui secoue les USA, l?Europe notamment dans le sillage de Mai 68. En plus, j?ai toujours été intéressé par la politique. Et j?avais vingt ans?
● Quelles sont vos premières réflexions sur ce pays que vous découvrez ?
Le plus frappant, c?était la misère. Un chômage incroyable, une tension sociale et ethnique et en général un sentiment de désespoir à cause de la misère. Le Professeur Thomas Meade avait d?ailleurs dit que la seule solution pour Maurice, c?était que les Mauriciens émigrent. Qu?il n?y avait aucun espoir un jour de développer ce pays.
● Les experts sont comme les moralisateurs : souvent pathétiques?
Les premiers experts que Maurice a connus ont tous condamné le pays en disant qu?il n?y avait aucun espoir de mettre sur pied une économie. Ils avaient même recommandé que les Mauriciens aillent au Brésil. J?ai travaillé avec des syndicats de travailleuses de l?industrie sucrière : c?était vraiment difficile. À cette époque il y avait tous les défis à relever.
● Un parallèle avec ce que notre pays vit aujourd?hui ?
Je crois que la différence, c?est qu?aujourd?hui ce sont des problèmes d?ordre économique qui sont très techniques. Les solutions sont techniques. En 1971, les problèmes étaient différents. Il fallait de l?enthousiasme. Aujourd?hui je note une certaine désillusion?
● Un cynisme ?
Sans doute un peu.
● Et si ce cynisme était né de ces trahisons, de ces retournements de veste, de tous ces hommes qui se disaient de gauche, et qui n?attendaient que le moment de monter dans le train des portefeuilles garnis, de se pavaner avec une bourgeoisie urbaine opulente sur laquelle elle avait craché ?
Probablement un peu, vous avez raison. Le grand réveil cela a été 1982 pour le MMM. Ils se sont rendus compte que c?est très bien de faire des grands meetings et tout ça. Mais quand on arrive devant la réalité, c?est autre chose? Il y avait presque 25% de chômage, des devises étrangères pour dix jours. Il y avait une attente terrible dans la mesure où le MMM avait beaucoup promis. Les gens d?aujourd?hui dans l?opposition doivent se montrer prudents dans leurs critiques et montrer les choses telles qu?elles sont.
● Une question m?a toujours taraudé : comment s?arrange-t-on pour être tranquille quand on a passé toute sa vie politique d?homme de gauche à revenir sur tout ce qu?on a dit, affirmé, annoncé comme vérité suprême? Ce qui a été le cas de l?immense majorité d?hommes de gauche?
En somme, nous parlions du social. Je rappelle toujours que quand nous nous sommes séparés du MMM pour mettre sur pied le MMMSP, c?est que nous étions contre le MMM au sujet du capitalisme local. J?ai toujours pensé que le capitalisme mauricien était un capitalisme bourgeois national. Il n?est pas ethnique. Nous avons toujours, au MMMSP, préféré cette bourgeoisie-là à celle qui viendrait de l?étranger. Ce qui s?est passé dans plusieurs anciennes colonies. Le secteur privé mauricien, malgré tous ses défauts, a joué un rôle important dans le développement de Maurice. Nous avions toujours dit cela alors que le MMM disait qu?il fallait en finir avec les capitalistes.
● Cela vous a fait quoi, l?ancien gauchiste que vous êtes, de vous retrouver dans les couloirs de la Banque Mondiale à Washington comme employé de cette institution représentant l?antre du capitalisme le plus débridé ?
Je comprends ce que vous voulez dire. Mais je faisais mon travail. J?allais souvent au Niger pour travailler. Un des pays les plus pauvres. À l?indépendance, ce pays était comme Maurice avec un PIB de $ 320. Aujourd?hui Maurice est à $ 5000 de PIB et le Niger est resté en arrière : c?est le pays le plus pauvre. Chaque fois que j?y allais, cela me faisait penser à Maurice. Et dans mon rapport, je faisais remarquer que le Niger n?avait pas ce secteur privé dynamique.
