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La planète face aux nouveaux fléaux
La progression planétaire de l'épizootie de grippe aviaire place les scientifiques dans une situation originale et délicate. Cette situation n'est pas sans rappeler, à dix ans de distance, celle née de la crise de la vache folle. Elle n'est pas non plus sans points communs avec la situation observée il y a un quart de siècle après la découverte du sida, nouvelle maladie humaine transmissible par le sang et les relations sexuelles.
Dans les trois cas, le développement d'une forme d'inquiétude ou de panique collective pousse l'opinion et les politiques à réclamer que la science use de son savoir et de ses outils pour tenter de prédire l'ampleur et les conséquences de ce qui est considéré comme un nouveau fléau. Parfois les scientifiques eux-mêmes s'autorisent la prédiction.
De nombreuses affaires récentes ont démontré l'importance qu'il fallait accorder à l'articulation pragmatique entre l'évaluation scientifique et médicale des risques et la gestion de ces derniers par des pouvoirs publics éclairés. Mais, avec le recul, on mesure les difficultés, les limites et les conséquences, des exercices visant, sur des bases rationnelles, à dessiner notre futur. Ainsi on ne saurait, sans s'exposer à des risques d'une autre nature, demander au savant de prendre les habits de l'oracle, du prophète.Les trois pathologies aident ici à comprendre.
Le sida. La prise de conscience, dans les pays industrialisés, de l'émergence de cette nouvelle maladie se situe au début des années 1980. En moins de deux ans les rares équipes de chercheurs s'intéressant à une pathologie considérée comme marginale convergent pour dire que l'affection est de nature infectieuse et non toxique. Elles ajoutent qu'il s'agit très vraisemblablement d'un virus. L'agent pathogène est, dès 1983, cerné et identifié par une équipe de l'Institut Pasteur dirigée par le professeur Luc Montagnier. En quelques mois, le virus est étiqueté puis décrypté. A la fin des années 1980, on connaît tout ou presque de la physiopathologie du syndrome de l'immunodéficience humaine.
Tous les spécialistes occidentaux et africains qualifiaient la situation africaine de très critique. Certains allaient plus loin. "Il ne faut pas se faire d'illusions. Il y aura une hécatombe, déclarait au Monde le docteur Nathan Clumeck (Hôpital Saint-Pierre, Bruxelles). Elle surviendra partout où l'on ne remettra pas en question certaines notions fondamentales de la vie en société.
Ce qui serait terrible, c'est que cette hécatombe conduise à une régression, avec une société constituée de villages dispersés de survivants. Nous allons vers des bouleversements sociaux, culturels, considérables. Ceux qui résisteront seront ceux qui auront réfléchi, qui auront su s'adapter." On compte aujourd'hui environ 40 millions de personnes infectées par le virus du sida, la majorité d'entre elles vivent en Afrique, où les conséquences humaines, sociales et économiques de l'épidémie prennent chaque jour plus d'ampleur.
La vache folle. Les premiers cas d'encéphalopathie spongiforme bovine sont diagnostiqués en Angleterre en 1985. Là encore, l'épidémiologie associée à diverses disciplines scientifiques permet de localiser rapidement l'origine du mal mais peine à évaluer le risque pour l'espèce humaine. Dix ans plus tard, on découvre que le prion pathologique peut infecter l'espèce humaine. Quelques prophètes de malheur, scientifiques de leur état, annoncent l'Apocalypse.
Au début de l'année 2000, alors que l'on recensait 49 victimes britanniques, le professeur Roy M. Anderson (Wellcome Trust, université d'Oxford) prévoit que l'épidémie de la forme humaine de la maladie pourrait faire près de 500 000 victimes, voire, selon certaines hypothèses, plusieurs millions. A la même époque, trois scientifiques renommés - les professeurs Stanley Prusiner, Prix Nobel 1997 de médecine, Robert Will et James Ironside - déclarent qu'une large partie de la population britannique "court un risque grave". On recense aujourd'hui, au Royaume- Uni, 161 victimes.
La grippe aviaire. Personne ne peut raisonnablement aujourd'hui évaluer le risque de mutation du virus H5N1 en un virus susceptible de provoquer une pandémie hautement meurtrière. Les seules modélisations mathématiques possibles sont celles qui postulent que cette mutation s'est déjà produite. C'est cette situation d'incertitude qui, depuis deux ans, autorise l'OMS à souffler le chaud et le froid. "Il s'agit d'une grave menace mondiale pour la santé humaine", déclare, en janvier 2004, le docteur Lee Jong-wook, directeur général de l'OMS. Ces déclarations, régulièrement reprises, connaîtront un considérable écho médiatique international. Puis, avec le temps, viennent des propos plus rassurants.
On compte aujourd'hui environ 200 cas de la forme humaine. "Cela nous rappelle que c'est une maladie très difficilement transmissible à l'homme, vient de déclarer Dick Thomson, porte-parole de l'OMS. “Quelque 180 millions d'oiseaux sont morts du virus ou ont été abattus pour avoir été exposés au virus et cela nous a pris tout ce temps - plus de deux ans - pour franchir le cap de 100 morts humaines. Il est difficile de dire si nous sommes à présent plus près (d'une mutation hautement pathogène) que nous ne l'étions il y a deux ans. Nous ne le savons pas. Qui le sait ?”
Jean-Yves Nau
© Le Monde 2006.
Distribué par le New York Times Syndicate</B>
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