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La peur du commentaire
Certains voient des maux là où il n?y a que des mots. Des mots assez souvent qui ne disent qu?une amertume et une frustration profonde. Voici un peu plus de deux ans, le gouvernement s?enorgueillissait d?être le pouvoir qui osait lancer les radios privées à Maurice. En amont de ce lancement, un cadre législatif plutôt coercitif venait renforcer les lois existantes pour éviter les éventuelles dérives de l?expression. Des institutions furent créées. Des garde-fous érigés. On pouvait, en conséquence, célébrer un espace démocratique élargi.
Cependant, il aura suffi de quelques mois, voire de quelques semaines, pour que le pouvoir ne fasse la démonstration de son mécontentement. Comme on ne pouvait s?en prendre aux auditeurs, la cible fut une nouvelle fois le journaliste. A maintes reprises, ?certaines? radios privées furent appelées à faire preuve de plus de circonspection. Au fil du temps, le pouvoir radicalisait son exaspération. Aux mises en garde succède aujourd?hui une réelle tentation de mise au banc. Avec à la clé désormais, une éventuelle mise à l?écart du ?Chairman? de l?Independent Broadcasting Authority, Ashok Radhakissoon. Il n?est pas surprenant que ce qui pourrait être interprété comme une recherche du juste milieu, entre un légalisme extrême et une expression incontrôlée, a été perçue comme de la mollesse par nos gouvernants.
De la presse écrite indépendante, qui a toujours dérangé, aux radios privées, il y a un nouvel élément qui incommode fortement les gouvernants. C?est un média de masse qui relaye souvent des commentaires subjectifs et partiaux des auditeurs. A l?approche d?une échéance électorale, il est prévisible que ces commentaires traduisent de plus en plus une critique du pouvoir. C?est ainsi que de la ?libéralisation des ondes?, on passe à une tentation liberticide des gouvernants. Le processus était prévisible. Une révision du cadre régulateur et légal des médias de masse s?inscrit dans cette logique. Bien que ce soit un sentiment partagé par tous les observateurs de la société que les médias mauriciens sont loin de pratiquer une ?marchandisation? de l?information et qu?ils sont encore moins enclins à dire ce que les gens doivent penser. Les velléités de pensée unique ont plutôt tendance à se manifester dans d?autres sphères.
D?un point de vue structurel, une autre problématique demande à être traitée. Comment encourager une libéralisation de l?économie mauricienne sans admettre ses corollaires socioculturels? C?est la grande contradiction qui anime les gouvernants de nombreux pays en développement. On se refuse à payer le prix de la frénésie de libéralisation. Il ne s?agit certes pas de se montrer outrancièrement libéral. Mais d?accepter le fait que la société moderne intègre une liberté de parole et de mouvement comme un important déterminant de ses ambitions démocratiques. Le ?quatrième pouvoir? n?est pas, à cet effet, en opposition aux trois pouvoirs que sont l?exécutif, le législatif et le judiciaire. Il est davantage la plate-forme où s?exprime la diversité des opinions.
Devrions-nous aujourd?hui nous étonner que cette diversité puisse parfois être irrespectueuse des limites tracées par les bien-pensants? Ce serait vraiment mal connaître cette société mauricienne. Et tous ses auditeurs et lecteurs qui se refusent le seul statut de spectateurs passifs devant des guignols politiques. Il est vrai que la rationalité n?est pas, en certaines occasions, le critère premier de certaines interventions dans nos médias. Mais il est aussi vrai que nous sommes dans un environnement politico-médiatique très particulier. Sans doute la peur du commentaire viendra conforter l?obsession de légiférer qui caractérise les gouvernants du jour mais la preuve de maturité doit venir prioritairement d?eux s?ils ne veulent pas que l?excès de pouvoir qu?ils disent vouloir combattre ne les amène à faire valoir un pouvoir excessif.
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