● S?il faut répondre sans détour, que dites-vous à celui qui vous demande si la globalisation va apporter quelque chose de positif aux petits pays comme le nôtre ou bien est-ce conçu par, pour et avec les économies déjà riches ?
(Long silence) La mondialisation, pour le moment veut dire quoi ? Que le monde est divisé en trois : les pays riches, les pays nouvellement industrialisés et les pays pauvres. Nous sommes comme à l?époque de la Révolution française. La noblesse, la classe moyenne et les pauvres. Et de nos jours, pourquoi courtise-t-on autant les pauvres ? Parce que, dans les instances internationales, une voix est une voix. Que ce pays soit pauvre ou riche. Au sein de l?OMC, par exemple, c?est le groupe africain qui a le plus de votes en tant que bloc. Pour moi, oui clairement la vie à Maurice aujourd?hui, même si la pauvreté existe toujours, est mieux qu?il y a une vingtaine d?années. Non, nous ne sommes pas comme en 1968 ou en 1970. sur le plan technologique, nous sommes plus avancés, sur le plan de la santé nous sommes mieux, le taux de mortalité a baissé et quand on parle globalisation, on parle de la possibilité de mouvement. Nous pouvons aller travailler ailleurs dans le monde. Si les Mauriciens sont disposés à aller y travailler, il y a des possibilités énormes en Afrique, au niveau du management et pour les ingénieurs notamment.
● Cette description positive que vous donnez ne correspond pas à ce que ressentent les populations des pays pauvres à l?égard de la mondialisation?
Le problème vient du fait que la mondialisation, on l?oublie ici, n?est pas un one way traffic, c?est-à-dire que nous la voyons seulement comme une opportunité d?entrer sur les grands marchés. Mais cela veut aussi dire que les grands pays qui voient que c?est bien de venir ici parce que c?est un pays qui a un disposable income intéressant, peuvent le faire. C?est un two way market. Et le problème, c?est de trouver une méthode pour protéger l?industrie locale. Et on n?est pas supposé pouvoir le faire dans le cadre de cette globalisation?
● L?Amérique ne se prive pas de subventionner son agriculture?
On peut le faire ici. Et c?est une guerre qui a été menée par les pays africains au sein de l?OMC. Et je dois dire que l?ancien ministre Jayen Cuttaree a beaucoup travaillé là-dessus. Pour que ses lois ne soient pas trop rigides pour les petits pays comme Maurice. Il y a des moyens de protéger l?industrie locale.
● Ceux qui ont enclenché l?OMC, les USA, sont donc, à bien voir, les premiers à bafouer les lois de cette organisation?
Oui, c?est tout à fait ça.
● Votre passé idéologique, votre expérience professionnelle vous font-ils trouver le monde dans lequel nous vivons, injuste ?
Comment dire? ( Long silence) Le monde est mieux qu?il ne l?était. Je ne dis pas qu?il est parfait. Le monde est plus juste aujourd?hui qu?il y a une trentaine d?années. L?entrée de la femme dans le monde économique, social culturel et, dans une moindre mesure, politique, est vraiment un grand avancement. Je vois aussi que les avancées dans le respect des droits de l?Homme ont fait des progrès. Et je crois que les pays démocrates ont moins tendance à faire la guerre. Il y a des discussions qui permettent d?éviter des guerres. Même si en ce moment nous avons deux extrêmes : un en Amérique et l?autre au Moyen-Orient. Et nous assistons à l?affrontement de ces extrêmes.
● Certains observateurs qualifient l?Amérique d?État religieux. Vous partagez ce point de vue ?
Certainement. Ce pays a été fondé sur des préceptes religieux. Même si l?Amérique est officiellement laïc, dans la réalité politique, il ne l?est pas. Les politiciens qui dirigent le pays sont extrêmement influencés par la religion. Mais ailleurs, il y a un juge de la Cour qui a essayé d?afficher les dix commandements dans son tribunal, il a été prié de les retirer. La séparation entre l?État et les religions est claire, mais ce sont les agissements personnels des hommes politiques qui ne le sont pas.
