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La réinsertion : un mythe
Les toxicomanes ne cessent de croître. La capacité du pays de les soigner, elle, ne change pas beaucoup. Un récent appel du Premier ministre, Paul Bérenger, à élargir l?accès aux soins met en relief les contraintes avec lesquelles composent les travailleurs sociaux.
Soigner la toxicomanie, c?est comme donner des coups d?épée dans l?eau. Ce n?est pas uniquement à la poignée de travailleurs sociaux à qui échoit cette responsabilité. Mais le phénomène souffre de préjugés sociaux et professionnels. L?État y consacre trop peu de moyens et n?arrive pas à dégager une stratégie holistique au problème de la drogue.
« Il est malheureux que la toxicomanie ne soit toujours pas considérée comme un problème de santé au même titre que les déséquilibres mentaux ou le sida », déplore Lyndsay Morvan, président de la Natresa, l?Agence nationale pour le traitement et la réhabilitation des toxicomanes.
Si aujourd?hui, un toxicomane pris dans les affres du manque se présente à l?hôpital, il sera refoulé sans autres formalités. Il y a quelques années, il aurait été soigné à l?hôpital psychiatrique de Beau-Bassin. Mais le ministère de la Santé a cessé de se mêler de la toxicomanie et l?État a passé le flambeau aux travailleurs sociaux. Il leur a offert les services de médecins privés pour superviser le sevrage.
Depuis peu, le gouvernement semble être revenu à de meilleurs sentiments. Il investit dans un centre de désintoxication à Beau-Bassin pouvant accueillir une vingtaine de patients à la fois. Une cure dure en moyenne quinze jours.
Se prévaloir de soins gratuits
La capacité est nettement insuffisante. Mais Lyndsay Morvan choisit d?y voir un début de changement de mentalité parmi les pouvoirs publics. Un changement qui est aussi apparent dans l?augmentation importante du budget de l?Agence qui a plus que doublé pour atteindre Rs 22,5 millions cette année.
Il espère disposer du centre dans six mois, optimisme qui fait sourire les travailleurs sociaux.
Le centre ne va pas subitement rendre les soins accessibles à tous les toxicomanes qui sont motivés par l?idée d?une cure. Mais déjà, il offrira la possibilité aux démunis de se prévaloir de soins gratuitement. Les nantis, eux, peuvent toujours se payer une cure en clinique privée.
Un toxicomane doit compter plus de Rs 2 000 pour s?acheter les médicaments nécessaires à une cure de désintoxication. « Voilà le hic. Poussé dans ses dernières tranchées, le toxicomane volera pour se droguer. Mais il n?a pas ce recours quand il s?agira de se faire soigner. Il faudra bien lui proposer une solution de rechange », ajoute Morvan.
Dix centres, dont un qui se trouve à Rodrigues, accueillent les toxicomanes actuellement. De fait, un maximum de 550 personnes peuvent être soignées à la fois. À l?île Maurice, deux de ces centres seulement acceptent des internes. Les autres offrent des traitements ambulatoires. Le patient fait sa cure tout en restant chez lui.
Souvent, le toxicomane abuse des médicaments de substitution. Ces psychotropes sont d?ailleurs vendus au noir, au même titre que l?héroïne ou le brown sugar. D?où le contrôle strict exercé par le chef pharmacien de l?État sur les ONG appelées à manipuler les médicaments de substitut.
« Nous savons que certains toxicomanes viennent vers nous uniquement pour se procurer des psychotropes. Voilà pourquoi avant d?accepter un patient, nous nous assurons de sa motivation réelle. Nous exigeons aussi le parrainage des parents », indique Imran Dhannoo, président du Dr Idrice Goomany Treatment Centre. Cet organisme bénéficie d?un parrainage de la mairie de Port-Louis qui offre les médicaments aux patients qui ne peuvent pas se les permettre.
