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?La question du rapport à la langue d?écriture est une affaire intime?

9 octobre 2006, 00:00

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Les littératures post-coloniales sont fortement imprégnées d?idéologies. Qu?en pensez-vous ?

La colonisation occidentale est un phénomène fortement idéologique. Elle est soutenue par la mission civilisatrice de l?Occident, sa certitude d?appartenir à une civilisation, voire à une ?race? supérieure. Il n?est pas étonnant que les littératures post-coloniales s?écrivent en réaction à ces idéologies de la supériorité occidentale et cherchent à en désamorcer la part encore active.

Le débat sur les productions post-coloniales s?est longtemps cristallisé autour de la négritude. N?est-ce pas réducteur ?

Le mouvement de la négritude a longtemps été le fer de lance de la littérature post-coloniale. Cette focalisation sur la condition des Noirs a permis d?établir un lien entre la question coloniale en Afrique et la situation sociale des descendants d?esclaves sur le continent américain et dans les Caraïbes.

L?Afrique a été colonisée après l?abolition de l?esclavage. La lutte contre la traite négrière arabe a même servi de prétexte à la conquête coloniale en Afrique. Le mouvement de la négritude a fait apparaître la continuité entre l?esclavage et la colonisation dans une logique de domination des peuples. L?expansion coloniale a largement dépassé la question noire et la littérature post-coloniale se développe d?une façon certainement moins marquée par les enjeux ?raciaux?.

Plusieurs maisons d?édition françaises diffusent de plus en plus ces ouvrages. Peut-on parler de rayonnement de ces littératures ?

Pratiquement tous les grands éditeurs français ont désormais ouvert leurs portes aux écrivains dits ?du Sud?. Il est probable que la France découvre aujourd?hui son identité post-coloniale (le processus colonial a modifié tout autant le colonisateur que le colonisé). Le travail de mémoire sur les pages oubliées de la colonisation ne peut qu?entraîner une reconnaissance de ces littératures nées de la colonisation et qui nous parlent de sociétés dont nous sommes, qu?on le veuille ou non, solidaires.

écrire dans sa langue maternelle serait à la fois un acte révolutionnaire et la marque de son identité. Comment interprétez-vous cette attitude de l?écrivain post-colonial ?

La question du rapport à la langue d?écriture est une affaire intime pour laquelle il est difficile d?établir des règles. Il y a beaucoup d?immenses écrivains qui n?ont pas écrit dans leur langue maternelle.

Dans le contexte des littératures post-coloniales cette question prend un tour éminemment politique, car en aval du travail des écrivains il y a la promotion de telle ou telle langue.

La littérature est un acteur important du développement des langues. Ne perdons pas de vue que l?écriture littéraire est toujours un combat avec la langue, à l?intérieur de la langue ; peu importe la langue choisie, l?important est que ce combat ait lieu.

En ce qui concerne la politique des langues, c?est du côté de la traduction que l?effort est certainement à fournir. L?un des moyens les plus efficaces de défendre des langues peu reconnues est de multiplier les traductions d??uvres majeures du patrimoine mondial, dans ces langues.

Senghor n?a-t-il pas raison de parler de l??impossibilité de faire autrement? ? Que tout compte fait, il faut écrire dans la langue du colonisateur ?

Senghor parlait de son cas personnel. Dès les débuts de la colonisation, certains écrivains ont fait le choix inverse. Sur cette question de choix, le cas le plus passionnant est celui du poète malgache Rabearivello, qui a poussé très loin l?expérience d?une création bilingue.

L?impossibilité de choisir a provoqué chez lui des mécanismes de création poétique totalement nouveaux. Une jeune chercheuse, Claire Riffard, travaille actuellement sur les manuscrits de Rabearivello et a pu montrer qu?il composait à la fois la version française et la version malgache de ses poèmes, dans un mouvement d?aller-retour incessant, vers après vers, voire mot après mot.

Vous avez évoqué les ?littératures mineures? durant votre intervention à l?université de Maurice. Quelles sont-elles ?

La notion de ?littératures mineures? a été introduite par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari dans un livre consacré à Kafka, pour évoquer la situation des écrivains issus d?une minorité culturelle et qui font le choix d?écrire dans la langue dominante. Kafka, qui aurait pu écrire en yiddish, a préféré l?allemand, mais a fait un usage ?mineur? de cette langue, c?est-à-dire un usage extérieur, volontairement indifférent à son assise culturelle. La notion de ?littératures mineures? est opératoire pour les littératures post-coloniales qui s?emparent d?une langue coloniale, l?évide de ses connotations culturelles d?origine, et l?utilise pour véhiculer des traits culturels étrangers, donc en faire un usage ?mineur?. Dans leur livre sur Kafka, Deleuze et Guattari remettent en question le lien d?évidence que l?on établit généralement entre langue, littérature et culture, en ce sens c?est un ouvrage important pour la critique post-coloniale.

Propos recueillis par S. B.

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