?Le monde est plus juste aujourd?hui qu?il y a une trentaine d?années. L?entrée de la femme dans le monde économique, social culturel et, dans une moindre mesure, politique, est vraiment un grand avancement.?
● Quel regard portez-vous sur Maurice après quinze ans d?absence ?
J?ai suivi de très près l?évolution de Maurice et je suis revenu plusieurs fois au cours de ces quinze ans. Pour moi, le problème de Maurice est relativement simple. Tout le monde est clair dans ce qui doit être fait. C?est la mise en pratique qui est un problème. Et là, je reviens à mon dada personnel. En tant que Mauricien qui revient au pays par exemple, c?est bien difficile de se réinsérer dans la société administrativement. Il y a un mot à Maurice qui est terrible, c?est le mot démarche. Ce mot n?existe pas en anglais. L?équivalent, j?ai bien cherché, serait administrative bureaucracy. Il y a toujours un papier qui manque. J?ai travaillé avec le gouvernement, j?ai été conseiller d?un Premier ministre et j?éprouve ces difficultés . Mais je demande ce que doit endurer un citoyen lambda, un ti-dimoune. Et ça dure depuis 40 ans. C?est un problème important et fondamental. C?est notre différence avec les USA sur ce plan. Là-bas il y a des problèmes qui peuvent être résolus par une réceptionniste en 15 minutes au téléphone sans même se déranger. Je ne vois pas pourquoi on ne peut pas le faire ici. Il y a un problème d?implémentation pour rendre la vie facile à monsieur-tout-le-monde. Le chemin économique que vient de prendre Maurice est non seulement le bon, mais il n?y en a pas d?autres. Vu les circonstances. Il y a une diaspora à l?extérieur de Maurice qui n?est pas assez utilisée. Il faudrait un recensement de tous ces Mauriciens et vous serez étonné de voir combien sont très haut placés dans des instances internationales. Et nous ne les utilisons pas. En France il y a un service des Français de l?Étranger, en Inde, il y a le GOPIO. Je suis né en Inde et je pourrais y repartir et demander ma nationalité. Toutes les décisions prises au sommet à Maurice sont bonnes dans leur majorité, mais le problème reste la mise en pratique.
● Un problème de décision trop centralisée ?
Nous avons des ministres qui sont de bons techniciens et qui travaillent énormément et qui, selon moi, rentrent dans trop de détails. Alors qu?ils devraient se contenter d?émettre la politique générale.
● Et si le reste ne suit pas. Ne se retrouvent-ils pas obligés de le faire ?
J?ai travaillé à l?intérieur de l?État. Ce problème d?implémentation est vraiment sérieux. Nous avons hérité d?un système colonial au sein de la fonction publique. Pendant la période coloniale, il y avait des milliers de fonctionnaires mauriciens et une dizaine de fonctionnaires britanniques qui contrôlaient et coordonnaient tout. Ces gens-là se voyaient pour une bière et un golf au Gymnkana à Vacoas, ils discutaient entre eux et c?était une manière de coordonner tout le système. Aujourd?hui, le fonctionnaire d?un ministère ne sait pas ce qui se fait dans un autre ministère. Ce système colonial était fait exprès pour que ce soit les Anglais seulement qui aient la vue d?ensemble du système. Je suis venu une fois à Maurice pour résoudre le problème des polos Ralph Lauren. Nous avons eu des réunions avec les ministères impliqués. J?ai demandé à ce qu?une enquête soit faite sur le sujet et un fonctionnaire m?a dit : ?Il y a un rapport qui existe depuis très longtemps sur ce sujet. Ce qui aurait pu changer cela, c?est l?informatique, la disponibilité immédiate des documents entre ministères. Mais on ne l?a jamais fait. Si tout était on line les choses seraient vraiment différentes. Et de gros progrès seraient faits.?
● Vous étiez politiquement engagé au sein du MMMSP il y a une trentaine d?années. Ce virus vous travaille-t-il toujours ?