La désintoxication n?est que le début du traitement. Il faut encore reconstruire la personnalité du toxicomane. C?est un processus de longue haleine, truffé de rechutes. Les ONG appliquent généralement des thérapies comportementales et familiales, dosées d?un brin de spiritualité. Le toxicomane apprend à mieux se connaître et donc à comprendre sa vulnérabilité. Il apprend également à gérer le manque et à vivre avec, toute sa vie.
« Vivre sans la drogue, c?est comme vivre avec le souvenir d?un orgasme. Car la relation d?un toxicomane avec le brown sugar est fusionnelle, exactement comme pour un amour physique », explique Imran Dhannoo. Il accrédite la thèse qu?un toxicomane l?est pour la vie. « La toxicomanie, c?est comme le diabète. »
De fait, la rechute est attendue et considérée comme normale. La fréquence dépendra de la personnalité du patient et de la durée de sa dépendance, entre autres. Pour minimiser les risques, il importe de le suivre de près une fois qu?il aura réintégré la vie de tous les jours. Et les ONG, du moins celles des dix qui sont sérieusement engagées, manquent cruellement d?effectifs.
« Un patient requiert un suivi sur au moins deux ans au bout desquels, s?il n?a pas rechuté, il peut être considéré comme un senior recovering addict. Mais très souvent, nous ne sommes pas en mesure de lui assurer cet encadrement », reconnaît Imran Dhannoo.
Des interventions pointues de psychiatres
Les ONG soignant les toxicomanes touchent une allocation mensuelle de l?État de moins Rs 100 000. Une dotation souvent insuffisante, poussant les bénéficiaires à solliciter le parrainage d?organisations internationales et aussi du public.
Les centres dépendent du service volontaire de médecins et de travailleurs sociaux dont certains sont d?anciens toxicomanes. Ces volontaires disposent d?une solide expérience du terrain, perfectionnée à travers le temps grâce à la formation reçue sur place et à l?étranger. Certains centres, comme le Dr Idrice Goomany Treatment Centre, recrutent également des diplômés en sociologie.
Cependant, la toxicomanie entraîne souvent des complications qui nécessitent des interventions pointues de psychiatres, psychologues et autres médecins spécialistes. Dans ces cas, le centre de traitement n?a d?autres options que de référer le patient au service de la santé public.
La neuroscience s?attelle à démontrer que la toxicomanie, incluant l?alcoolisme, est une maladie. Sur le terrain, les travailleurs sociaux l?admettent volontiers. Ils ne diraient pas non à un hôpital d?État dédié à ce mal.
« La toxicomanie est en soi un mal complexe à soigner. De plus, elle entraîne des complications de santé plus classique comme l?hépatite C ou le sida. 86 % des nouveaux patients reçus dans les centres sont séropositifs. Quand on sait qu?un toxicomane est très actif sexuellement, on comprend ce que cela représente comme menace », relève Lyndsay Morvan.
Le Premier ministre, Paul Bérenger, a convoqué la Natresa en début de semaine pour lui demander d?améliorer l?accès aux soins. Il a été largement motivé par les violentes manifestations de quartiers contre le trafic de la drogue. La Natresa a, à son tour, invité les ONG à augmenter leur capacité d?accueil, proposition qui ne suscite aucun enthousiasme. Les travailleurs sociaux craignent de ne pouvoir le faire qu?au détriment de la qualité des soins offerts.
Fidèles à eux-mêmes, les politiques se contentent de réagir dès que le vase déborde. Le public, lui, reste figé dans son conservatisme et refuse le changement profond de mentalités qui, par exemple, lui ferait accepter que des seringues stérilisées soient distribuées gratuitement aux toxicomanes. De l?autre côté, les problèmes de société qui résident à la base de la toxicomanie restent intacts alors que le trafic de la drogue prolifère en dépit d?efforts pour le contenir? Comment s?étonner alors que ce combat semble perdu d?avance ?
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