Bien sûr. Mais je vais vous dire une chose. La politique, je crois est inscrite dans l?ADN de tous les Mauriciens ! Je ne suis pas intéressé à faire de la politique, mais la politique m?intéresse.
● Vous avez connu à leurs débuts tous les hommes politiques mauriciens, Sir Anerood, Paul Bérenger notamment : comment voyez-vous leur évolution ?
Difficile à répondre. Je ne les côtoie pas assez. Je crois que c?est un grand pas en avant pour Maurice que Paul Bérenger ait pu devenir Premier ministre, même si les méthodes utilisées étaient, disons un peu spéciales. Mais c?est arrivé et c?est bon pour le psyché mauricien. Je ne juge pas sur le plan économique ou social, je dis seulement que pour le psyché mauricien c?est une bonne chose. Jugnauth, c?est Jugnauth.
● Cela veut dire quoi ?
Il est solide? La politique de Maurice, c?est le plus long soap opera du monde ! Tout le monde s?est marié à tout le monde à toutes les élections. Le fonctionnement démocratique de Maurice est très vivant. J?ai vécu la censure, l?état d?urgence et je dis que nous sommes plus libres aujourd?hui. Il y a même des moments où je me demande si ce n?est pas un peu trop ! Avec l?expérience, je comprends aujourd?hui que les pays qui ont réussi leur indépendance sont les pays qui ont pu former un gouvernement d?unité nationale. Je crois que la décision de Ramgoolam et de Duval était vraiment une décision historique. Sir Seewoosagur avait la vision de le faire et Duval le courage de tuer sa carrière politique pour le faire. C?est cela qui a créé la stabilité de Maurice. Mais qui, sur le plan politique, a créé une instabilité qui a favorisé la naissance du MMM. Et puis il y a la décision de l?éducation gratuite. Le visage de Maurice a changé avec cette décision. Même si on dit que c?était un bribe électoral. Qu?importe, les retombées ont été extraordinaires et considérables. La qualité de l?éducation, c?est autre chose, on peut en discuter.
?Avec l?expérience, je comprends que les pays qui ont réussi leur indépendance sont ceux qui ont pu former un gouvernement d?unité nationale. La décision de Ramgoolam et de Duval était une décision historique. Sir Seewoosagur avait la vision et Duval le courage de tuer sa carrière politique pour le faire.?
● Avec 35 ans de recul, comment jugez-vous la décision d?imposer l?état d?urgence ?
(Long silence) Encore une fois la communication était mauvaise. Il fallait mieux expliquer pourquoi il fallait ce gouvernement d?unité nationale en 1969. Et cela a aidé le MMM qui négociait avec le Labour depuis 1971?
● Dehors, on parlait d?idéal?
Oui. Mais l?avènement du MMM a apporté beaucoup de choses. On a prôné l?unité nationale? Mais ce qui en a été fait après, c?est autre chose? Mais c?était une grande lutte qui a apporté beaucoup de nouvelles idées qui sont toujours au sein de la société. Je pense à la langue créole notamment.
● Vous avez, à la fois, un regard extérieur et intérieur sur la société mauricienne. Cela vous permet-il de décrire ce qu?est pour vous un Mauricien ?
C?est vraiment un être particulier qui sait qui il est quand il est en dehors de son pays. C?est un être passionné, débrouillard. Le Mauricien est toujours contre le gouvernement. Quel qu?il soit. Il dit toujours qu?il pourrait faire mieux. C?est une de ses caractéristiques. Mais il réalise ses atouts quand il est à l?extérieur. Il comprend le français, l?anglais, il connaît un peu de toutes les religions, il connaît toutes les cuisines Il prend tout ça pour acquis à Maurice. Et quand il va à l?étranger, c?est là qu?il se rend vraiment compte de sa richesse, de son sens inné de la tolérance. C?est pour cela qu?il s?intègre bien partout. Quelquefois, je me demande si Maurice n?est pas trop petit pour lui. Je ne suis pas inquiet pour Maurice. Nous avons vécu des difficultés pires qu?aujourd?hui.
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